Brooklyn Follies
Actes Sud, 2005.
Traduit de l’américain par Christine Le Bœuf

Cité de Verre
de Paul Karasik & David Mazucchelli
D’après le roman de Paul Auster.
Actes Sud BD, 2005.(réédition)

 

 

Auster l’insaisissable


Lire Paul Auster, de L’Invention de la solitude à La Nuit de l’oracle, c’est être pris dans une spirale où le centre paraît intouchable et les perspectives inépuisables. Les romans de l’auteur new yorkais, particulièrement apprécié des Français mais comparativement peu connu dans son propre pays, plaisent parce qu’ils titillent le lecteur, flattent sa sagacité, l’invitent à se pencher au-dessus d’un vertigineux abîme de possibles qui révèle à chaque fois une histoire parmi tant d’autres jamais écrites, juste entr’aperçues dans les dédales de la pensée austérienne dont on cherche, en vain souvent, le fil d’une réponse. Auster multiplie avec les romans ses personnages errants en quête d’identité qui déambulent, poursuivis par leurs ombres, se perdent, cherchent une direction. Confrontés au vide – deuil, désoeuvrement, indigence – ils doivent mettre en œuvre leur existence. Auster a beau livrer des pistes au lecteur-détective, ses énigmes résistent à toute élucidation. Dans ses écrits les plus aboutis, dont La Trilogie new yorkaise et Moon Palace, c’est précisément cet ailleurs indéchiffrable que l’on se plait à contempler.

Brooklyn bric-à-brac

Avec « sa polyphonie d’accents étrangers, ses enfants et ses arbres, ses familles de petits-bourgeois laborieux, ses couples de lesbiennes, ses épiceries coréennes, le saint homme indien barbu en robe blanche qui me salue en s’inclinant chaque fois que nous nous croisons dans la rue, ses nains et ses invalides, ses vieux retraités marchant à petits pas sur les trottoirs, les cloches de ses églises et ses dix mille chiens, sa population clandestine de pilleurs de poubelles solitaires et sans logis », le Brooklyn carnavalesque dont il s’est fait le poète cartographe fournit cette fois encore le terreau dans lequel Auster vient cultiver ces histoires gigognes qui sont sa marque de fabrique. Si ce n’est que dans Brooklyn Follies, l’abondance de perspectives nous fait perdre de vue la ligne d’horizon et finit par donner le vertige.
Ce pourrait être dans un premier temps l’histoire du narrateur Nathan Glass, sexagénaire à la retraite, ex-courtier an assurances vie et ex-cancéreux, qui décide de finir ses jours à Brooklyn. Ou alors ce serait l’histoire de Tom Wood, son neveu, ex-brillant thésard, ex-chauffeur de taxi philosophe, qui se gâche en vendant des livres anciens. Il y aurait aussi matière à raconter sur Harry Brightman, libraire et patron de Tom, ex-galeriste faussaire, ex-taulard, mythomane au grand cœur qui trempe dans une arnaque incertaine où il est question du manuscrit de La Lettre Ecarlate.
Mais en racontant toutes ces histoires et bien d’autres encore (celle de Rorie, la sœur de Tom, ex-junkie stripteaseuse aujourd’hui embrigadée dans la secte du « Temple du Verbe Sacré » ; celle de sa fille, Lucy, précoce mais étrangement muette ; ou celle de Nancy, la « Jeune Mère Sublime », mariée à un certain James Joyce – mais pas celui que l’on croit ; etc. etc. etc.) Brooklyn Follies renonce à raconter quoi que ce soit. Devant l’ampleur de la tâche, le roman ne parvient à nous donner qu’un aperçu passablement opaque de ce cosmopolitisme frivole et exubérant.

Auster déterre ses réflexions récurrentes sur l’identité, le langage, la fuite, les paradis imaginaires ; évoque les figures bien aimées et souvent convoquées de Poe, Thoreau, Hawthorne ou le cinéma de Chaplin et des Marx Brothers tout en livrant pêle-mêle des considérations bien consensuelles sur les Etats-Unis de Bush («… l’endroit odieux que ce pays est en train de devenir. Les fous furieux de la droite chrétienne. Les millionnaires à vingtans.com. Télé-Golfe. Télé-Foutre. Télé-Nausée. »). En définitive, Auster applique les vieilles recettes dans une logique d’accumulation (plus on est de fous…), à tel point que son roman finit par rappeler ironiquement l’ouvrage que compose son personnage Nathan Glass, «Le Livre de la folie humaine », « une série de notations désordonnées, un pot-pourri d’anecdotes sans rapport les unes avec les autres ». Il se dégage de cette lecture l’impression que l’auteur s’essaye à un ton, la truculence, qui n’est décidément pas le sien.

Une ébauche d’explication se dessine à la dernière page qui pourrait éclairer rétrospectivement ce charivari déconcertant, un brusque tomber de rideau qui, certes, offre une grille de relecture du roman, mais n’en rachète pas les faiblesses. L’art de l’anecdote et de la digression poussé à l’extrême a finalement produit un roman anecdotique.

C’est une anecdote qui a tout déclenché

La déception de Brooklyn Follies est d’autant plus grande lorsqu’on sait avec quelle virtuosité Auster manipule d’ordinaire l’anecdote et la coïncidence et à quel point celles-ci semblent gouverner son œuvre et sa vie. En témoigne la genèse de l’adaptation en bande dessinée de Cité de Verre, premier volume de La Trilogie new yorkaise : comme le raconte Art Spiegelman en préface, le hasard a voulu que Paul Karasik, metteur en scène de cette adaptation, enseigne à Packer Collegiate, à Brooklyn Heights, en 1987, année où justement Art Spiegelman fait la rencontre de Paul Auster. Apprenant que l’un de ses élèves les plus doués, un certain Daniel, alors âgé de onze ans, est le fils du romancier Paul Auster, Karasik lit plusieurs des livres de celui-ci et, pour s’amuser, ébauche dans l’un de ses carnets de croquis le découpage de quelques pages de Cité de Verre, des années avant que l’idée même de travailler sur le roman ne fasse jour. Correspondances austériennes qui auraient suffi à justifier le projet.

Mais il y a plus ici qu’un simple pied de nez à de bizarres croisées de chemin. Adapter un roman en BD est loin d’être une évidence, encore moins lorsqu’il s’agit d’un polar métaphysique où il est question de dérive solitaire, de langage prélapsérien, de disparition et de dédoublement, le tout porté par des personnages à la limite de la raison, atteints par un mal innommable. Qu’on juge plutôt : Daniel Quinn est écrivain. Autrefois poète acclamé par la critique, il publie aujourd’hui des polars de gare sous le pseudonyme de William Wilson. Depuis le décès de sa femme et de son fils, Quinn ne vit plus qu’au travers de son personnage, le détective privé Max Work, « camarade en solitude » d’un auteur ventriloque qui semble avoir renoncé à une existence dans l’ici bas. Lorsqu’en pleine nuit il reçoit un appel destiné à un certain Paul Auster, détective privé, Quinn se contente de conclure à un vulgaire faux numéro et retourne vaquer à son deuil.

Mais l’incident se répète, et devant l’insistance désespérée de l’interlocuteur, au troisième appel Quinn endosse l’identité d’Auster. Son client, Peter Stillman, est la version adulte et dégénérée de l’enfant sauvage, un jeune homme traumatisé par les expériences de son savant fou de père, Peter Stillman senior, qui l’obligea, au nom de ses théories sur la pureté du langage, à passer toute son enfance enfermé dans une tour d’ivoire. Condamné pour ce crime, Peter Stillman senior s’apprête à sortir de prison et tout laisse à penser qu’il va à nouveau s’en prendre à son fils.
Dans le cas de Cité de Verre, dont plusieurs projets d’adaptation au cinéma n’ont jamais vu le jour, la mise en images d’un texte si peu visuel relevait du défi artistique, et c’est ce qui semble avoir convaincu l’auteur Paul Karasik et le dessinateur David Mazucchelli de se mesurer à cet objet littéraire difficilement identifiable pour lui rendre hommage, en en livrant une lecture graphique d’une remarquable efficacité. La grande force de ce « roman graphique » (expression dont Spiegelman dénonce la respectabilité) est de créer un écho de l’original sans tomber dans l’écueil de la simple illustration.
La relecture s’appuie notamment sur un vertigineux enchâssement des signifiants, sorte de cadavre exquis surréaliste qui vient mimer les jeux linguistiques du roman et les aberrations du discours de Stillman junior : la bouche d’égout, le siphon d’évier, le puits, l’encrier, la bouche, le cri, autant d’images que l’on égraine comme des indices au fil des pages. La grille de la bande dessinée devient fenêtre qui s’ouvre sur la ville, qui à son tour devient labyrinthe, qui se métamorphose en empreinte digitale, empreinte qui laisse finalement sa trace sur la fenêtre de la chambre de Quinn. La balade est cosmique ; elle nous promène de l’infiniment petit à l’infiniment grand jusqu’à ce que l’intrigue policière s’effiloche pour atteindre une dimension plus transcendantale, et que le trait se fasse plus nerveux, plus économe, jusqu’au noir de fin.
Au travers des citations, métaphores et répétitions, Karasik et Mazucchelli livrent une traduction à la fois rigoureuse et libre de la structure et de l’esprit du roman. Leur Cité de Verre constitue non seulement un double réussi du Cité de Verre d’Auster, mais il se lit aussi comme une œuvre à part entière qui a n’a rien à envier à l’inquiétante ambiguïté de l’original.

Frédérique Freund
(novembre 2005)

Frédérique Freund est angliciste. Après s'être penchée plus particulièrement sur la civilisation et la littérature irlandaise, elle poursuit une formation en traduction éditoriale.

http://www.actes-sud.fr/

www.paulauster.co.uk/

austerworld.free.fr/cadres2.htm

Interview audio de Paul Auster à propos de City of Glass (1987) :
http://wiredforbooks.org/paulauster