Les Hauts de Moscou
Vassili Axionov

Moskva-kva-kva, traduit du russe par Lily Denis
Actes Sud, 2007

 

 

Lily Denis a reçu pour sa traduction des Hauts de Moscou et pour l'ensemble de son activité de traductrice un Hommage spécial du Prix Russophonie 2008, décerné à Paris le 9 février.

 


La grimpette et le Minotaure

Né en 1932 à Kazan, Vassili Axionov a cinq ans quand ses parents sont arrêtés malgré leur engagement communiste. Plus tard, il rejoindra en Sibérie sa mère, Evguénia Guinzbourg, reléguée à Magadan après sa sortie de camp et jusqu'à la mort de Staline (elle en rapportera les mémoires intitulés Le Vertige et Le Ciel de la Kolyma). L'écriture succède rapidement aux études de médecine, achevées à Léningrad en 1956. Depuis son premier livre, Les Confrères (1960), Axionov enchaîne avec succès romans et nouvelles. Il contribue à fonder l'almanach littéraire Métropole, dont la publication hors des circuits officiels se heurte au veto des autorités (1979). Mis en posture de dissident, déchu de la nationalité soviétique en 1981 et installé aux États-Unis, il ne regagne son pays qu'après l'effondrement du régime. Axionov partage aujourd'hui son temps entre Moscou et Biarritz. Si l'homme a dû chercher ailleurs un refuge, l’écrivain n'a jamais déserté la Russie. En 1994, paraissait avec plus de mille pages Une saga moscovite, l'histoire magnifique et terrible de la famille Gradov entre 1924 et 1953. Axionov annonçait une suite. Moskva-kva-kva (2005) prend effectivement le relais temporel puisque ce roman situe l'action en 1952-1953, au temps du prétendu « complot des blouses blanches ». Toutefois les Gradov sont absents, même si leur nom apparaît au détour d'une phrase. Il s'agit toujours de renouer avec le passé, mais cette fois l'auteur a vécu l'époque choisie pour encadrer la fiction.

Kirill Smeltchakov est un journaliste en vue, ancien reporter de guerre et auteur de vers héroïques qui font de lui un poète officiel. Très officiel même, depuis qu'un coup de fil nocturne du Père des peuples - pris d'abord pour une blague idiote ! - l'a mis en relation directe avec le Kremlin. Ce privilège lui vaut de recevoir sept fois le prix Staline, tandis que ses récitals enflamment les jeunes komsomol(e)s. Justement l'une d'elles, Glika Novotkannaïa, fille d'un savant atomiste et d'une spécialiste des congrès pour la paix, devient sa voisine quand il emménage dans la « grimpette » des bords de la Iaouza, gratte-ciel alloué aux serviteurs éminents du régime. L'architecture massive (arches, gradins, colonnades) et les ornements sculptés (tourelles, frises, corniches, flèches, statues) de ce perchoir pour généraux et autres dignitaires forme le décor principal du roman. Du haut de son dix-huitième étage, Kyrill touche au septième ciel en contemplant la ville aux sept collines. Fiancé à Glika, le voici sur le point de parfaire son intégration à la nomenklatura.

Le succès a beau sourire au poète-courtisan, un ombre rôde alentour, celle du Minotaure qu'abrite le Kremlin. Le parallèle entre l'Hellade antique et la Russie soviétique constitue le leitmotiv du livre : la république idéale, mais esclavagiste, de Platon n'aurait-elle pas préfiguré l'utopie communiste ? Il n'est pas bon en tout cas d'approcher de trop près le Tout-puissant, car on sait quelles noirceurs dissimulent les familiarités de Staline. Le mythe crétois s'empare de l'imagination de Kirill. Au lieu de s'en tenir à ses spécialités patriotiques, pourquoi faut-il qu'il s'obstine à peaufiner Le Fil d'Ariane, grand poème dont chacun perçoit l'un des sens périlleux ? Obsédé par la peur du complot, Staline a bien saisi ce que Kirill n'ose pas s'avouer : il se voit en Thésée, le pourfendeur de monstres qui délivra les jeunes Athéniens captifs du labyrinthe. Le subconscient perce au travers des paroles convenues et des rituels obligés sous peine de disgrâce ou pire encore. En fait, tout le monde pense à la mort du Maître.

Glika elle-même nourrit le désir informulé du tyrannicide, qui pointe sous l'adulation extatique pour son idole. Désir opportunément servi par l'ardente passion qu'elle voue à un personnage protéiforme, un certain Georges Mokkinakki (aviateur réputé pour ses exploits polaires), alias le copilote Esterhazy (as des missions aériennes secrètes et du vol en piqué sur les Allemands), alias le jurisconsulte Kramartchouk... Après avoir planté son décor dans les réalités soviétiques, Axionov lance ses personnages dans une rocambolesque partie de cache-cache dont l'enjeu n'est autre que le sort de Staline. « La vermine rampante du révisionnisme yougoslave » (le récit est truffé d'expressions de la langue de bois) manigance la capture du Coryphée des peuples en plein coeur de Moscou, le maréchal Tito en personne regroupant ses affidés dans les arrières du marché central, au milieu des bouchers qui s'affairent du couteau sur les carcasses. La réécriture ludique de l'Histoire par le roman s'achève au sommet de la grimpette avec une version inédite de la mort du tyran.

Dans Paysage de papiers (1983), Axionov intitulait l'un de ses chapitres « Le Labyrinthe de Moscou ». Le mot désignait un bar de nuit du nouvel Arbat : fausse piste ou germe lointain des Hauts de Moscou ? Toujours est-il que l'auteur revient ici avec son énergie et sa fantaisie habituelles aux thèmes qui lui sont chers et qui hantent sa génération : Staline, approché de façon iconoclaste dans Une saga moscovite ; le face-à-face tortueux du dictateur et de l'artiste ( « destructeur du genre humain, quel besoin as-tu eu d'un poète ? ») ; les mobiles de la soumission, qui résument l'état d'esprit de tous ceux qui ont cru par millions que les arrestations arbitraires étaient de simples erreurs : « je ne peux pas croire que tant de millions d'hommes, y compris mon père, aient été sacrifiés sans raison ». On retrouve surtout la verve coutumière d'Axionov, son humour, le goût de la mystification, l'invention burlesque à partir des détails cocasses ou sinistres qui forment le cadre réel de la fiction. Les lecteurs russes captent sûrement mieux que d'autres les clins d'oeil, les allusions historiques ou littéraires qui émaillent le récit sans ralentir l'allure : les Trois gros d'Olecha et les trois oranges de Prokofiev (p. 45), les patronymes façon Gogol (Moki et Naki, p. 52), la paupière clignotante (tic ou vrai clin d'oeil, p. 70) rappelant celle du juge de Crime et Châtiment... Mais le texte offert par Lily Denis, fidèle traductrice d'Axionov, fait bien sentir à quiconque le jeu avec la langue et l'ivresse qui naît de « la boisson domestique des mots », même quand il s'agit d'évoquer des drames.
L'auteur lui-même se faufile dans son récit sous le nom d'Untel Untelovitch Untelovski, alias Vassili Voljski (de la Volga) ou Kostian Merkoulov : il est le « môme des abords du goulag », le carabin chassé de la fac de Kazan pour avoir dissimulé « le sort difficile » de ses parents (hypocrite litote pour dire qu'ils furent victimes de la répression), le fou de jazz, l'ami des «zazous » côtoyant la jeunesse dorée, la « mauvaise graine » en rupture avec la norme soviétique. L'époque du socialisme triomphant après la seconde guerre mondiale et celle du communisme tout court sont à présent révolues : pourquoi l'auteur vient-il encore rôder autour de ce qu'il a tant détesté ? Parce que, glisse-t-il en passant, « c'est ma jeunesse qui a traîné ici, qui a utilisé tous les téléphones du coin, ce sont nos rêveuses jeunes filles qui ont grandi dans ces maisons. Et le mépris se mue soudain en tendresse ».

Françoise Genevray
(septembre 2007)


Françoise Genevray est maître de conférences en littérature générale et comparée à l’Université Jean-Moulin Lyon III.

 

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