Arthur and George
Jonathan Cape, 2005

 


L’éventreur du Staffordshire

Mr Barnes, écrivain et subtil observateur de la société anglaise, se glisse dans la peau d’un détective et d’un auteur de roman policier pour enquêter sur l’Affaire qui, en son temps, défraya la chronique et retentit dans la société édouardienne. L’affaire des "atrocités de Great Wryley", sordide histoire de bétail éventré et de lettres anonymes, pour laquelle un homme sans histoire fut injustement condamné.

Deux personnages nous sont contés. Tout les sépare. Une différence d’âge d’une vingtaine d’années, la religion, le milieu familial. Arthur grandit à Edimbourg, dans une aristocratie catholique désargentée. Son père, peintre sans succès (mais de qualité, découvrira-t-il sur le tard) séjourne fréquemment, puis définitivement, dans un hôpital psychiatrique. Sa mère est le pivot de la famille. C’est elle qu’il respecte et qui sera toujours pour lui une conseillère et une confidente. George est le fils du pasteur de Great Wryley, bourgade de la région rurale de Staffordshire. Son existence est réglée par la figure toute puissante de son père, image du respect du devoir et de la religion.

Avec de brefs chapitres alternant Arthur et George, les chemins des deux personnages, jusqu’à ce qu’ils se croisent, sont tracés différemment. Pour Arthur, Barnes fait œuvre d’historien. Sa vie est narrée au passé. Arthur, étudiant en médecine, est un homme énergique, enthousiaste, séduisant, passionné par le sport. Il écrit aussi, jusqu’à devenir l’illustrissime auteur de romans policiers, créateur du détective le plus célèbre de la littérature. Il multiplie les expériences (champion de cricket, chirurgien de marine), ne cesse d’accroître son prestige. George, lui, apparaît comme un homme sans histoire. Sérieux, posé, timide avec les femmes, moins ambitieux qu’Arthur, il atteint son but de devenir homme de loi à Birmingham, il est même l’auteur d’un guide des droits des usagers des chemins de fer. Sa vie jusqu’à « l’affaire » est décrite au présent, accentuant son côté factuel, dépourvu d’imagination.


George, après des années de harcèlement par lettres anonymes et par la suspicion de la police locale, est condamné. Après plusieurs années de prison, il fait appel au célèbre Arthur pour le réhabiliter. Bien que souvent sollicité, c’est la première fois que celui-ci acceptera, en enquêtant personnellement, de lancer Sherlock Holmes sur la piste de l’affaire. Son enquête et sa prise de position publique sont minutieusement suivies, tissant les liens entre ces deux personnages, qui ne seront jamais vraiment proches. George ne peut comprendre, et refusera toujours d’admettre à quel point les préjugés et le racisme ont contribué à son accusation, puis sa condamnation. En effet, il est d’origine indienne, son père étant Parsi. Lui-même se sent anglais, a été élevé comme tel, par l’éducation et la religion, et n’a jamais compris pour ce qu’ils étaient les sarcasmes de certains camarades (‘tu n’es pas comme nous").C’est là un point de rencontre de nos deux héros. "Irlandais d’ascendance, écossais de naissance, élevé dans la foi romaine par des jésuites hollandais, Arthur devint anglais. L’histoire anglaise l’inspira…le cricket anglais le fit patriote" : il s’empare de cette cause qui en appelle à son sens de la justice et du chevaleresque, dont il fait toujours preuve, y compris dans sa vie intime.
Soucieux du détail, Barnes est parfois un peu long, trop systématique dans le récit de l’affaire. En revanche, le parcours des héros est présenté très habilement, et il nous offre des dialogues étincelants, comme celui entre Conan Doyle et le chef de la police du Staffordshire, combat à fleuret moucheté entre le grand écrivain et le haut responsable, où la violence, voire la haine, affleurent sous les propos élégants, image de l’antagonisme entre la pérennisation d’une société civilisée et la recherche difficile de la vérité.

Laurence Tourniaire
(novembre 2005)

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