Atonement
septembre 2001, J. Cape

Expiation
Gallimard, 25 août 2003
parution en Folio, 2005

 

Expiation et manipulation

Si l'architecture de ce drame en trois actes et un épilogue est déroutante, l'histoire ne l'est pas moins, car la première partie retrace avec précision et maints détails une journée étouffante à la fois banale et tragique de l'été 1935, dans la propriété des Tallis. Briony Tallis, la cadette, a treize ans et un goût prononcé pour l'ordre ; ses rêveries s'accompagnent d'un profond désir d'ordonner la réalité à sa façon, selon les règles de son imagination débordante et pourtant maîtrisée. Cette fertilité imaginaire et ce penchant pour l'ordre s'épanouissent dans l'écriture de contes moraux, d'historiettes manichéennes où le bien finit toujours par triompher.

Sa soeur Cécilia, de dix ans plus âgée, vient d'achever ses études à Cambridge et elle est désoeuvrée, reste indécise sur son avenir ; à l'université, elle croisait bien quelques fois Robbie Turner, l'ami d'enfance des Tallis, protégé de la famille et jeune étudiant brillant, mais fils de la femme de ménage... La jeune fille préférait l'éviter, de façon un peu inconsciente. En vacances lui aussi, il se prépare à des études de médecine, aimablement financées par Monsieur Tallis. Ce dernier est un absent, plongé dans d'alarmants dossiers de défense nationale au ministère où il occupe un poste important. Madame Tallis, grande migraineuse, a invité ses deux neveux (des jumeaux de neuf ans) et sa nièce Lola qui, à quinze ans, a tout de la Lolita. La maison s'apprête à recevoir Leon, le fils aîné, et l'un de ses amis, un industriel un peu sot mais très riche. Pour l'occasion, Briony a composé un mini drame qui, ainsi qu'elle l'a décidé, sera joué par ses trois cousins, quelque peu réticents (toujours sa volonté d'ordonner systématiquement le réel...).

Le décor ainsi posé, l'époque évoquée, les personnages bien cadrés, la scène pivot peut avoir lieu : Briony assiste, depuis l'une des fenêtres de la maison, à un échange inhabituel entre sa soeur Cecilia et Robbie, auprès de la fontaine du jardin... Un tableau à jamais gravé dans sa mémoire, et que son imagination aux aguets ne tarde pas à interpréter à sa façon. Ainsi, un désir fou s'empare d'elle, coucher cette scène muette sur le papier, car une révélation a eu lieu, sorte d'épiphanie littéraire : elle va enfin se libérer "de la lutte encombrante entre le bien et le mal, des héros et des méchants", elle comprend soudainement qu'un écrivain ne peut être un juge ou un moralisateur, qu'il ou elle doit au contraire se contenter de pénétrer dans l'esprit des gens et retranscrire le flux de leur pensée... Mais trop d'imagination peut mener au désastre et dans son obstination à lire les signes à sa manière, Briony est sur le point de commettre un crime irréparable ; tout comme l'héroïne de Jane Austen dans Northanger Abbey (une citation est présente en exergue), Catherine Morland, qui construit la réalité à travers la multitude de romans gothiques, Briony "lit" la situation de manière "littéraire" et veut que la réalité s'adapte au récit qu'elle a en tête et qu'elle souhaite écrire, et non le contraire, mais la "révélation" de Briony n'a rien à voir avec celle que vivent Robbie et Cecilia ; eux aussi sont marqués à jamais par la "scène de la fontaine" mais ne savent pas encore quel retentissement elle aura sur leur existence, ou que Briony est prête à s'interposer et commettre son crime... L'expiation (en anglais "atonement") annoncée dans le titre est celle de Briony, qui, sa vie durant, tentera de se racheter, d'apaiser sa conscience, tout particulièrement par le biais de l'écriture.

Drame familial en trois actes, Atonement est un roman subtil, qui use et abuse du classique "stream of consciousness" et qui retentit par instants comme du Henry James. La lecture, pour passionnante qu'elle soit, peut parfois en devenir insupportable, car le roman tout entier semble contenir une irrémédiable fatalité, une impression renforcée par les multiples sauts dans le temps opérés par l'auteur, des superpositions anachroniques passées ou futures qui donnent le sentiment que quoi qu'il advienne, tout est déjà joué. Dans le même temps, l'horreur qui se dégage des scènes de déroute militaire, lorsque nous retrouvons Robbie Turner en 1940 non loin de Dunkerque, est par instants apaisée quand l'auteur nous permet d'accéder aux pensées du jeune homme tenace, qui tient à la vie pour une seule raison : retrouver Cecilia, qui est devenue infirmière. Une voie que suit aussi Briony, que l'on découvre à l'Hôpital Saint-Thomas de Londres, établissement qui s'apprête à accueillir les soldats blessés ou mourants, rescapés de la déroute. Ces deux dernières parties ont demandé d'importantes recherches à l'auteur : Ian McEwan est né trop tard pour connaître la deuxième guerre mondiale, mais il se dit fasciné par cette période et probablement par l'image qu'il garde de son père, militaire de carrière, qui lui aussi faisait partie des milliers de soldats évacués en 1940. La vie routinière et quasi-militaire des infirmières est particulièrement bien documentée et l'on suit sans relâche Briony dans cette nouvelle vie, qui lui permettra peut-être d'expier sa lourde faute.

Ce dernier roman de Ian McEwan a "échappé" de peu au Booker Prize 2001 (en définitive attribué à Peter Carey), mais le seul fait de figurer sur la liste est en soi un mérite (l'auteur a d'ailleurs déjà reçu ce prix en 1998, pour Amsterdam qui, à côté de Atonement, paraît anecdotique), et tout au long de ce roman poignant et grinçant il prouve qu'il est un grand écrivain, un de ceux qui savent tromper leur lecteur (consentant) à la perfection : Atonement est une excellente supercherie narrative, révélée dans un épilogue qui fait basculer notre vision jusque là pleine de certitude ; l'auteur construit là une incroyable mise en abîme romanesque, se permettant d'offrir deux dénouements possibles, selon que l'on s'arrête à temps ou non dans la lecture...

B. Longre
(avril 2002)

Blandine Longre, agrégée d’anglais, est l’une des fondatrices de Sitartmag ; elle s’intéresse tout particulièrement aux écritures contemporaines (francophone, anglophone, asiatique, orientale etc.), à la littérature pour la jeunesse, au théâtre (texte et représentation) et aux relations qu’entretiennent fiction et réel.

Romans présents sur la liste du Booker Prize 2001 :

True History of the Kelly Gang de Peter Carey
Oxygen d'Andrew Miller
Number9dream de David Mitchell
The dark room de Rachel Seiffert
Hotel World d'Ali Smith

http://www.gallimard.fr

L'éditeur
http://www.randomhouse.co.uk

le Booker Prize
http://www.bookerprize.co.uk

Dunkerque
http://news.bbc.co.uk/hi/english/in_depth/uk/2000/dunkirk/default.stm/