De l’intérieur
de Philippe Aufort

Théâtre, L’école des Loisirs, 2005
à partir de 10-11 ans

 

 

Du côté des pères

Il n’est pas forcément aisé de mettre en mots et en théâtre un désir d’enfant, une conception, une attente de neuf mois et une naissance, non plus que le cortège d’angoissantes questions que ce processus engendre ; et le dramaturge a rendu sa tâche plus ardue encore en souhaitant se concentrer sur un personnage souvent occulté dans ce genre d’histoire : le père, présenté comme « Lui » tout au long de la pièce. « Lui » ne pense qu’à ça, « il voit des bébés partout » et il en parle à « Elle » ; d'abord réticente, elle se fait peu à peu à l’idée ; mais rien ne se passe... Il faut alors prendre quelques leçons d'amour … mais une approche théorique peut-elle vraiment remplacer l’intimité poétique d’un moment en suspens ? La conception est ainsi décrite avec pudeur :

« Cela se passe discrètement
Dans un plaisir infiniment
De cette histoire évidemment
Il faut ce beau commencement »

Dès l’instant où l’enfant est conçu, son père se met à lui parler, lui offrant un poème ou lui chantonnant des comptines… Les autres (sa femme, son collègue, le docteur) ont beau lui répéter que son rôle s’arrête là, que c’est la maman qui compte maintenant (« Pour le père rien à faire. Tout pour la mère rien pour le père »), sa belle-famille peut bien l’ignorer (tout en harcelant la maman de conseils rebattus), l’idée qu’il ne puisse lui aussi porter l’enfant est insoutenable, et il s’obstine : « j’attends un bébé depuis quatre mois et j’ai fait un dessin sur mon ventre parce qu’il n’est pas dans mon ventre comme ça il est presque dans mon ventre. » Il sait que c’est la mère qui porte « le vrai » bébé, mais ne peut s’empêcher de nourrir cette obsession, s’imaginant même qu’il rejoint l’enfant dans le ventre de sa femme, pour ensuite le soustraire à sa mère et le déposer dans son propre ventre : le fantasme devient réalité sur scène, les séquences qui se succèdent opérant une authentique catharsis… Et ce père fantaisiste, obnubilé par son enfant à naître n’est pas si fou que ça (en dépit des borborygmes qu’il prononce parfois à l’attention du bébé et qui feraient penser à une régression infantile – bien compréhensible…), tandis qu’il énonce son fantasme à haute voix, se faisant le porte-parole de nombreux hommes qui n’osent formuler ces désirs – que d’aucuns qualifieraient de contre-nature ; il se forge audacieusement sa devise à lui : « tout pour le père tout pour la mère», se libérant ainsi implicitement des conventions sociales et des traditions qui d’emblée écartent le géniteur une fois son "travail" accompli…

Ce théâtre a valeur d’exemplum, et ses objectifs démonstratifs sont évidents : les personnages demeurent fonctionnels, à la limite de l’ébauche, désignés de manière quasi anonyme (le collègue, le couple, le vieillard, le bébé, la famille, une silhouette, etc.), et le « choeur des quelqu’uns » est aussi là pour nous le dire, comme il nous rappelle aussi que c’est du théâtre que nous lisons, une fiction – on notera que l’auteur propose au metteur en scène de faire lire / dire les didascalies à haute voix, un procédé qui s’apparente évidemment aux petits panneaux introduisant les scènes dans le théâtre de Brecht. Mais cette singularité n’ôte en rien sa grande fantaisie à la pièce (en particulier langagière, adaptée à un jeune public/lecteur) ou la cocasserie omniprésente de situations calculées, non plus que la grande sensibilité de ce père en quête de reconnaissance.

De l’intérieur aborde subtilement divers sujets de notre temps (entre autres l’eugénisme, qui pointe concrètement son nez depuis quelques années), tout en s’interrogeant sur la place du masculin dans le processus de la gestation – la pièce donne ainsi un rôle (dans tous les sens du terme !) au père (la typographie guide parfois dans ce sens) et permet aux enfants (qui là aussi sont assurément concernés) de s’éveiller au thème, et de se faire à l’idée que la mère n’est pas « tout », l’auteur prenant à l’évidence position pour le bien de tous !

B. Longre
(janvier 2006)

Blandine Longre, agrégée d’anglais, est l’une des fondatrices de Sitartmag ; rédactrice en chef depuis mai 1999, elle s’intéresse tout particulièrement aux écritures contemporaines (francophone, anglophone, asiatique, orientale etc.), à la littérature pour la jeunesse, au théâtre (texte et représentation) et aux relations qu’entretiennent fiction et réel.

 

Textes de théâtres - critiques en ligne

Philippe Aufort est né en 1972. Depuis qu’il a cinq ans, il n’a qu’une passion : le théâtre, qu’il a fini par définir comme un mode de vie. Auteur, acteur, metteur en scène, il a fondé sa compagnie AMK avec Cécile Fraysse. Le Mioche, sa première pièce publiée, a été créée au festival international de la marionnette en octobre 2002.
http://www.ecoledeslettres.fr/pdf/Philippe_Aufort2.pdf

http://www.ecoledesloisirs.fr

Plus d'informations sur le spectacle (tournée 2006)
Texte, jeu et manipulation Philippe Aufort. Mise en scène Compagnie A.M.K. Scénographie et marionnettes Cécile Fraysse. Production Compagnie A.M.K., Théâtre de la Marionnette à Paris
http://www.theatredelamarionnette.com/v2/fr/include/pestacles/delinterieur.htm