|
La
voix du peuple
Les éditions
Tinta blava ("encre bleue" en français),
créées et dirigées par Llibert Tarragó,
proposent là leur premier titre, dans une collection intitulée
"domaine catalan" : des ouvrages contemporains jusqu’alors
inédits en français. Le catalan, un dialecte régional
? Ce serait mépriser la littérature classique et contemporaine
composée dans cette langue à part entière,
aujourd'hui parlée par près de cinq millions d'Européens,
en Espagne (Catalogne, Pays Valencien, Andorre et Baléares)
et en France (dans le Roussillon). Les éditions Tintablava
ouvrent ainsi une porte sur cet univers linguistique et littéraire
florissant, d'abord avec ce roman publié en 1985 en Espagne
et qui a fait l'objet de nombreuses rééditions depuis.
Conxa, petite
paysanne née au début du XXe siècle, fait le
récit de sa vie, en trois temps : l'enfance et l'adolescence,
son amour pour Jaume, puis l'époque des larmes et de la solitude
; une existence difficile, rythmée par les saisons, les travaux
des champs et les multiples tâches ménagères.
Elle se souvient des trois hivers durant lesquels elle avait pu
fréquenter l'école : "j'aimais bien aller
à l'école ; ça changeait de d'habitude ; ça
donnait l'impression que d'être enfant, ça pouvait
être agréable." Elle se souvient aussi de
sa mère : "une femme qui ne connaissait que deux
choses : travailler et faire des économies. (...) Elle nous
aimait sûrement, mais elle ne le montrait presque jamais."
À treize ans, ses parents la confient à un oncle et
une tante qui n'ont pas d'enfant et qui ont besoin de main-d’œuvre
: elle quitte son village et sa famille à regret, "le
seul monde que je connaissais." Mais la vie dans ce nouveau
foyer, avec ses parents d'adoption, est plutôt plaisante ;
le travail ne manque pas et elle confie : "Maintenant je
sais que c'est à ce moment-là qu'a commencé
l'époque heureuse de ma vie, même si, à y bien
regarder, le malheur était aux aguets, entourant mes rires."
 |
C'est
dans ce village qu'elle rencontre Jaume, maçon et menuisier,
et son oncle et sa tante acceptent qu'elle l'épouse.
Leur bonheur est intense et leur entente parfaite mais Jaume
est un idéaliste qui se mêle peu à peu de
politique, ce qui trouble profondément la jeune femme
: "Moi j'étais habituée à connaître
ce que je voyais, à parler de ce que je ressentais. (...)
J'avais entendu parler de Barcelone, de la mer, et même
de Madrid et du roi. Pour moi, tout ça c'était
comme les histoires que papa nous racontait au coin du feu.
(...) Quand je voyais briller les yeux de Jaume s'il me parlait
des choses d'ailleurs, le monde se mettait à trembler
sous mes pieds, je perdais le nord." Les troubles
politiques de 1931 ne l'intéressent que de loin, et quand
la république est proclamée, c'est à contrecœur
qu'elle partage la joie de son mari, l'engagement politique
de ce dernier ne cessant de l'inquiéter. |
Le jour où
son mari est arrêté, on vient elle aussi la chercher,
avec ses filles ; elles sont emprisonnées puis déportées
en Aragon durant un mois et là, Conxa apprend qu'elle appartient
à une famille "rouge". Son monde et son
bonheur se sont écroulés et, dit-elle : "je
me sens comme une pierre sur un éboulis. Si quelqu'un ou
quelque chose vient à la faire bouger, je tomberai avec les
autres, et roulerai jusqu'en bas ; si rien ne s'approche, je resterai
là, immobile, des jours et des jours !" C'est donc
en équilibre précaire qu'elle affronte sa peine, un
chagrin qui va l'endolorir et la paralyser : "j'étais
anéantie. Je savais que j'étais devenu quelqu'un d'autre,
comme si en un mois et demi j'avais vécu un tas d'années."
Sous la sobriété
de la narration linéaire, c'est l'histoire de tout un peuple
qui est racontée là, l'évolution d'une société
rurale qui a subi, sans toujours les comprendre, des soubresauts
politiques, de la république de 1931, de la guerre d'Espagne
à la dictature franquiste. Ce témoignage imaginé
mais ancré dans la réalité et l'histoire possède
des accents poignants et authentiques : le langage de Conxa est
celui des petites gens sans instruction, qui vivotent au jour le
jour ; mais derrière une apparente simplicité, son
récit vibre d'émotions et de descriptions bucoliques,
d'une poésie harmonieuse qui s'inspire de la nature et d'un
quotidien frustre mais gratifiant, et qui apparaît aussi dans
les instants de révolte ("la guerre c'est le mal
qui se vautre sur la terre pour la laisser recouverte de serpents,
et de feu, et de couteaux la pointe en l'air.") Le lecteur
ne manque pas d'être touché à vif par cette
autobiographie fictive, lumineuse et tourmentée : Pierre
d'éboulis est un tour de force narratif où
l'auteure donne la parole à une femme du peuple, qui s'exprime
avec naturel et pudeur et laisse parler son cœur ; une voix
qui mérite toute notre attention.
B.
L.
(juin 2004)

http://www.escriptors.com/autors/barbalm/
|