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«
Merde ! »
La maison d’édition
grenobloise Cent Pages a eu l’audace de mettre à son
catalogue un texte d’André Baillon souvent qualifié
de « mineur » et négligé par la critique,
ce qui permet au public français de découvrir ce tempérament
si attachant et curieux. Et quel bijou ils nous offrent là
! Une esthétique délicate et raffinée, un souci
omniprésent du Beau font de ce « livre-objet »
une pièce de collection.
Baillon est
un romancier majeur des années 1920-30, irréductible
aux étiquettes, universitaires ou non, sous lesquelles on
tente de l’épingler. Sa voix modelée dans l’originalité,
son rythme en spirales creusantes, son flou dans le champ littéraire
belge, le préservent des classements parfois stérilisants.
Généralement, les études abordent cet écrivain
par deux biais aussi «classiques» qu’intéressants
: soit celui de la question de l’autobiographie, soit celui
de la folie. Pourtant son étonnante singularité s’illustre
également dans les portraits qu’il a souvent déclinés
de filles de joie. En effet, le destin de Baillon est intrinsèquement
lié à la sphère de l’amour vénal.
L’est donc fatalement son œuvre, largement autofictionnelle.
Rosine, Hedwige, Marie, Jeannine, Nelly Bottine et… Zonzon
Pépette ; autant de figures de grues se croisant sous le
regard et la plume baillonniens.
On rencontre
la première mention, fugitive, de Zonzon Pépette au
détour d’un autre livre, Histoire d’une
Marie, où est relatée, à titre
anecdotique, sa fin brutale dans des bas-fonds dickensiens. Cet
épisode sera par la suite amplifié par l’auteur
et donnera lieu à un opus éponyme, où toute
la vie de Zonzon, née Françoise Ledard (prédestination…)
apparaît en filigrane. Cette dernière passe une enfance
dans un milieu modeste et sans éducation, avant d’être
violée par le peintre chez qui elle fait le ménage.
Cette « initiation » forcée la meurtrit profondément.
Ses repères, sa pureté et son innocence volent en
éclats ; son avis sur le monde se résumera désormais
à un « Merde ! » litanique dont elle
scandera toutes ses conversations. À Paris, et surtout à
Londres, elle entre alors pleinement dans cette faune interlope
où les mômes se gagnent au couteau et se refilent de
souteneur en souteneur : Justin, François l’Allumette,
Louis le Roi des Mecs, Valère-le-Juste, S’il-plaît-à-Dieu,
Ernest-les-Beaux-Yeux, etc. Notre héroïne restera fidèle
à chacun d’eux le temps de leur «association»,
en évoluant de larcins en crimes.

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Des
mots crus, des mots rudes, des mots pollués, des mots
sur le vif. Les mots de Zonzon la désinvolte, vivant
au jour le jour, définitivement ancrée dans
l’instant, sans souci des possibles conséquences
de ses actes. Fragments narratifs, chronologie malmenée,
zones d’ombre, transitions inexistantes, voilà
Zonzon Pépette. L’incipit l’annonce : «
Il est peut-être idiot de commencer la vie d’une
femme par sa mort, mais enfin si l’on vit, c’est
pour qu’on meure. Et même, c’est comme on
vit, que l’on meurt ». Et Zonzon rend absurdement
l’âme, après avoir lancé un de ses
célèbres « Toi, je t’emmerde
! », violent et bestial, audacieux et masculin.
À son image. |
Zonzon est authentiquement
un personnage à part. Pour elle, Baillon se trouve à
la périphérie des topiques avec lesquels il façonne
ses prostituées (idéalisation, religion, sacrifice,
art, maternité). Entre sacré et sacrilège,
il a choisi son camp.
Samia
Hammami
(mai 2006)
Samia
Hammami, licenciée et agrégée
en langues et littératures romanes, a rédigé
un mémoire sur « La figure de la prostituée
dans l’œuvre romanesque d’André Baillon
». Détentrice d’un Master en FLES, elle est actuellement
professeur de français langue étrangère à
l’Université de Liège. Elle est correctrice
de la revue Jibrile.

http://atheles.org/centpages/
Éditions
Cent pages - BP 291 38009 Grenoble cedex
Diffusion Athélès/Distribution Les Belles Lettres
http://www.servicedulivre.be/fiches/b/baillon.htm
http://www.andrebaillon.net/
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