La rivière
Annie Saumont

illustrations Anne Laure Sacriste
Les éditions du chemin de fer, 2007

 

Les éditions du Chemin de fer publient des ouvrages à deux voix, issus d’une rencontre inédite entre un auteur et un artiste. Leur objectif : laisser le champ libre à toutes les expressions contemporaines de la représentation et investir l'espace laissé vacant entre les mots et l'imaginaire pour renouveler la tradition du livre illustré.


En eaux troubles

« Dans nos yeux c’est l’eau qui rêve. »

Assise au bord de l’eau, L’eau et les rêves de Bachelard sur les genoux, la narratrice observe discrètement deux pêcheurs, comme elle assisterait, dans l’ombre, à quelque saynète prenant des allures de drame, dans un lieu dont elle fait partie et dont elle se sent toutefois détachée : « j’ai raconté ce que j’ai vu. (…) J’avais d’abord été un simple regard, levant les yeux de mon livre, rien qu’un regard vigilant sur un décor et des personnages. L’eau. Un jeune homme. Un enfant ». A partir de ce qu’elle voit, elle invente, échafaude une histoire, émet des hypothèses, tire les ficelles d’une histoire qui ne lui appartient pas mais qu'elle s'approprie peu à peu, tisse d’autres fils narratifs ; elle laisse son imagination se déployer, à l’image de l’eau qui file lentement sous ses yeux, omniprésente métaphore de la vie et de la mort, du flux narratif sans cesse renouvelé, là, sur la berge de cette rivière paisible, qui progresse vers un dénouement que l’on devine d’emblée vertigineux : une réalité faussée par le regard nécessairement subjectif de la narratrice qui réécrit le réel et y superpose une vision que l’on sait instable, peu fiable – « je m’embrouille », avoue-t-elle. « Ou bien j’invente. » Paradoxalement, elle se justifie, veut nous convaincre qu’elle est à la lisière des événements, qu'ils sont bien réels : « Il serait injuste de me soupçonner d’écrire ici une histoire que j’inventerais totalement en cherchant à la donner pour véridique. J’ai vu j’ai entendu. »

Ce qui se passe entre les deux personnages, Vincent et Joseph, le garçon et (peut-être) son petit frère, paraît d’abord anecdotique – le second agaçant un peu le grand, tous deux partagent un pique-nique, une petite sieste ; puis survient un cri, et l’arrivée d’un vieil homme, qui annoncent une catastrophe ; ce qui s'est déroulé un peu plus loin sur la berge aurait (mais rien n’est moins sûr) quelque chose à voir avec Vincent (on espère que oui, pourtant).

Les considérations de la narratrice s’insèrent dans ce récit cadre – des commentaires légers, poétiques ou soucieux, qui retracent la construction même du récit – tandis que le texte se colore d’une teinte plus sombre, contaminé par le regard qu’Anne Laure Sacriste pose sur cette courte fiction ; une vision sereine et dépouillée, dépourvue de personnages : des noirs plutôt chauds tirant sur le vert et le violet foncés, rendant habilement la fausse torpeur de la rivière tout en effleurant ses aspects potentiellement dangereux, et qui joue sur les blancs de la page, des espaces en creux, à l’image du mystère (fictif ou non) qui entoure toute vérité (réelle ou imaginaire…).

Blandine Longre
(décembre 2007)

Blandine Longre, agrégée d’anglais, est l’une des fondatrices de Sitartmag ; traductrice et critique littéraire, elle s’intéresse tout particulièrement aux écritures contemporaines (francophone, anglophone, asiatique, orientale etc.), à la littérature pour la jeunesse, au théâtre (texte et représentation) et aux relations qu’entretiennent fiction et réel.
http://blongre.hautetfort.com

 

www.chemindefer.org

Faut-il à nouveau présenter les éditions du Chemin de fer ?

Une oreille de chien
de Nathalie Quintane, illustré par Nelly Maurel

 

L'éditeur

On a marché sur la tête de Marie Le Drian, vu par Raphaël Larre, Editions du chemin de fer, 2006

Les éditions du chemin de fer ont la particularité de proposer des textes de fiction d’excellente qualité, accompagnés d’illustrations ; des ouvrages format poche qui mettent en vis à vis deux univers expressifs, l’un langagier, l’autre visuel, parfois contrastés ou d’autres fois en symbiose, comme ici avec les croquis décalés de cimetières de Raphaël Larre ; Albert-Léonard, un vieux célibataire, a en effet décidé, de son vivant, d’organiser ses funérailles. Il fait appel à une entreprise de pompes funèbres moderne et organisée, qui lui envoie une commerciale chargée de monter le contrat…
La narration est à la première personne mais ce court récit enlevé, un long dialogue ponctué de réflexions en aparté d’Albert-Léonard pourrait tout aussi bien être adapté pour le théâtre. La naïveté, la circonspection et l’étonnement du futur décédé face aux complexités inattendues de cet arrangement amusent beaucoup et la froideur détachée (toute professionnelle) de l’employée permet de mettre en exergue l’acidité et l’ironie qui se dégage de la démarche même du « vieux gars ». Une nouvelle pour plaisanter d’un sujet grave et rire des absurdités des vivants face à la mort. B. Longre (mars 2007)

 

L'auteur

Là-haut, nouvelle de Pierre Autin-Grenier, mise en peinture par Ronan Barrot , Les éditions du Chemin de fer, novembre 2005.

Au sommet de la colline, la « baraque bleue », où vient de mourir une vieille femme qui y demeurait recluse depuis on ne sait quand, recèle des mystères insoupçonnés. Les hommes robustes chargés de la vider, à mesure de leur exploration, découvrent des secrets à frémir : des boîtes aux étranges contenus, un portrait qui nous fait remonter à des origines familiales porteuses de malédiction et de mort, et encore… laissons au texte le soin de ses effets.
Les illustrations de Ronan Barrot, à grands traits sombres suggestifs et énigmatiques, s’adaptent précisément aux pages de cette nouvelle qui nous plonge dans les profondeurs lugubres du temps.
J-P. L. (nov. 2005)

A lire aussi : Un mariage en hiver d'Annie Saumont et Vincent Bizien, Les histoires de frères d'Arnaud Cathrine et Catherine Lopès-Curval, En noir et blanc de Henry Bauchau et Lionel D.