Aziz Chouaki
Mise en scène Marie Fernandez
Avec Mohamed Brikat et Céline Poncet
Cie Détours
Théâtre de l’Élysée
Du 8 au 16 juin
2005

 



L’Élysée
14 rue Basse Combalot Lyon 7ème
04 78 58 88 25


Épopée algérienne


Le plus grand trésor du patrimoine algérien, Aziz Chouaki le sait bien, c’est sa vie quotidienne : des gamins qui jouent au foot avec une boîte de conserve, des parties de belote et des bières, regarder la belle Schérazade traverser la rue, suivre l’animation du jour ou contempler la mer, en jouissant de chaque doux rayon de soleil… Pour parler de l’Algérie, il faut garder ses petits bonheurs en mémoire.

Avec Les Oranges, Aziz Chouaki a écrit l’épopée du peuple algérien, l’histoire de cette foule méditerranéenne depuis 1830 et le passage de l’empire ottoman à la domination française, jusqu’à nos jours. Un déferlement de vie… et de mort, car « l’Algérie c’est pas la Suisse » (ou le devoir de lutter). Un grand voyage de 170 ans où l’on croise Abd el-Kader, bien sûr, Isabelle Eberhardt, ou Albert Camus (le premier prix Nobel algérien !), mais aussi les Spahis, Ben Bella, le F.I.S… Tout va très vite, l’histoire s’emballe et la plume de Chouaki avec elle, maîtrisant ses effets temporels d’accélération – non sans rappeler l’ampleur de la narration d’un Gunther Grass (Le Turbot, ou plus encore Le Tambour, avec pour couple déchiré non pas l’Algérie et la France, mais la Pologne et l’Allemagne) : l’épopée avance, toujours, les générations se succèdent, et avec elles les démons de chaque époque – la France, jusqu’à la grande fête de l’indépendance en 1962, puis un socialisme autoritaire, la corruption et la dictature de l’Un, jusqu’à la fête du F.I.S. aux élections de 1991, pour une Algérie musulmane et arabe, contre une Algérie à cravate, lunettes noires et dents en or, contre une Algérie stalinienne qui ne sourit plus… puis l’islamisme des années 1990, et la triste litanie des écrivains assassinés, jusqu’au retour progressif de la paix - ? (La pièce a été écrite en 1998.)

« Texte-fresque », chant poétique d’un amour toujours secoué par la violence, Les Oranges n’est pas un condensé historique livresque et imbuvable : c’est de l’eau fraîche, souvent amère comme l’eau salée, mais fraîche, pleine de vitalité, d’humour. Dans la mise en scène inventive et juste de Marie Fernandez (sa toute première mise en scène, de fait bien prometteuse), la tchatche tonique, le bagoût enthousiaste d’Aziz Chouaki doit beaucoup à la belle performance de Mohamed Brikat, en one-man show détendu et épicurien devant une France (subtile allégorie incarnée par Céline Poncet) longtemps froide et méprisante, voire violente (guerre d’Algérie), bientôt chassée, et qui ne sourira qu’avec l’Algérie pacifiée. La langue d’Aziz Chouaki, volontiers trilingue (français avant tout, pimenté de kabyle et d’arabe), est dense et vive, riche en images, gorgée de joie de vivre et de générosité – à l’instar du jeu de Mohamed Brikat, chaleureux, souriant même à ceux qui ne sourient pas, et empruntant parfois les traits sévères des monstres sanglants comme pour mieux les ramener au visage humain qu’ils ont perdu.

L’histoire s’emballe, les Algériens ont le sang chaud, le sang coule… mais la vie quotidienne, comme la mer, réunit tout le monde dans un bonheur éternel. Installé en France depuis 1991 et l’essor de l’islamisme, Aziz Chouaki rêve d’une Algérienne plurielle, pluriethnique, plurilingue, pluriculturelle… Lorsque, pour inviter à l’attente, à la ténacité et à l’espoir, il paraphrase Boileau (toujours « sur le métier remettre son ouvrage ») et convoque Homère par l’image de Pénélope, il montre du doigt l’autre nom du bonheur politique, du bonheur de toute la foule humaine : la poésie.

Nicolas Cavaillès
(juin 2005)

Le texte des Oranges a été publié aux Éditions des Mille et Une Nuits.

http://www.lelysee.com/

voir aussi Le Rêve d’un homme ridicule de Fedor Dostoïevski
(Mise en scène Cédric Zimmerlin)