Energie
du malheur, poésie du bonheur
Dans Heinrich
von Ofterdingen, le héros de Novalis disait : «
C’est la Fleur Bleue que je meurs d’envie de découvrir
». Deux cents ans plus tard, Pierre Autin-Grenier se
démarque de toutes les fleurs bleues de la littérature
mais reste dans la note en chantant la quête des «radis
bleus», à la fois bien enracinés et si chimériques…
En chantant,
et aussi en déchantant. Les joies de la vie – disons
les brefs instants de bonheur – se combinent automatiquement
avec le malheur (« Il m’arrive parfois – Oh
! rarement ! – d’être heureux. Ce sont alors des
instants atroces. »), mais avec un malheur qui «
engage à l’énergie », qui «
est la matière même de toute création ».
Voilà le secret, et le leitmotiv : le poète ne peut
être que malheureux ; ou seuls les malheureux peuvent être
poètes. Mais si ce n’était que cela, il n’y
aurait rien de vraiment nouveau sous le soleil. L’originalité
des Radis bleus, ce sont l’écriture,
la facture, la tonalité du recueil. Chaque texte, fragment
d’un journal qui déroule une année d’intimité,
est un poème dense, dont la prose explore et fouille des
instants intérieurs et fugaces, minuscules et secrets, qui
se surprennent parfois à éclater en tableaux oniriques,
fulgurants et fantastiques, découvrant par exemple, comme
aurait pu le faire le Gaspard de la nuit d’Aloysius Bertrand,
« une armée de va-nu-pieds » qui «
part pour la guerre ; cent culs-de-jatte qui s’entre-déchirent
comme chiffonniers avec une bande de bossus ; des pendus grimaçant
au clair de lune cependant que ripaille et rigole autour des gibets
la foule des honnêtes gens ».
Sur tout cela,
monde intérieur et extérieur, moi et les autres, plane
évidemment le faciès ricanant du temps. Le temps qui
« s’étire à n’en plus finir
telle une douleur au ventre » et qui «un jour,
détachera les chiens», et avec lequel il faut
bien se débrouiller : en perdant «efficacement
tout notre temps à des riens », ou en triturant
le calendrier de façon à retomber sur ses pattes du
lundi 17 janvier au dimanche 16 janvier de l’année
suivante, ou encore, dans un élan ironique, iconoclaste,
filial ou plein d’espoir – c’est selon –,
en assortissant la date de chaque jour du nom du saint correspondant…
Qui parle du temps parle de la mort : « Tout ce qui est
libre et qui chante, un jour tressaute, ricane et meurt ».
Qui parle de la mort parle de la solitude : « Ce n’est
pas la mort qui est insupportable ; mais plus précisément,
de notre prime braiement à l’ultime râle, ces
quelques années d’inutile solitude » (inutile
comme l’éternité, d’ailleurs). On le voit,
dans les moments de désespoir foncier, l’aphorisme
se substitue volontiers au poème.
Serait-ce donc
que tout est vain ? Même l’écriture ? On pourrait
en effet se laisser persuader que « le poète travaille
en pure perte », qu’il n’apporte aucun réconfort,
et « qu’écrire de la poésie, à
notre époque, ce n’est guère mieux que cracher
un tout petit peu dans l’eau ».
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Et pourtant, le rire et le sourire sont là, frémissants
et tapis, pas toujours sarcastiques (telle évocation
des quais de Saône et de Louis Guilloux traversant la
place Bellecour, tel appel aux cigales pour qu’elles se
calment, tel groupe d’enfants jouant à chat perché,
tels chants d’oiseaux, tels arbres, telles fleurs, et
la couleur bleue qui domine), effaçant fugitivement le
pessimisme ambiant, faisant en sorte que le lecteur participe
lui-même au poème, car « la poésie
– toujours – tient les portes de la vie larges ouvertes
». En «bricolant dans l’essentiel
», Pierre Autin-Grenier nous rappelle les grandioses
malheurs de la vie et les vrais bonheurs de la lecture, et finalement,
il nous les donne bel et bien à goûter, ses fameux
radis bleus. |
Jean-Pierre
Longre
(mars 2005)
Jean-Pierre
Longre, enseignant en littérature du XXème siècle
à l'Université Jean Moulin Lyon 3, est l'auteur d'une
thèse sur Raymond
Queneau, de divers ouvrages ou articles sur des écrivains
contemporains et sur la comparaison des langages littéraire
et musical. Il a participé à l'édition
des romans de Queneau dans la " Pléiade ", et effectue
des recherches sur les littératures francophones (Roumanie,
Belgique, Québec).

Du
même auteur :
Je ne suis pas un héros
(Gallimard,
Folio, 2003)
L'éternité est inutile
(Gallimard, L'Arpenteur, 2002)
Toute une vie bien ratée (Gallimard, 1997
/ Folio, 1999)
Légende de Zakhor
(Éditions
En Forêt / Verlag Im Wald, 2002)
Jours Anciens (L'Arbre, 2003)
http://www.remue.net/auteurs/autingrenier1.html
http://www.gallimard.fr
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