A Hundred and One Days
Virago, 2004


Dans les coulisses de la guerre en Irak

Lorsqu’elle débarque à Bagdad en janvier 2003 avec en main un visa de dix jours férocement négocié, la journaliste norvégienne Åsne Seierstad a en tête d’aller à la rencontre du peuple irakien afin de prendre la température d’un pays écrasé par trente ans de dictature, douze ans d’embargo et une guerre imminente. Mais c’est sans compter le Ministère de l’Information d’une part qui inflige aux journalistes un « gardien », guide-interprète chargé de chaperonner ces Occidentaux à la curiosité mal placée et de veiller à ce qu’ils diffusent la version officielle de la vérité ; et le mutisme obstiné des Irakiens d’autre part qui, lorsqu’ils acceptent de s’exprimer par l’entremise du guide omniprésent, ne font qu’ânonner des phrases toutes faites, des slogans devenus des tics de langage qui ponctuent toutes les conversations : « Les jours passent à interviewer des gens qui ne veulent pas parler, traduits par des interprètes qui ne veulent pas collaborer, dans un pays où les yeux et les oreilles sont partout. » Difficile de savoir si c’est la peur des représailles, la méfiance envers les Occidentaux ou un sentiment plus ambivalent qui parle. Quelles qu’en soient les raisons, quand personne ne dit ce qu’il pense, à quoi bon poser les questions ? A force de patience, de diplomatie et de ruse, Seierstad parvient à s’entretenir avec quelques rares Irakiens assez fous pour oser dire tout bas ce que beaucoup pensent tout haut : que le pays est rongé par la peur, que tout le monde joue un rôle dans cette gigantesque mascarade, qu’il faut que « quelque chose arrive », pour que cesse enfin cette torpeur totalitaire.

Toile de fond de l’Irak d’avant guerre, le visage du despote s’affiche avec une ubiquité menaçante : des portraits dans les musées nationaux, sur les murs dans les rues ou dans les foyers, aux couvertures des journaux et aux écrans de télévision, Saddam placarde partout sa bienveillance comme un titre de propriété, ou comme un rappel à l’ordre.

Les journalistes ont du mal à l’oublier qui, au moindre écart de conduite, sont aussitôt repoussés aux portes du pays, vers l’antichambre jordanienne où ils sont des centaines à ronger leur frein en attendant des visas délivrés au compte-goutte. Renvoyée à Amman lorsque le sien expire, Seierstad tente l’impossible pour retourner en Irak, allant jusqu’à s’engager comme bouclier humain ou réserver une place dans un voyage organisé. C’est finalement un bakchich de 5000 dollars qui lui permet de franchir à nouveau la frontière, à contre-courant, car la plupart de ses confrères effectuent le mouvement inverse (Bush et Blair ont assez patienté, les tentatives de négociation des Nations Unies n’y peuvent plus rien, les bombes américaines seront larguées d’un moment à l’autre).

De retour en Irak, l’intrépide Norvégienne est saisie d’un dilemme : faut-il rester au péril de sa vie ou partir et manquer ce qui va se passer, ne pas « être là », à l’épicentre d’un séisme médiatique international ? Après maintes tergiversations, c’est la réflexion d’un ami qui finit par la convaincre : « oseras-tu ne pas rester ? »
Quand tombent les premières bombes, ils sont quelques centaines de correspondants à s’être regroupés à l’Hôtel Palestine qui, pendant les trois semaines de la campagne «shock and awe», va successivement être privé d’eau, devenir un centre de recrutement pour tueurs-kamikazes et être finalement victime des « tirs préventifs » des chars américains. De l’hôtel, Seierstad s’éloigne peu lorsque la guerre gronde au dehors (dans le flou comme tout le monde, les journalistes craignent à tort ou à raison d’être pris pour cibles : attaque à l’arme chimique, e-bombs, enlèvement, prise d’otages…). Ce n’est que le lendemain, en plein jour, qu’elle vient constater l’ampleur des dégâts, cratères, ruines, bâtiments effondrés et corps blessés, mutilés, couverts de sang, et des larmes de proches qui ne savent plus qui tenir pour responsable de cet effroyable carnage.


Le Libraire de Kaboul
JC Lattès, 2003
Seierstad ne fournit que très peu d’éclaircissements sur la situation. Elle montre au contraire à quel point il est difficile, en plein cœur du chaos, de comprendre la logique de la guerre. Plutôt que de relayer les rumeurs ou de se perdre en conjectures sur les avancées de chaque camp, elle choisit de raconter l’impact de la guerre sur les Irakiens ordinaires, sans cesser pour autant de se poser des questions sur la validité et la pertinence de son travail de terrain. Ainsi, lorsqu’un confrère de la BBC lui lance avec arrogance : « Faîtes donc vos petites histoires. Moi je travaille sur des sujets sérieux », elle réfléchit : « Des sujets sérieux ; qui peut trouver cela dans un Bagdad barricadé ? Je suis perplexe. Ma tête bourdonne de rumeurs, de mensonges et de semi-vérités. Sur quoi devrais-je écrire ? ». Pourtant, jusqu’à la chute du régime de Saddam Hussein et la libération attendue ou redoutée par les troupes anglo-américaines, elle part quotidiennement en quête de témoignages authentiques.

Et pendant cent un jours cette Shéhérazade scandinave parvient à dénicher son lot d’histoires, grandes ou petites, qui abreuvent les journaux norvégiens, danois, finlandais, allemands, suisses ou autrichiens ainsi que plusieurs stations de radio et chaînes de télévision auxquels elle collabore. Ainsi qu’elle l’indique dans son avant-propos, sa tâche n’est pas de juger, de prédire ou d’analyser mais d’observer, de poser des questions et de rendre compte. Les quelques articles insérés dans le récit sont tout au plus des instantanés, des aperçus d’un pays en guerre. Des fragments d’un tout qu’aujourd’hui encore il semble difficile d’interpréter.

A Hundred and One Days est donc avant tout un carnet de reporter, un journal de bord qui tend à illustrer la vie de dangers qu’ont choisi ces journalistes dont Seierstad nous invite à partager l’extraordinaire quotidien fait de frustrations, de peurs, de drames, d’urgences en tous genres. La démarche est diamétralement opposée à celle mise en œuvre dans son bestseller Le libraire de Kaboul, dans lequel elle s’était complètement effacée pour raconter de l’intérieur la vie ordinaire d’une famille afghane et prêter une voix, à la façon d’un narrateur omniscient, aux différents personnages, notamment aux femmes. Dans A Hundred and One Days, la journaliste ne se cache plus, elle est au contraire au centre du récit et se met en scène avec honnêteté et humour. Parmi la foultitude de documents sur la crise irakienne, on retiendra surtout de ce témoignage la qualité d’écriture (même si on est loin de l’originalité du précédent ouvrage), l’humanité du regard et un éclairage singulier, tant sur la condition des victimes du conflit que sur celle des reporters qui ont fait leur mission de nous servir d’yeux et d’oreilles.

Frédérique Freund
(avril 2005)

Frédérique Freund est angliciste. Après s'être penchée plus particulièrement sur la civilisation et la littérature irlandaise, elle poursuit une formation en traduction éditoriale.

http://www.virago.co.uk

De la même auteure
Le Libraire de Kaboul, Lattès, 2003 / Le Livre de Poche, 2004.

Sur l’auteure
http://www.worldpress.org/europe/0302people_seierstad.htm

Sur Le Libraire de Kaboul
http://www.monde-diplomatique.fr/2003/08/DOLHEM/10365