Marguerite Abouet & Clément Oubrerie

Aya de Yopougon, tome 2
Gallimard, Bayou, 2006

Aya de Yopougon - tome 1
Gallimard, Collection Bayou, 2005

sélection Angoulême 2006

 

 


Le premier volume a immédiatement séduit un public très nombreux et a été récompensé par le prix du Premier album lors du Festival d’Angoulême 2006.
C’est donc avec grand plaisir que l’on a découvert la suite de cette chronique familiale africaine, nous entraînant dans un quartier populaire d’Abidjan dans les années soixante-dix.

A Yopougon, il y a bien sûr Aya, l’une des héroïnes, une jeune fille sérieuse, qui ne passe par son temps, comme ses copines, à courir les môgôs et à aller danser dans les maquis du quartier. Aya travaille et veut devenir médecin. Dans la famille d’Aya, il y a Ignace son père, qui travaille à Yamoussoukro, dans la filiale de la Solibra, entreprise de bière que dirige Bonaventure Sissoko ; Fanta, sa mère, Akissi et Fafana, sa sœur et son frère, et enfin Félicité, la petite bonne, qu’Aya aide à préparer le concours de Miss Yopougon. Aya a deux bonnes amies, Adjoua, qui vient d’avoir un bébé dont elle s’occupe assez peu, préférant le laisser à la garde d’Aya pour aller vendre des claclos au marché ; Bintou qui cherche un fiancé et qui, trop naïve, se laisse séduire par un beau garçon baratineur qui mène un temps la grande vie dans un hôtel d’Abidjan.

Dans l’entourage d’Aya, il y a aussi les Sissoko, gens riches qui montrent leur richesse dans une opulente villa rose que l’on ne peut pas rater ! Bonaventure Sissoko dirige la société de bière du pays, la célèbre Solibra, qui connaît présentement quelques problèmes de trésorerie. Simone, sa femme, ne fait rien, sinon jouer à la grande dame et surprotège Moussa, le fils, que Bonaventure tente pourtant de motiver car c’est lui un jour qui lui succèdera.

Cette deuxième partie commence par un heureux événement et un joli bébé potelé en pleine page. C’est le bébé d’Adjoua, qui ne veut pas révéler le nom du père et souhaiterait faire endosser ce rôle à Moussa Sissiko, promis à un bel avenir. Mais Bonaventure ne se laisse pas abuser si bien que les parents d’Adjoua mènent l’enquête, équipés d’un appareil photo, pour trouver à qui peut bien ressembler le bambin. Cela donne lieu à quelques jolies scènes car, pour être photographié dans ce pays où l’image compte, il faut se saper et… se parfumer ! On suit aussi les débuts professionnels de Moussa, au sein de l’entreprise paternelle, pas forcément très prometteurs. Et puis il y a l’étrange attitude d’Ignace, le père d’Aya, très réticent à accueillir sa fille à Yamassoukro, tandis que des restructurations se profilent. Tout ce petit monde vit sa vie au jour le jour, pimentée de joies, de peines, d’amours et de désillusions parfois jusqu’au coup de théâtre final qui nous laisse sur notre fin en attendant le prochain volume !
Ce qui séduit dans Aya, c’est le sentiment sans doute paradoxal de proximité que l’on ressent vis-à-vis des personnages de cette très jolie chronique, l’impression agréable de se retrouver avec des gens ordinaires dont les préoccupations sont assez proches des nôtres, même si tout de même, on en est éloigné par la géographie et la culture. Clément Oubrerie et Marguerite Abouet excellent à raconter les petits riens et les grands événements qui constituent le cours de la vie, dans des dialogues très bien écrits, drôles, étayés d’expressions locales qui sont de vrais bonheurs de langue ! Beaucoup d’humour, beaucoup de tendresse aussi dans le récit grâce auquel se dessine un petit monde solidaire, où personne n’est laissé de côté, où l’on s’aide et se soutient, même si l’on a peu de moyens. C’est aussi cette chaleur et cette humanité qui font du bien.

Catherine Gentile
(novembre 2006)

 

 

 

Aya de Yopougon - Tome 1
Gallimard, Collection Bayou, 2005

Chaleureuse Afrique

Marguerite Abouet est née à Abidjan en 1971. Pour écrire cette histoire très vivante, elle a fait appel à ses souvenirs d’adolescence. Elle y évoque la Côte d’Ivoire des années soixante-dix, s’intéressant plus particulièrement aux habitants de Yopougon, un quartier populaire d’Abidjan.
Cette période est plutôt une époque heureuse dans ce pays d’Afrique de l’Ouest. 1978 : c’est l’année où la télévision ivoirienne diffuse sa première campagne publicitaire à la télévision pour la bière nationale, fierté du pays. Aucun membre de la famille d’Aya, la narratrice, n’aurait raté cela ! Aussi la famille et le voisinage se réunissent-ils à 19h tapantes dans le salon familial pour regarder vanter les mérites de la Solibra. C’est dans ces circonstances que l’on fait la connaissance des personnages de cette chronique drôle et parfois caustique, réunis devant la télévision. Aya nous les présente. Elle a 19 ans et mène une vie agréable dans sa famille et son quartier.
Elle raconte ensuite ses copines, Adjoua et Bintou, qui ne pensent qu’à aller gazer* au Ça va chauffer ! avec les galériens* et les génitos*. Ces filles, Aya les classe dans les séries C : Coiffure, Couture et Chasse au mari ! Elles trouvent toujours le moyen de sortir malgré les pères qui veillent ! Et même si elle les aime, Aya ne veut pas leur ressembler ! Elle travaille dur à l’école et veut devenir médecin.
Elle raconte aussi le patron de son père, directeur de la Solibra, homme richissime qui vit avec sa femme et leur rejeton (génito) dans une immense villa rose aux multiples salons tape-à-l’œil.
Elle raconte les garçons qui lui tournent autour et qu’elle éconduit plus ou moins fermement.
Elle raconte le grand mariage de son amie Adjoua, tombée enceinte, et la grande fête dans tout le quartier...
On passe un très bon moment avec Aya, Ignace, Fanta, Adjoua, Bintou, Fofana, Hyacinthe, Korotoumou, Koffi et les autres. Marguerite Abouet utilise la matière de ses souvenirs pour parler d’une Afrique vivante, gaie et chaleureuse, où la vie peut être belle, où les gazelles peuvent rêver au prince charmant et s’habiller comme Catherine Deneuve, où les enfants ont un avenir.

Clément Oubrerie, illustrateur connu et talentueux, signe sa première bande dessinée. Le découpage, en gaufrier classique de six cases, laisse la part belle aux personnages, auxquels il donne vie de belle façon, avec beaucoup d’expressivité. On aime aussi la langue imagée des personnages qui parlent un français émaillé d’expressions locales très savoureuses. En bonus, un lexique français-ivoirien et quelques recettes indispensables de séduction et de cuisine — pour celles qui voudraient s’inscrire en séries C ? On est loin ici des clichés habituels sur l’Afrique et du catastrophisme ambiant et cela fait du bien !

Catherine Gentile
(janvier 2006)

Catherine Gentile est documentaliste, formatrice en littérature jeunesse, présidente de l'Association du Festival du Livre de jeunesse et de bande dessinée de la ville de Cherbourg-Octeville et auteur de Bulles en stock (Bibliographie sélective et commentée de bandes dessinées, ed. Cedis, 1999) ; elle chronique aussi littérature de jeunesse et bande dessinée dans la revue Inter CDI.

gazer : aller s’éclater en boîte
galérien : garçon qui n’a pas grand-chose à faire
génito : garçon qui a de l’argent à dépenser.

 

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