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Le Metteur en scène à l’œuvre
L’essor de la critique génétique et de l’analyse
des manuscrits des écrivains s’est marqué, ces
quinze dernières années, par l’ouverture des
recherches à d’autres domaines, l’intérêt
pour la genèse d’un livre se propageant dans tous les
autres arts (genèse d’une symphonie, d’un tableau,
ou, bien sûr, d’un film – cf. les innombrables,
souvent imbuvables, et très souvent mercantiles making-of
sur DVD) voire en sciences (les manuscrits d’Einstein, pour
prendre un exemple fameux). Le théâtre ne pouvait échapper
à cette bienheureuse mouvance qui rend aux œuvres leur
histoire : à l’honneur à l’I.T.E.M. (Institut
des Textes et Manuscrits modernes) l’an dernier, le théâtre
voit tout l’envers de son décor, le monde des répétitions,
attirer l’attention tant de la critique que des gens de théâtre
eux-mêmes, à l’instar du metteur en scène
et professeur d’origine roumaine George Banu,
qui a dirigé l’édition de ce riche volume sur
Les Répétitions, De Stanislavski à
aujourd’hui. Si la comparaison entre manuscrits
(d’un livre) et répétitions (d’un spectacle)
a ses limites (l’oral n’est pas l’écrit,
le collectif de la troupe est moins encore la solitude de l’écrivain),
il y a assurément autant à apprendre, dans les répétitions,
sur le théâtre et sur ses maîtres, que sur la
littérature et sur les auteurs dans les manuscrits. Par-delà
récits et anecdotes qui raviront les passionnés, ce
recueil de textes divers (articles, entretiens, témoignages,
lettres, voire transcriptions de répétitions) s’avère
refléter avec justesse l’évolution du théâtre
au XXème siècle, et avant tout l’émergence
décisive du metteur en scène.
Loin de l’exhaustivité
(pour exemple, le nom d’Antonin Artaud n’apparaît
hélas qu’une seule et unique fois en 440 pages, et
pas même pour son œuvre théâtrale, mais
pour sa voix…), péchant également par manque
de regards croisés, comme par manque d’une synthèse
satisfaisante (malgré les efforts de G. Banu), cet ouvrage
propose toutefois un plaisant voyage à travers le monde (Russie,
France, Italie, Allemagne, Pologne, Belgique), à travers
des expériences théâtrales souvent renommées
(Stanislavski, Copeau, Brecht, Vitez, Mnouchkine, Brook, Kantor,
Py…). Centré sur les répétitions, sur
le travail antérieur à la représentation, il
montre de l’intérieur comment le théâtre
s’est peu à peu détourné de la dramaturgie
et du texte pour donner l’autorité au metteur en scène,
et la gloire aux comédiens, et pour consacrer enfin la troupe,
le travail « communautaire », voire « tribal »…
comment le théâtre s’est ouvert à la spontanéité,
à la psychanalyse, à la danse… comment l’improvisation,
l’intuition, ont pris le pas sur le respect du texte, sur
la rigueur qui était encore celle du génie Stanislavski…
Car le théâtre, dans sa réalisation plus encore
que dans sa représentation (tout le mérite de ce livre
est de le montrer), le théâtre a vécu au XXème
siècle une curieuse aventure, frôlant bien des écueils
: les répétitions-tortures obligeant les comédiennes
à des crises de larmes, les répétitions-thérapies
de groupe, les répétitions divisées entre yoga
collectif et arguties pompeuses…
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S’il
s’en est sorti (au moins à peu près, mais
l’on n’est jamais à l’abri des errances
vaseuses de la modernité – cf. Avignon 2005),
le théâtre doit son salut, semble-t-il, au metteur
en scène, aux grands metteurs en scène qui l’ont
incarné durant le siècle passé. Ce livre
sur les Répétitions parle ainsi avant
tout du metteur en scène, et de ces quelques esprits
éclairés qui font qu’aujourd’hui
encore, malgré la joyeuse tyrannie du théâtre
communautaire, et n’en déplaise à Olivier
Py (rare cas de metteur en scène humble, discret, il
signe ici un excellent texte sur le « petit rôle
» que doit jouer selon lui le metteur en scène),
celui-ci reste, comme de jute, au-dessus du lot (des comédiens,
décorateurs, régisseurs, etc.). Et s’il
est une « erreur fondamentale », comme
le souligne Sotigui Konyaté avec Peter Brook, que de
confondre répétition et mise en scène,
force est de constater que le metteur en scène reste
la source principale où comédiens, éclaireurs
et autres costumiers vont puiser (Giorgio Strehler, par exemple). |
Monstre de
conscience de soi (comme le comédien est un monstre de conscience
de l’autre), le metteur en scène est à la fois
metteur en scène, acteur, poète et philosophe (G.
Banu) ; il est intelligence du texte et enrichissement des comédiens
(Copeau) ; surtout, c’est un homme sensible, qui doit «
travailler à sa propre dépossession »,
comme le dit Antoine Vitez avant de citer Stanislavski : «
le metteur en scène se meurt dans l’acteur ».
Quant aux répétitions,
plus précisément, de nombreux témoignages échouent
sur le rivage de la relativisation en concluant qu’il faut
y faire « ce qui semble le plus adapté »
(tant les méthodes sont diverses, d’un metteur en scène
à l’autre), mais l’on trouvera bien dans ce livre
de quoi nourrir de belles et fructueuses méditations sur
la nature – concrète et spirituelle - des répétitions.
Outre Stanislavski, ou le lumineux exemple du Théâtre
du Soleil (véritable paradis du théâtre en œuvre,
où une communauté harmonieuse, avec des comédiens
librement inspirés par une metteur en scène, Ariane
Mnouchkine, et une dramaturge, Hélène Cixous, de grand
renom, fait avec subtilité le voyage vers l’Ailleurs,
horizon de toute tentative théâtrale), ou bien encore
Kierkegaard, évoqué par Angela De Lorenzis (la répétition
est « le mystère de la spontanéité
reconquise, du jaillissement capté, de la primordialité
sauvegardée »), l’ouvrage ne manque pas
de réflexions justes sur l’insaisissable des répétitions,
dont Valérie Nang, dans son texte sur Stanislas Nordey, a
peut-être cerné toute la complexité avec ces
deux phrases : « La répétition ne sert qu’à
construire une mémoire commune, en traversant ensemble une
poésie : le texte – la langue et non le sens –
est l’objet principal de notre recherche, qui fait naître
une histoire physique entre nous ».
Nicolas
Cavaillès
(août 2005)

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