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Expiation
et manipulation
Si l'architecture
de ce drame en trois actes et un épilogue est déroutante,
l'histoire ne l'est pas moins, car la première partie retrace
avec précision et maints détails une journée
étouffante à la fois banale et tragique de l'été
1935, dans la propriété des Tallis. Briony Tallis,
la cadette, a treize ans et un goût prononcé pour l'ordre
; ses rêveries s'accompagnent d'un profond désir d'ordonner
la réalité à sa façon, selon les règles
de son imagination débordante et pourtant maîtrisée.
Cette fertilité imaginaire et ce penchant pour l'ordre s'épanouissent
dans l'écriture de contes moraux, d'historiettes manichéennes
où le bien finit toujours par triompher.
| Sa
soeur Cécilia, de dix ans plus âgée, vient
d'achever ses études à Cambridge et elle est désoeuvrée,
reste indécise sur son avenir ; à l'université,
elle croisait bien quelques fois Robbie Turner, l'ami d'enfance
des Tallis, protégé de la famille et jeune étudiant
brillant, mais fils de la femme de ménage... La jeune
fille préférait l'éviter, de façon
un peu inconsciente. En vacances lui aussi, il se prépare
à des études de médecine, aimablement financées
par Monsieur Tallis. Ce dernier est un absent, plongé
dans d'alarmants dossiers de défense nationale au ministère
où il occupe un poste important. Madame Tallis, grande
migraineuse, a invité ses deux neveux (des jumeaux de
neuf ans) et sa nièce Lola qui, à quinze ans,
a tout de la Lolita. La maison s'apprête à recevoir
Leon, le fils aîné, et l'un de ses amis, un industriel
un peu sot mais très riche. Pour l'occasion, Briony a
composé un mini drame qui, ainsi qu'elle l'a décidé,
sera joué par ses trois cousins, quelque peu réticents
(toujours sa volonté d'ordonner systématiquement
le réel...). |
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Le décor
ainsi posé, l'époque évoquée, les personnages
bien cadrés, la scène pivot peut avoir lieu : Briony
assiste, depuis l'une des fenêtres de la maison, à
un échange inhabituel entre sa soeur Cecilia et Robbie, auprès
de la fontaine du jardin... Un tableau à jamais gravé
dans sa mémoire, et que son imagination aux aguets ne tarde
pas à interpréter à sa façon. Ainsi,
un désir fou s'empare d'elle, coucher cette scène
muette sur le papier, car une révélation a eu lieu,
sorte d'épiphanie littéraire : elle va enfin se libérer
"de la lutte encombrante entre le bien et le mal, des héros
et des méchants", elle comprend soudainement qu'un
écrivain ne peut être un juge ou un moralisateur, qu'il
ou elle doit au contraire se contenter de pénétrer
dans l'esprit des gens et retranscrire le flux de leur pensée...
Mais trop d'imagination peut mener au désastre et dans son
obstination à lire les signes à sa manière,
Briony est sur le point de commettre un crime irréparable
; tout comme l'héroïne de Jane Austen dans Northanger
Abbey (une citation est présente en exergue), Catherine
Morland, qui construit la réalité à travers
la multitude de romans gothiques, Briony "lit" la situation
de manière "littéraire" et veut que la réalité
s'adapte au récit qu'elle a en tête et qu'elle souhaite
écrire, et non le contraire, mais la "révélation"
de Briony n'a rien à voir avec celle que vivent Robbie et
Cecilia ; eux aussi sont marqués à jamais par la "scène
de la fontaine" mais ne savent pas encore quel retentissement
elle aura sur leur existence, ou que Briony est prête à
s'interposer et commettre son crime... L'expiation (en anglais "atonement")
annoncée dans le titre est celle de Briony, qui, sa vie durant,
tentera de se racheter, d'apaiser sa conscience, tout particulièrement
par le biais de l'écriture.
Drame familial
en trois actes, Atonement est un roman subtil, qui
use et abuse du classique "stream of consciousness" et
qui retentit par instants comme du Henry James. La lecture, pour
passionnante qu'elle soit, peut parfois en devenir insupportable,
car le roman tout entier semble contenir une irrémédiable
fatalité, une impression renforcée par les multiples
sauts dans le temps opérés par l'auteur, des superpositions
anachroniques passées ou futures qui donnent le sentiment
que quoi qu'il advienne, tout est déjà joué.
Dans le même temps, l'horreur qui se dégage des scènes
de déroute militaire, lorsque nous retrouvons Robbie Turner
en 1940 non loin de Dunkerque, est par instants apaisée quand
l'auteur nous permet d'accéder aux pensées du jeune
homme tenace, qui tient à la vie pour une seule raison :
retrouver Cecilia, qui est devenue infirmière. Une voie que
suit aussi Briony, que l'on découvre à l'Hôpital
Saint-Thomas de Londres, établissement qui s'apprête
à accueillir les soldats blessés ou mourants, rescapés
de la déroute. Ces deux dernières parties ont demandé
d'importantes recherches à l'auteur : Ian McEwan est né
trop tard pour connaître la deuxième guerre mondiale,
mais il se dit fasciné par cette période et probablement
par l'image qu'il garde de son père, militaire de carrière,
qui lui aussi faisait partie des milliers de soldats évacués
en 1940. La vie routinière et quasi-militaire des infirmières
est particulièrement bien documentée et l'on suit
sans relâche Briony dans cette nouvelle vie, qui lui permettra
peut-être d'expier sa lourde faute.
Ce dernier roman de Ian McEwan a "échappé"
de peu au Booker Prize 2001 (en définitive attribué
à Peter Carey), mais le seul fait de figurer sur la liste
est en soi un mérite (l'auteur a d'ailleurs déjà
reçu ce prix en 1998, pour Amsterdam
qui, à côté de Atonement, paraît
anecdotique), et tout au long de ce roman poignant et grinçant
il prouve qu'il est un grand écrivain, un de ceux qui savent
tromper leur lecteur (consentant) à la perfection : Atonement
est une excellente supercherie narrative, révélée
dans un épilogue qui fait basculer notre vision jusque là
pleine de certitude ; l'auteur construit là une incroyable
mise en abîme romanesque, se permettant d'offrir deux dénouements
possibles, selon que l'on s'arrête à temps ou non dans
la lecture...
B.
Longre
(avril 2002)
Blandine
Longre, agrégée d’anglais, est
l’une des fondatrices de Sitartmag ; elle s’intéresse
tout particulièrement aux écritures contemporaines
(francophone, anglophone, asiatique, orientale etc.), à la
littérature pour la jeunesse, au théâtre (texte
et représentation) et aux relations qu’entretiennent
fiction et réel.
Romans
présents sur la liste du Booker Prize 2001 :
True History of the Kelly Gang de Peter Carey
Oxygen d'Andrew Miller
Number9dream de David Mitchell
The dark room de Rachel Seiffert
Hotel World d'Ali Smith

http://www.gallimard.fr
L'éditeur
http://www.randomhouse.co.uk
le Booker Prize
http://www.bookerprize.co.uk
Dunkerque
http://news.bbc.co.uk/hi/english/in_depth/uk/2000/dunkirk/default.stm/
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