Les Répétitions, De Stanislavski à aujourd’hui
Ouvrage collectif dirigé par George Banu
Collection Le temps du théâtre
Actes Sud, 2005

 


Le Metteur en scène à l’œuvre


L’essor de la critique génétique et de l’analyse des manuscrits des écrivains s’est marqué, ces quinze dernières années, par l’ouverture des recherches à d’autres domaines, l’intérêt pour la genèse d’un livre se propageant dans tous les autres arts (genèse d’une symphonie, d’un tableau, ou, bien sûr, d’un film – cf. les innombrables, souvent imbuvables, et très souvent mercantiles making-of sur DVD) voire en sciences (les manuscrits d’Einstein, pour prendre un exemple fameux). Le théâtre ne pouvait échapper à cette bienheureuse mouvance qui rend aux œuvres leur histoire : à l’honneur à l’I.T.E.M. (Institut des Textes et Manuscrits modernes) l’an dernier, le théâtre voit tout l’envers de son décor, le monde des répétitions, attirer l’attention tant de la critique que des gens de théâtre eux-mêmes, à l’instar du metteur en scène et professeur d’origine roumaine George Banu, qui a dirigé l’édition de ce riche volume sur Les Répétitions, De Stanislavski à aujourd’hui. Si la comparaison entre manuscrits (d’un livre) et répétitions (d’un spectacle) a ses limites (l’oral n’est pas l’écrit, le collectif de la troupe est moins encore la solitude de l’écrivain), il y a assurément autant à apprendre, dans les répétitions, sur le théâtre et sur ses maîtres, que sur la littérature et sur les auteurs dans les manuscrits. Par-delà récits et anecdotes qui raviront les passionnés, ce recueil de textes divers (articles, entretiens, témoignages, lettres, voire transcriptions de répétitions) s’avère refléter avec justesse l’évolution du théâtre au XXème siècle, et avant tout l’émergence décisive du metteur en scène.

Loin de l’exhaustivité (pour exemple, le nom d’Antonin Artaud n’apparaît hélas qu’une seule et unique fois en 440 pages, et pas même pour son œuvre théâtrale, mais pour sa voix…), péchant également par manque de regards croisés, comme par manque d’une synthèse satisfaisante (malgré les efforts de G. Banu), cet ouvrage propose toutefois un plaisant voyage à travers le monde (Russie, France, Italie, Allemagne, Pologne, Belgique), à travers des expériences théâtrales souvent renommées (Stanislavski, Copeau, Brecht, Vitez, Mnouchkine, Brook, Kantor, Py…). Centré sur les répétitions, sur le travail antérieur à la représentation, il montre de l’intérieur comment le théâtre s’est peu à peu détourné de la dramaturgie et du texte pour donner l’autorité au metteur en scène, et la gloire aux comédiens, et pour consacrer enfin la troupe, le travail « communautaire », voire « tribal »… comment le théâtre s’est ouvert à la spontanéité, à la psychanalyse, à la danse… comment l’improvisation, l’intuition, ont pris le pas sur le respect du texte, sur la rigueur qui était encore celle du génie Stanislavski… Car le théâtre, dans sa réalisation plus encore que dans sa représentation (tout le mérite de ce livre est de le montrer), le théâtre a vécu au XXème siècle une curieuse aventure, frôlant bien des écueils : les répétitions-tortures obligeant les comédiennes à des crises de larmes, les répétitions-thérapies de groupe, les répétitions divisées entre yoga collectif et arguties pompeuses…

S’il s’en est sorti (au moins à peu près, mais l’on n’est jamais à l’abri des errances vaseuses de la modernité – cf. Avignon 2005), le théâtre doit son salut, semble-t-il, au metteur en scène, aux grands metteurs en scène qui l’ont incarné durant le siècle passé. Ce livre sur les Répétitions parle ainsi avant tout du metteur en scène, et de ces quelques esprits éclairés qui font qu’aujourd’hui encore, malgré la joyeuse tyrannie du théâtre communautaire, et n’en déplaise à Olivier Py (rare cas de metteur en scène humble, discret, il signe ici un excellent texte sur le « petit rôle » que doit jouer selon lui le metteur en scène), celui-ci reste, comme de jute, au-dessus du lot (des comédiens, décorateurs, régisseurs, etc.). Et s’il est une « erreur fondamentale », comme le souligne Sotigui Konyaté avec Peter Brook, que de confondre répétition et mise en scène, force est de constater que le metteur en scène reste la source principale où comédiens, éclaireurs et autres costumiers vont puiser (Giorgio Strehler, par exemple).

Monstre de conscience de soi (comme le comédien est un monstre de conscience de l’autre), le metteur en scène est à la fois metteur en scène, acteur, poète et philosophe (G. Banu) ; il est intelligence du texte et enrichissement des comédiens (Copeau) ; surtout, c’est un homme sensible, qui doit « travailler à sa propre dépossession », comme le dit Antoine Vitez avant de citer Stanislavski : « le metteur en scène se meurt dans l’acteur ».

Quant aux répétitions, plus précisément, de nombreux témoignages échouent sur le rivage de la relativisation en concluant qu’il faut y faire « ce qui semble le plus adapté » (tant les méthodes sont diverses, d’un metteur en scène à l’autre), mais l’on trouvera bien dans ce livre de quoi nourrir de belles et fructueuses méditations sur la nature – concrète et spirituelle - des répétitions. Outre Stanislavski, ou le lumineux exemple du Théâtre du Soleil (véritable paradis du théâtre en œuvre, où une communauté harmonieuse, avec des comédiens librement inspirés par une metteur en scène, Ariane Mnouchkine, et une dramaturge, Hélène Cixous, de grand renom, fait avec subtilité le voyage vers l’Ailleurs, horizon de toute tentative théâtrale), ou bien encore Kierkegaard, évoqué par Angela De Lorenzis (la répétition est « le mystère de la spontanéité reconquise, du jaillissement capté, de la primordialité sauvegardée »), l’ouvrage ne manque pas de réflexions justes sur l’insaisissable des répétitions, dont Valérie Nang, dans son texte sur Stanislas Nordey, a peut-être cerné toute la complexité avec ces deux phrases : « La répétition ne sert qu’à construire une mémoire commune, en traversant ensemble une poésie : le texte – la langue et non le sens – est l’objet principal de notre recherche, qui fait naître une histoire physique entre nous ».

Nicolas Cavaillès
(août 2005)

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