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L’Élysée
14 rue Basse Combalot Lyon 7ème
04 78 58 88 25
Épopée algérienne
Le plus grand trésor du patrimoine algérien, Aziz
Chouaki le sait bien, c’est sa vie quotidienne : des gamins
qui jouent au foot avec une boîte de conserve, des parties
de belote et des bières, regarder la belle Schérazade
traverser la rue, suivre l’animation du jour ou contempler
la mer, en jouissant de chaque doux rayon de soleil… Pour
parler de l’Algérie, il faut garder ses petits bonheurs
en mémoire.
Avec Les
Oranges, Aziz Chouaki a écrit l’épopée
du peuple algérien, l’histoire de cette foule méditerranéenne
depuis 1830 et le passage de l’empire ottoman à la
domination française, jusqu’à nos jours. Un
déferlement de vie… et de mort, car « l’Algérie
c’est pas la Suisse » (ou le devoir de lutter).
Un grand voyage de 170 ans où l’on croise Abd el-Kader,
bien sûr, Isabelle Eberhardt, ou Albert Camus (le premier
prix Nobel algérien !), mais aussi les Spahis, Ben Bella,
le F.I.S… Tout va très vite, l’histoire s’emballe
et la plume de Chouaki avec elle, maîtrisant ses effets temporels
d’accélération – non sans rappeler l’ampleur
de la narration d’un Gunther Grass (Le Turbot, ou
plus encore Le Tambour, avec pour couple déchiré
non pas l’Algérie et la France, mais la Pologne et
l’Allemagne) : l’épopée avance, toujours,
les générations se succèdent, et avec elles
les démons de chaque époque – la France, jusqu’à
la grande fête de l’indépendance en 1962, puis
un socialisme autoritaire, la corruption et la dictature de l’Un,
jusqu’à la fête du F.I.S. aux élections
de 1991, pour une Algérie musulmane et arabe, contre une
Algérie à cravate, lunettes noires et dents en or,
contre une Algérie stalinienne qui ne sourit plus…
puis l’islamisme des années 1990, et la triste litanie
des écrivains assassinés, jusqu’au retour progressif
de la paix - ? (La pièce a été écrite
en 1998.)
« Texte-fresque
», chant poétique d’un amour toujours secoué
par la violence, Les Oranges n’est
pas un condensé historique livresque et imbuvable : c’est
de l’eau fraîche, souvent amère comme l’eau
salée, mais fraîche, pleine de vitalité, d’humour.
Dans la mise en scène inventive et juste de Marie
Fernandez (sa toute première mise en scène,
de fait bien prometteuse), la tchatche tonique, le bagoût
enthousiaste d’Aziz Chouaki doit beaucoup à la belle
performance de Mohamed Brikat, en one-man show
détendu et épicurien devant une France (subtile allégorie
incarnée par Céline Poncet) longtemps
froide et méprisante, voire violente (guerre d’Algérie),
bientôt chassée, et qui ne sourira qu’avec l’Algérie
pacifiée. La langue d’Aziz Chouaki, volontiers trilingue
(français avant tout, pimenté de kabyle et d’arabe),
est dense et vive, riche en images, gorgée de joie de vivre
et de générosité – à l’instar
du jeu de Mohamed Brikat, chaleureux, souriant même à
ceux qui ne sourient pas, et empruntant parfois les traits sévères
des monstres sanglants comme pour mieux les ramener au visage humain
qu’ils ont perdu.
L’histoire
s’emballe, les Algériens ont le sang chaud, le sang
coule… mais la vie quotidienne, comme la mer, réunit
tout le monde dans un bonheur éternel. Installé en
France depuis 1991 et l’essor de l’islamisme, Aziz
Chouaki rêve d’une Algérienne plurielle,
pluriethnique, plurilingue, pluriculturelle… Lorsque, pour
inviter à l’attente, à la ténacité
et à l’espoir, il paraphrase Boileau (toujours «
sur le métier remettre son ouvrage ») et convoque
Homère par l’image de Pénélope, il montre
du doigt l’autre nom du bonheur politique, du bonheur de toute
la foule humaine : la poésie.
Nicolas
Cavaillès
(juin 2005)

Le
texte des Oranges a été publié aux Éditions
des Mille et Une Nuits.
http://www.lelysee.com/
voir
aussi Le Rêve
d’un homme ridicule de
Fedor Dostoïevski
(Mise en scène Cédric Zimmerlin)
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