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Lily
Denis a reçu pour sa traduction des Hauts de Moscou et
pour l'ensemble de son activité de traductrice un Hommage
spécial du Prix
Russophonie 2008, décerné à Paris le 9
février.
La grimpette et le Minotaure
Né en
1932 à Kazan, Vassili Axionov a cinq ans quand ses parents
sont arrêtés malgré leur engagement communiste.
Plus tard, il rejoindra en Sibérie sa mère, Evguénia
Guinzbourg, reléguée à Magadan après
sa sortie de camp et jusqu'à la mort de Staline (elle en
rapportera les mémoires intitulés Le Vertige et
Le Ciel de la Kolyma). L'écriture succède rapidement
aux études de médecine, achevées à Léningrad
en 1956. Depuis son premier livre, Les Confrères
(1960), Axionov enchaîne avec succès
romans et nouvelles. Il contribue à fonder l'almanach littéraire
Métropole, dont la publication
hors des circuits officiels se heurte au veto des autorités
(1979). Mis en posture de dissident, déchu de la nationalité
soviétique en 1981 et installé aux États-Unis,
il ne regagne son pays qu'après l'effondrement du régime.
Axionov partage aujourd'hui son temps entre Moscou et Biarritz.
Si l'homme a dû chercher ailleurs un refuge, l’écrivain
n'a jamais déserté la Russie. En 1994, paraissait
avec plus de mille pages Une saga moscovite,
l'histoire magnifique et terrible de la famille Gradov entre 1924
et 1953. Axionov annonçait une suite. Moskva-kva-kva
(2005) prend effectivement le relais temporel puisque
ce roman situe l'action en 1952-1953, au temps du prétendu
« complot des blouses blanches ». Toutefois
les Gradov sont absents, même si leur nom apparaît au
détour d'une phrase. Il s'agit toujours de renouer avec le
passé, mais cette fois l'auteur a vécu l'époque
choisie pour encadrer la fiction.
Kirill Smeltchakov
est un journaliste en vue, ancien reporter de guerre et auteur de
vers héroïques qui font de lui un poète officiel.
Très officiel même, depuis qu'un coup de fil nocturne
du Père des peuples - pris d'abord pour une blague idiote
! - l'a mis en relation directe avec le Kremlin. Ce privilège
lui vaut de recevoir sept fois le prix Staline, tandis que ses récitals
enflamment les jeunes komsomol(e)s. Justement l'une d'elles, Glika
Novotkannaïa, fille d'un savant atomiste et d'une spécialiste
des congrès pour la paix, devient sa voisine quand il emménage
dans la « grimpette » des bords de la Iaouza,
gratte-ciel alloué aux serviteurs éminents du régime.
L'architecture massive (arches, gradins, colonnades) et les ornements
sculptés (tourelles, frises, corniches, flèches, statues)
de ce perchoir pour généraux et autres dignitaires
forme le décor principal du roman. Du haut de son dix-huitième
étage, Kyrill touche au septième ciel en contemplant
la ville aux sept collines. Fiancé à Glika, le voici
sur le point de parfaire son intégration à la nomenklatura.
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Le
succès a beau sourire au poète-courtisan, un ombre
rôde alentour, celle du Minotaure qu'abrite le Kremlin.
Le parallèle entre l'Hellade antique et la Russie soviétique
constitue le leitmotiv du livre : la république idéale,
mais esclavagiste, de Platon n'aurait-elle pas préfiguré
l'utopie communiste ? Il n'est pas bon en tout cas d'approcher
de trop près le Tout-puissant, car on sait quelles noirceurs
dissimulent les familiarités de Staline. Le mythe crétois
s'empare de l'imagination de Kirill. Au lieu de s'en tenir à
ses spécialités patriotiques, pourquoi faut-il
qu'il s'obstine à peaufiner Le Fil d'Ariane,
grand poème dont chacun perçoit l'un des sens
périlleux ? Obsédé par la peur du complot,
Staline a bien saisi ce que Kirill n'ose pas s'avouer : il se
voit en Thésée, le pourfendeur de monstres qui
délivra les jeunes Athéniens captifs du labyrinthe.
Le subconscient perce au travers des paroles convenues et des
rituels obligés sous peine de disgrâce ou pire
encore. En fait, tout le monde pense à la mort du Maître. |
Glika elle-même
nourrit le désir informulé du tyrannicide, qui pointe
sous l'adulation extatique pour son idole. Désir opportunément
servi par l'ardente passion qu'elle voue à un personnage
protéiforme, un certain Georges Mokkinakki (aviateur réputé
pour ses exploits polaires), alias le copilote Esterhazy (as des
missions aériennes secrètes et du vol en piqué
sur les Allemands), alias le jurisconsulte Kramartchouk... Après
avoir planté son décor dans les réalités
soviétiques, Axionov lance ses personnages dans une rocambolesque
partie de cache-cache dont l'enjeu n'est autre que le sort de Staline.
« La vermine rampante du révisionnisme yougoslave
» (le récit est truffé d'expressions de la langue
de bois) manigance la capture du Coryphée des peuples en
plein coeur de Moscou, le maréchal Tito en personne regroupant
ses affidés dans les arrières du marché central,
au milieu des bouchers qui s'affairent du couteau sur les carcasses.
La réécriture ludique de l'Histoire par le roman s'achève
au sommet de la grimpette avec une version inédite
de la mort du tyran.
Dans Paysage
de papiers (1983), Axionov intitulait l'un de ses
chapitres « Le Labyrinthe de Moscou ». Le mot
désignait un bar de nuit du nouvel Arbat : fausse piste ou
germe lointain des Hauts de Moscou ? Toujours
est-il que l'auteur revient ici avec son énergie et sa fantaisie
habituelles aux thèmes qui lui sont chers et qui hantent
sa génération : Staline, approché de façon
iconoclaste dans Une saga moscovite ;
le face-à-face tortueux du dictateur et de l'artiste ( «
destructeur du genre humain, quel besoin as-tu eu d'un poète
? ») ; les mobiles de la soumission, qui résument
l'état d'esprit de tous ceux qui ont cru par millions que
les arrestations arbitraires étaient de simples erreurs :
« je ne peux pas croire que tant de millions d'hommes,
y compris mon père, aient été sacrifiés
sans raison ». On retrouve surtout la verve coutumière
d'Axionov, son humour, le goût de la mystification, l'invention
burlesque à partir des détails cocasses ou sinistres
qui forment le cadre réel de la fiction. Les lecteurs russes
captent sûrement mieux que d'autres les clins d'oeil, les
allusions historiques ou littéraires qui émaillent
le récit sans ralentir l'allure : les Trois gros
d'Olecha et les trois oranges de Prokofiev (p. 45), les patronymes
façon Gogol (Moki et Naki, p. 52), la paupière clignotante
(tic ou vrai clin d'oeil, p. 70) rappelant celle du juge de Crime
et Châtiment... Mais le texte offert par Lily Denis,
fidèle traductrice d'Axionov, fait bien sentir à quiconque
le jeu avec la langue et l'ivresse qui naît de « la
boisson domestique des mots », même quand il s'agit
d'évoquer des drames.
L'auteur lui-même se faufile dans son récit sous le
nom d'Untel Untelovitch Untelovski, alias Vassili Voljski (de la
Volga) ou Kostian Merkoulov : il est le « môme des
abords du goulag », le carabin chassé de la fac
de Kazan pour avoir dissimulé « le sort difficile
» de ses parents (hypocrite litote pour dire qu'ils furent
victimes de la répression), le fou de jazz, l'ami des «zazous
» côtoyant la jeunesse dorée, la «
mauvaise graine » en rupture avec la norme soviétique.
L'époque du socialisme triomphant après la seconde
guerre mondiale et celle du communisme tout court sont à
présent révolues : pourquoi l'auteur vient-il encore
rôder autour de ce qu'il a tant détesté ? Parce
que, glisse-t-il en passant, « c'est ma jeunesse qui a
traîné ici, qui a utilisé tous les téléphones
du coin, ce sont nos rêveuses jeunes filles qui ont grandi
dans ces maisons. Et le mépris se mue soudain en tendresse
».
Françoise
Genevray
(septembre 2007)
Françoise Genevray
est maître de conférences en littérature générale
et comparée à l’Université Jean-Moulin
Lyon III.

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