Bescherelle
Dictionnaire national (1845)
Exposition
Art Dico, le monde en majuscules au Musée de l'imprimerie
de Lyon
du
2 mars au 22 mai 2005
Une
fête interactive, humoristiquement savante, pimentée
de devinettes, de rébus et d'objets insolites.(Commissaire
Thora van Male). |
Musée
de l'imprimerie de Lyon
13 rue de la Poulaillerie
Lyon 2e (métro Cordeliers)
04
78 37 65 98 |
Imprimerie, impression, impressions
A l’occasion
de l’illustration du Petit Larousse 2005 par le couturier
Christian Lacroix, Thora van Male et le Musée de l’Imprimerie
de Lyon nous invitent à découvrir le monde caché
et multiforme des lettrines iconophoriques, présentes uniquement
dans une soixantaine de dictionnaires français de la seconde
moitié du XIXème siècle et de la première
moitié du XXème. L’iconophore, terme inventé
par Thora van Male, est un objet dessiné «qui doit
sa présence au fait que son nom commence par telle ou telle
lettre».
Dans les années 1840 a lieu un perfectionnement technique
de la gravure sur bois. C’est à cette époque
qu’apparaît dans ces dictionnaires un lien sémantique
entre la lettre de l’alphabet et la première lettre
du mot. Sur le principe des abécédaires pour enfants,
les iconophores font appel à un « capital culturel
» qui met à l’épreuve l’érudition
des lecteurs dans les domaines les plus variés.
Avec le bandeau,
la lettrine et le cul-de-lampe (qui marque la fin d’une section
de texte), ces «trois hauts lieux de l’ornementation
du livre», l’auteur remonte à l’origine
du péritexte, c’est-à-dire ce par quoi un livre
se présente comme tel, péritexte qui correspond aujourd’hui
au titre, à la préface, à la table des matières
ou encore aux notes. Le péritexte fait du texte un livre,
l’objet même de la chaîne d’édition,
en présupposant un écrivain et un lecteur à
qui le livre est destiné. «Au fur et à mesure
que l’étude des textes sacrés devient plus courante,
les lecteurs font appel aux scribes pour leur offrir des repères,
et faciliter ainsi une consultation rapide. C’est alors que
naissent diverses aides pour le lecteur : listes de chapitres en
tête de l’ouvrage, titres courants, lettrines de couleur...».
Thora van Male explique l’importance et l’influence
pour ces dictionnaires illustrés de l’enluminure médiévale
: « Ces enluminures furent à l’origine étroitement
liées aux textes saints : l’ornement sacralise l’Ecriture,
il « illumine » le manuscrit. Dans l’étymologie
du mot « enluminure », on distingue la lumière,
comme le mot «illustre» dans illustration.
Depuis sa première attestation (1512) jusqu’au début
du XIXème siècle, le vocable illustrer signifiait,
en français, « rendre illustre ».

Rochefort
Dictionnaire general et curieux (1685) |
Les
Lumières marquent le triomphe de la religion du progrès
sur une foi chrétienne qui se trouve ici comprise,
englobée dans ce nouveau credo. On substitue au manuscrit
religieux le savoir scientifique, taxinomique et encyclopédique.
Dans un contexte marqué par un colonialisme civilisationnel
et la découverte de contrées nouvelles, où
exotisme rime avec collectionnisme, les iconophores marient
méthodiquement images, sons et sens au fil de l’alphabet
qu’elles égrènent et nous font parcourir
le monde comme on visite un cabinet de curiosités.
Preuve de la présence encore forte de la religion (la
loi de séparation de l’Eglise et de l’Etat
ne date que de 1905) : à la lettre D, on trouve …
« Dieu » ! |
Les iconophores
sont le témoin de leur temps, avec ces « ismes »
de l’esprit des Lumières : une volonté louable
d’humanisme, d’universalisme et de découverte
doublée des théories «scientifiques»
aujourd’hui révélatrices du racisme d’alors.
Dans les représentations de flore et de faune exotique, le
regard émerveillé du « civilisé
» se porte sur le « sauvage » indigène
qui est, au mieux, un « grand enfant ». A la
lettre N, on voit des "nègres" ou des noirs. Et
« il n’est pas rare de lire dans un dictionnaire
du XIXème siècle, par exemple, que la coloration de
la peau des Africains évoluerait sous l’influence de
« nos climats » et qu’après quelques générations
elle aboutirait naturellement à la couleur blanche »
! Ou encore, dans le dictionnaire de Décembre-Alonnier (1869),
à « Incendie » : « Le musulman
attend patiemment qu’il plaise à Allah d’éteindre
le feu qui dévore sa maison ; le Russe laisse agir l’autorité
et craindrait de se compromettre en prêtant secours ; l’Américain,
pour qui le temps compte comme de l’argent, ne porte secours
que quand son voisinage est menacé ». Voilà
un florilège de préjugés qui prouvent bien
que l’ignorance n’a pas de limites.
Il semble aussi
que les domaines couverts par les dictionnaires illustrés
soient infinis ; de la botanique à la zoologie, de la géographie
à l’histoire de l’art, de la micro-histoire aux
personnages illustres, des objets sacrés aux objets du quotidien,
on peut dire que « culture légitime » et culture
populaire trouvent leurs lettres de noblesse dans les iconophores.
Pour preuve, ces dictionnaires thématiques : l’Encyclopédie
ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers
(1751) de Diderot et d’Alembert, le Dictionnaire
pittoresque de la marine (1835) de Jules Lecomte, L’Argot
du XXème siècle (1901) d’Aristide Bruant,
le Dictionnaire des armées de terre et de mer (1860)
d’Adolphe de Chesnel, le Dictionnaire encyclopédique
de la Bible (1932-1935) d’Alexandre Westphal ou le Dictionnaire
géographique de toutes les communes de France (1851)
d’A. Girault de Saint-Fargeau. Le souci d’exhaustivité
qui va de pair avec la volonté de scientificité et
d’ «objectivité» est présent dans
les nombreux dictionnaires «universels» illustrés.
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Différents
champs de savoir sont donc sollicités ; mais les iconophores
sont en outre bien souvent des attributs de personnages mythiques
ou des allégories. Ainsi, à la lettre «A»,
on peut trouver une allégorie de l’Astronomie
ou bien encore Atlas qui porte le monde sur ses épaules.
Les iconophores font appel à la mythologie mais aussi
à la littérature, à l’art ou à
l’histoire avec une représentation du Siège
de Paris en 1871 montrant une file de gens devant une boucherie
et un éléphant mort, celui du Jardin des Plantes,
qui va être mangé.
Cette «culture légitime» dont parlait Pierre
Bourdieu est appelée ici culture classique –
celle du Larousse classique ? – c’est-à-dire,
selon Emile Littré, « à l’usage
des classes ». |
Le Musée
de l’Imprimerie de Lyon réunit dans son exposition
Art Dico les dictionnaires illustrés de
Thora van Male ainsi que d’autres prêtés pour
l’occasion. Le visiteur pourra jouer aux devinettes, remonter
le temps à la recherche de la saveur de mots oubliés
ou encore admirer la finesse des iconophores alliant art du dessin
et iconographie. Fortement conseillé aux graphistes qui trouveront
là des inspirations en matière de typographie.
Louise
Charbonnier
(avril 2005)

http://www.editionsalternatives.com/
http://www.bm-lyon.fr/musee/imprimerie.htm
http://www.planete-typographie.com/
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