Les Barbares
de Maxime Gorki
Mise en scène d’Éric Lacascade

Du 10 janvier au 10 février 2007
Théâtre de la Colline, Paris

 

 

Vodka !


Qui sont les Barbares de Gorki l’Amer ? Les quelques étrangers qui débarquent avec toute leur arrogance dans un village perdu au fin fond de la Russie, ou bien les prosaïques habitants de ce village, gueux ou ratés, grandes dames déchues ou petits patrons, cœurs désolés, âmes excessives, qui s’ennuient et s’énervent ensemble ? Sombre chef d’œuvre à l’intrigue dissolue dans les amours, les rivalités et les mille drames du quotidien, Les Barbares confronte les destins et les tempéraments, jonglant avec les sentiments à la fois les plus subtils et les plus intenses, pour dresser un tableau rougeoyant, cinglant, de l’âme russe, comble théâtral de la nature humaine. Le moindre incident ouvre sur un gouffre existentiel rocailleux, volcanique, et les trois temps de la pièce – les rencontres, la fête, les séparations – restituent avec une égale tension toute l’existence humaine : l’amour et l’ennui, la souffrance et la débauche, le travail et la vieillesse, la connaissance et la société… À grands coups de vérités implacables, par le prisme grinçant de l’âme slave, et avec beaucoup d’humour, l’humanité surgit, et ses espoirs, et tout son désespoir, ses impossibilités morales, sa corruption naturelle, qui toujours nous détourne du terrible constat de l’injustice générale : au mieux, la vie nous indigne, et dans tous les cas, elle nous empêche d’être à la hauteur de notre indignation.

Et, à grand texte, grand spectacle... Portée par une excellente troupe, éclairée par une excellente scénographie, et dopée par une bande-son pop-rock bien dosée, qui, sans vraiment choquer, n’amuse pourtant guère non plus, pas plus qu’elle n’inspire, la mise en scène ténébreuse et vivace d’Éric Lacascade, à la hauteur de la virtuosité de l’œuvre, élève le spectacle à des hauteurs assez exceptionnelles, mêlant politique et relations humaines avec une précision et une efficace dignes, dans leur fulgurance et dans leur amertume, d’une grande rasade de vodka… De la très bonne vodka, de la plus chaleureuse, de la plus corsée… celle des hurlements et des larmes métaphysiques des fins de fêtes…

Nicolas Cavaillès
(janvier 2007)

http://www.colline.fr/