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Dans
les coulisses de la guerre en Irak
Lorsqu’elle
débarque à Bagdad en janvier 2003 avec en main un
visa de dix jours férocement négocié, la journaliste
norvégienne Åsne Seierstad a en tête d’aller
à la rencontre du peuple irakien afin de prendre la température
d’un pays écrasé par trente ans de dictature,
douze ans d’embargo et une guerre imminente. Mais c’est
sans compter le Ministère de l’Information d’une
part qui inflige aux journalistes un « gardien », guide-interprète
chargé de chaperonner ces Occidentaux à la curiosité
mal placée et de veiller à ce qu’ils diffusent
la version officielle de la vérité ; et le mutisme
obstiné des Irakiens d’autre part qui, lorsqu’ils
acceptent de s’exprimer par l’entremise du guide omniprésent,
ne font qu’ânonner des phrases toutes faites, des slogans
devenus des tics de langage qui ponctuent toutes les conversations
: « Les jours passent à interviewer des gens qui
ne veulent pas parler, traduits par des interprètes qui ne
veulent pas collaborer, dans un pays où les yeux et les oreilles
sont partout. » Difficile de savoir si c’est la
peur des représailles, la méfiance envers les Occidentaux
ou un sentiment plus ambivalent qui parle. Quelles qu’en soient
les raisons, quand personne ne dit ce qu’il pense, à
quoi bon poser les questions ? A force de patience, de diplomatie
et de ruse, Seierstad parvient à s’entretenir avec
quelques rares Irakiens assez fous pour oser dire tout bas ce que
beaucoup pensent tout haut : que le pays est rongé par la
peur, que tout le monde joue un rôle dans cette gigantesque
mascarade, qu’il faut que « quelque chose arrive
», pour que cesse enfin cette torpeur totalitaire.
Toile de fond
de l’Irak d’avant guerre, le visage du despote s’affiche
avec une ubiquité menaçante : des portraits dans les
musées nationaux, sur les murs dans les rues ou dans les
foyers, aux couvertures des journaux et aux écrans de télévision,
Saddam placarde partout sa bienveillance comme un titre de propriété,
ou comme un rappel à l’ordre.
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Les
journalistes ont du mal à l’oublier qui, au
moindre écart de conduite, sont aussitôt repoussés
aux portes du pays, vers l’antichambre jordanienne
où ils sont des centaines à ronger leur frein
en attendant des visas délivrés au compte-goutte.
Renvoyée à Amman lorsque le sien expire, Seierstad
tente l’impossible pour retourner en Irak, allant
jusqu’à s’engager comme bouclier humain
ou réserver une place dans un voyage organisé.
C’est finalement un bakchich de 5000 dollars qui lui
permet de franchir à nouveau la frontière,
à contre-courant, car la plupart de ses confrères
effectuent le mouvement inverse (Bush et Blair ont assez
patienté, les tentatives de négociation des
Nations Unies n’y peuvent plus rien, les bombes américaines
seront larguées d’un moment à l’autre).
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De retour en
Irak, l’intrépide Norvégienne est saisie d’un
dilemme : faut-il rester au péril de sa vie ou partir et
manquer ce qui va se passer, ne pas « être là
», à l’épicentre d’un séisme
médiatique international ? Après maintes tergiversations,
c’est la réflexion d’un ami qui finit par la
convaincre : « oseras-tu ne pas rester ? »
Quand tombent les premières bombes, ils sont quelques centaines
de correspondants à s’être regroupés à
l’Hôtel Palestine qui, pendant les trois semaines de
la campagne «shock and awe», va successivement
être privé d’eau, devenir un centre de recrutement
pour tueurs-kamikazes et être finalement victime des «
tirs préventifs » des chars américains. De l’hôtel,
Seierstad s’éloigne peu lorsque la guerre gronde au
dehors (dans le flou comme tout le monde, les journalistes craignent
à tort ou à raison d’être pris pour cibles
: attaque à l’arme chimique, e-bombs, enlèvement,
prise d’otages…). Ce n’est que le lendemain, en
plein jour, qu’elle vient constater l’ampleur des dégâts,
cratères, ruines, bâtiments effondrés et corps
blessés, mutilés, couverts de sang, et des larmes
de proches qui ne savent plus qui tenir pour responsable de cet
effroyable carnage.

Le
Libraire de Kaboul
JC Lattès, 2003 |
Seierstad
ne fournit que très peu d’éclaircissements
sur la situation. Elle montre au contraire à quel point
il est difficile, en plein cœur du chaos, de comprendre
la logique de la guerre. Plutôt que de relayer les rumeurs
ou de se perdre en conjectures sur les avancées de chaque
camp, elle choisit de raconter l’impact de la guerre sur
les Irakiens ordinaires, sans cesser pour autant de se poser
des questions sur la validité et la pertinence de son
travail de terrain. Ainsi, lorsqu’un confrère de
la BBC lui lance avec arrogance : « Faîtes donc
vos petites histoires. Moi je travaille sur des sujets sérieux
», elle réfléchit : « Des
sujets sérieux ; qui peut trouver cela dans un Bagdad
barricadé ? Je suis perplexe. Ma tête bourdonne
de rumeurs, de mensonges et de semi-vérités. Sur
quoi devrais-je écrire ? ». Pourtant, jusqu’à
la chute du régime de Saddam Hussein et la libération
attendue ou redoutée par les troupes anglo-américaines,
elle part quotidiennement en quête de témoignages
authentiques. |
Et pendant cent
un jours cette Shéhérazade scandinave parvient à
dénicher son lot d’histoires, grandes ou petites, qui
abreuvent les journaux norvégiens, danois, finlandais, allemands,
suisses ou autrichiens ainsi que plusieurs stations de radio et
chaînes de télévision auxquels elle collabore.
Ainsi qu’elle l’indique dans son avant-propos, sa tâche
n’est pas de juger, de prédire ou d’analyser
mais d’observer, de poser des questions et de rendre compte.
Les quelques articles insérés dans le récit
sont tout au plus des instantanés, des aperçus d’un
pays en guerre. Des fragments d’un tout qu’aujourd’hui
encore il semble difficile d’interpréter.
A Hundred and One Days est donc avant
tout un carnet de reporter, un journal de bord qui tend à
illustrer la vie de dangers qu’ont choisi ces journalistes
dont Seierstad nous invite à partager l’extraordinaire
quotidien fait de frustrations, de peurs, de drames, d’urgences
en tous genres. La démarche est diamétralement opposée
à celle mise en œuvre dans son bestseller Le
libraire de Kaboul, dans lequel elle s’était
complètement effacée pour raconter de l’intérieur
la vie ordinaire d’une famille afghane et prêter une
voix, à la façon d’un narrateur omniscient,
aux différents personnages, notamment aux femmes. Dans A
Hundred and One Days, la journaliste ne se cache plus, elle
est au contraire au centre du récit et se met en scène
avec honnêteté et humour. Parmi la foultitude de documents
sur la crise irakienne, on retiendra surtout de ce témoignage
la qualité d’écriture (même si on est
loin de l’originalité du précédent ouvrage),
l’humanité du regard et un éclairage singulier,
tant sur la condition des victimes du conflit que sur celle des
reporters qui ont fait leur mission de nous servir d’yeux
et d’oreilles.
Frédérique
Freund
(avril 2005)
Frédérique
Freund est
angliciste. Après s'être penchée plus particulièrement
sur la civilisation et la littérature irlandaise, elle poursuit
une formation en traduction éditoriale.

http://www.virago.co.uk
De
la même auteure
Le Libraire de Kaboul, Lattès,
2003 / Le Livre de Poche, 2004.
Sur l’auteure
http://www.worldpress.org/europe/0302people_seierstad.htm
Sur Le
Libraire de Kaboul
http://www.monde-diplomatique.fr/2003/08/DOLHEM/10365
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