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Auster
l’insaisissable
Lire Paul Auster, de L’Invention de la solitude à
La Nuit de l’oracle, c’est être pris dans
une spirale où le centre paraît intouchable et les
perspectives inépuisables. Les romans de l’auteur new
yorkais, particulièrement apprécié des Français
mais comparativement peu connu dans son propre pays, plaisent parce
qu’ils titillent le lecteur, flattent sa sagacité,
l’invitent à se pencher au-dessus d’un vertigineux
abîme de possibles qui révèle à chaque
fois une histoire parmi tant d’autres jamais écrites,
juste entr’aperçues dans les dédales de la pensée
austérienne dont on cherche, en vain souvent, le fil d’une
réponse. Auster multiplie avec les romans ses personnages
errants en quête d’identité qui déambulent,
poursuivis par leurs ombres, se perdent, cherchent une direction.
Confrontés au vide – deuil, désoeuvrement, indigence
– ils doivent mettre en œuvre leur existence. Auster
a beau livrer des pistes au lecteur-détective, ses énigmes
résistent à toute élucidation. Dans ses écrits
les plus aboutis, dont La Trilogie new yorkaise et
Moon Palace, c’est précisément cet ailleurs
indéchiffrable que l’on se plait à contempler.
Brooklyn
bric-à-brac
Avec «
sa polyphonie d’accents étrangers, ses enfants et ses
arbres, ses familles de petits-bourgeois laborieux, ses couples
de lesbiennes, ses épiceries coréennes, le saint homme
indien barbu en robe blanche qui me salue en s’inclinant chaque
fois que nous nous croisons dans la rue, ses nains et ses invalides,
ses vieux retraités marchant à petits pas sur les
trottoirs, les cloches de ses églises et ses dix mille chiens,
sa population clandestine de pilleurs de poubelles solitaires et
sans logis », le Brooklyn carnavalesque dont il s’est
fait le poète cartographe fournit cette fois encore le terreau
dans lequel Auster vient cultiver ces histoires gigognes qui sont
sa marque de fabrique. Si ce n’est que dans Brooklyn
Follies, l’abondance de perspectives nous fait
perdre de vue la ligne d’horizon et finit par donner le vertige.
Ce pourrait être dans un premier temps l’histoire du
narrateur Nathan Glass, sexagénaire à la retraite,
ex-courtier an assurances vie et ex-cancéreux, qui décide
de finir ses jours à Brooklyn. Ou alors ce serait l’histoire
de Tom Wood, son neveu, ex-brillant thésard, ex-chauffeur
de taxi philosophe, qui se gâche en vendant des livres anciens.
Il y aurait aussi matière à raconter sur Harry Brightman,
libraire et patron de Tom, ex-galeriste faussaire, ex-taulard, mythomane
au grand cœur qui trempe dans une arnaque incertaine où
il est question du manuscrit de La Lettre Ecarlate.
Mais en racontant toutes ces histoires et bien d’autres encore
(celle de Rorie, la sœur de Tom, ex-junkie stripteaseuse aujourd’hui
embrigadée dans la secte du « Temple du Verbe Sacré
» ; celle de sa fille, Lucy, précoce mais étrangement
muette ; ou celle de Nancy, la « Jeune Mère Sublime
», mariée à un certain James Joyce – mais
pas celui que l’on croit ; etc. etc. etc.) Brooklyn
Follies renonce à raconter quoi que ce soit.
Devant l’ampleur de la tâche, le roman ne parvient à
nous donner qu’un aperçu passablement opaque de ce
cosmopolitisme frivole et exubérant.
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Auster
déterre ses réflexions récurrentes sur
l’identité, le langage, la fuite, les paradis
imaginaires ; évoque les figures bien aimées
et souvent convoquées de Poe, Thoreau, Hawthorne ou
le cinéma de Chaplin et des Marx Brothers tout en livrant
pêle-mêle des considérations bien consensuelles
sur les Etats-Unis de Bush («… l’endroit
odieux que ce pays est en train de devenir. Les fous furieux
de la droite chrétienne. Les millionnaires à
vingtans.com. Télé-Golfe. Télé-Foutre.
Télé-Nausée. »). En définitive,
Auster applique les vieilles recettes dans une logique d’accumulation
(plus on est de fous…), à tel point que son roman
finit par rappeler ironiquement l’ouvrage que compose
son personnage Nathan Glass, «Le Livre de la folie
humaine », « une série de notations
désordonnées, un pot-pourri d’anecdotes
sans rapport les unes avec les autres ». Il se
dégage de cette lecture l’impression que l’auteur
s’essaye à un ton, la truculence, qui n’est
décidément pas le sien. |
Une ébauche
d’explication se dessine à la dernière page
qui pourrait éclairer rétrospectivement ce charivari
déconcertant, un brusque tomber de rideau qui, certes, offre
une grille de relecture du roman, mais n’en rachète
pas les faiblesses. L’art de l’anecdote et de la digression
poussé à l’extrême a finalement produit
un roman anecdotique.
C’est
une anecdote qui a tout déclenché
La déception
de Brooklyn Follies est d’autant
plus grande lorsqu’on sait avec quelle virtuosité Auster
manipule d’ordinaire l’anecdote et la coïncidence
et à quel point celles-ci semblent gouverner son œuvre
et sa vie. En témoigne la genèse de l’adaptation
en bande dessinée de Cité de Verre,
premier volume de La Trilogie new yorkaise : comme le raconte Art
Spiegelman en préface, le hasard a voulu que Paul Karasik,
metteur en scène de cette adaptation, enseigne à Packer
Collegiate, à Brooklyn Heights, en 1987, année où
justement Art Spiegelman fait la rencontre de Paul Auster. Apprenant
que l’un de ses élèves les plus doués,
un certain Daniel, alors âgé de onze ans, est le fils
du romancier Paul Auster, Karasik lit plusieurs des livres de celui-ci
et, pour s’amuser, ébauche dans l’un de ses carnets
de croquis le découpage de quelques pages de Cité
de Verre, des années avant que l’idée
même de travailler sur le roman ne fasse jour. Correspondances
austériennes qui auraient suffi à justifier le projet.
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Mais
il y a plus ici qu’un simple pied de nez à de
bizarres croisées de chemin. Adapter un roman en BD
est loin d’être une évidence, encore moins
lorsqu’il s’agit d’un polar métaphysique
où il est question de dérive solitaire, de langage
prélapsérien, de disparition et de dédoublement,
le tout porté par des personnages à la limite
de la raison, atteints par un mal innommable. Qu’on
juge plutôt : Daniel Quinn est écrivain. Autrefois
poète acclamé par la critique, il publie aujourd’hui
des polars de gare sous le pseudonyme de William Wilson. Depuis
le décès de sa femme et de son fils, Quinn ne
vit plus qu’au travers de son personnage, le détective
privé Max Work, « camarade en solitude »
d’un auteur ventriloque qui semble avoir renoncé
à une existence dans l’ici bas. Lorsqu’en
pleine nuit il reçoit un appel destiné à
un certain Paul Auster, détective privé, Quinn
se contente de conclure à un vulgaire faux numéro
et retourne vaquer à son deuil. |
Mais l’incident
se répète, et devant l’insistance désespérée
de l’interlocuteur, au troisième appel Quinn endosse
l’identité d’Auster. Son client, Peter Stillman,
est la version adulte et dégénérée de
l’enfant sauvage, un jeune homme traumatisé par les
expériences de son savant fou de père, Peter Stillman
senior, qui l’obligea, au nom de ses théories sur la
pureté du langage, à passer toute son enfance enfermé
dans une tour d’ivoire. Condamné pour ce crime, Peter
Stillman senior s’apprête à sortir de prison
et tout laisse à penser qu’il va à nouveau s’en
prendre à son fils.
Dans le cas de Cité de Verre, dont
plusieurs projets d’adaptation au cinéma n’ont
jamais vu le jour, la mise en images d’un texte si peu visuel
relevait du défi artistique, et c’est ce qui semble
avoir convaincu l’auteur Paul Karasik et le dessinateur David
Mazucchelli de se mesurer à cet objet littéraire difficilement
identifiable pour lui rendre hommage, en en livrant une lecture
graphique d’une remarquable efficacité. La grande force
de ce « roman graphique » (expression dont Spiegelman
dénonce la respectabilité) est de créer un
écho de l’original sans tomber dans l’écueil
de la simple illustration.
La relecture s’appuie notamment sur un vertigineux enchâssement
des signifiants, sorte de cadavre exquis surréaliste qui
vient mimer les jeux linguistiques du roman et les aberrations du
discours de Stillman junior : la bouche d’égout, le
siphon d’évier, le puits, l’encrier, la bouche,
le cri, autant d’images que l’on égraine comme
des indices au fil des pages. La grille de la bande dessinée
devient fenêtre qui s’ouvre sur la ville, qui à
son tour devient labyrinthe, qui se métamorphose en empreinte
digitale, empreinte qui laisse finalement sa trace sur la fenêtre
de la chambre de Quinn. La balade est cosmique ; elle nous promène
de l’infiniment petit à l’infiniment grand jusqu’à
ce que l’intrigue policière s’effiloche pour
atteindre une dimension plus transcendantale, et que le trait se
fasse plus nerveux, plus économe, jusqu’au noir de
fin.
Au travers des citations, métaphores et répétitions,
Karasik et Mazucchelli livrent une traduction à la fois rigoureuse
et libre de la structure et de l’esprit du roman. Leur Cité
de Verre constitue non seulement un double réussi du
Cité de Verre d’Auster, mais il se lit aussi
comme une œuvre à part entière qui a n’a
rien à envier à l’inquiétante ambiguïté
de l’original.
Frédérique
Freund
(novembre 2005)
Frédérique
Freund est
angliciste. Après s'être penchée plus particulièrement
sur la civilisation et la littérature irlandaise, elle poursuit
une formation en traduction éditoriale.

http://www.actes-sud.fr/
www.paulauster.co.uk/
austerworld.free.fr/cadres2.htm
Interview audio
de Paul Auster à propos de City of Glass (1987)
:
http://wiredforbooks.org/paulauster
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