Nostalgie
et fureur
Les souvenirs
conduisent Pierre Autin-Grenier dans le quartier de la Guillotière,
à Lyon, où dans les années 1960 se côtoient
la fine fleur du populaire et de jeunes apprentis poètes
préparant la révolution. Il y a là, dans la
Friterie-bar « fondée en 1906 au 9 de la rue Moncey
et aujourd’hui disparue », Madame Loulou qui réchauffe
les cœurs et les corps de son « marin », de son
« ancien commis aux Halles » ou de son «
banquier » ; le grand Raymond fort en gueule et en muscles
; Domi qui a eu bien des malheurs, dont la vocation policière
de son fils n’est pas le moindre ; Ginette qui, ayant passé
sa vie en mal d’amour à servir les autres, trouve maintenant
refuge aux bons soins de Renée et du père Joseph ;
le narrateur, grand lecteur de fond de salle, fourbissant ses armes
d’écrivain…
La Friterie
Brunetti, c’est un peu le « vieux bistrot »
de Brassens, les zincs de Prévert, ces lieux où l’on
ne fabrique pas une convivialité aseptisée, mais où
l’amitié bonhomme est naturelle, dans les vapeurs d’anarchie
et de gros rouge, dans la brume des fumées de tabac fort.
Atmosphère assurée, et quand on en sort on en profite
pour parcourir la ville, de la «Fosse-aux-ours» (récemment
devenue chantier) à Saint-Paul, en passant par la «passerelle
du Palais» et le quai Romain-Rolland. C’est la nostalgie
du Lyon de naguère, du temps où l’on ne se perdait
pas encore entre les parkings et les tours de verre et de béton
(comme celle qui fait maintenant barrière entre la place
du Pont et la rue Moncey).
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Nostalgie,
mais aussi révolte radicale et salutaires envolées
contre l’ordre établi. Celui d’alors («
On sentait bien qu’aux relents de graillon qui souvent
imprégnaient jusqu’à nos chaussures venaient
se mêler, à nous étourdir, de forts parfums
d’insurrection »), et surtout celui d’aujourd’hui,
assuré par « les bourgeois, les beaufs, les
banques et les charognards de l’immobilier »,
celui qui a supprimé les « vrais bistrots »
au profit des cafétérias et des Mac Do. L’auteur
s’en donne à cœur joie, à rage ouverte,
à bile déversée, dans cet adieu désespéré
aux « petits Rimbaud » des «
bouis-bouis de banlieue », aux « gentils
pochards en perpétuel manque de piccolo »,
à ces « havres de grâce tombés
dans les filets d’aigrefins de la finance».
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Du désespoir,
vraiment ? Un peu, mâtiné de colère roborative.
Il y a surtout un hymne à ces hauts lieux d’humanité
que sont les cafés, les vrais, ceux qui, selon George Steiner
cité en postface, « caractérisent l’Europe
». Et l’on sait bien que Lyon est une ville européenne.
Jean-Pierre
Longre
(octobre 2005)
Jean-Pierre
Longre, enseignant en littérature du XXème
siècle à l'Université Jean Moulin Lyon 3, est
l'auteur d'une thèse sur Raymond
Queneau, de divers ouvrages, dont
Queneau en scènes
(PULIM, 2005), ou
articles sur des écrivains contemporains et sur la comparaison
des langages littéraire et musical. Il a participé
à l'édition des romans de Queneau dans la " Pléiade
", et effectue des recherches sur les littératures francophones
(Roumanie, Belgique, Québec).
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Du
même auteur :
Les
radis bleus Folio
Gallimard, 2005
Je ne suis pas un héros
(Gallimard,
Folio, 2003)
L'éternité est inutile
(Gallimard, L'Arpenteur, 2002)
Toute une vie bien ratée (Gallimard, 1997
/ Folio, 1999)
Légende de Zakhor
(Éditions
En Forêt / Verlag Im Wald, 2002)
Jours Anciens (L'Arbre, 2003)
http://www.remue.net/auteurs/autingrenier1.html
http://www.gallimard.fr
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