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Art
culinaire, art poétique
En guise de
mise en bouche, Mihaï Sora mesure dans sa préface la
portée du livre : « Manger et boire, voir et concevoir,
penser et parler, ce sont là autant de voies d’accès
à ce qu’il y a de plus sacré au tréfonds
de nous, et qui est le fait même que l’on est (à
condition que ce soit pour de bon…) ». L’enjeu
profondément humain des textes de Dan Arsenie est lié
non seulement au sujet, la nourriture, mais aussi à la manière
dont il est traité : des textes d’une à quelques
pages, où le poétique le dispute au philosophique,
au pratique, au narratif, à l’existentiel…
Le principe
est immuable : un titre, une ou plusieurs questions (sur «
l’acte de manger », celui de confectionner un repas,
les rapports du « manger » avec les autres activités
humaines etc.), une prose en guise de réponse. Ce jeu des
questions-réponses engage une écriture mêlant
la réflexion à l’art, et pas seulement l’art
culinaire : le collage surréaliste (« tout peut
devenir nourriture », fleurs, danse, cinéma, paysage…),
le conte (comment confectionner une « soupe de caillou »,
le fin du fin dans le domaine du « presque rien »),
les synesthésies (le goût n’intervient pas seul
dans l’absorption de nourriture), le théâtre
(une recette peut être une véritable comédie),
le rêve, l’érotisme, la surprise, l’humour
verbal (le « langage culinaire » comme matière
à « exercices de style »), l’essai, les
souvenirs…
De même
que Flaubert projetait d’écrire un « livre sur
rien », Dan Arsenie propose la cuisine du rien (ou presque)
: le summum de l’art de vivre, c’est de cuisiner avec
le très peu, et d’en faire un festin. Les recettes
qui complètent l’ensemble le prouvent, dont plusieurs
introduisent le minimalisme à la cuisine, la «
pauvreté joyeuse » consistant à «
marier une ou deux saveurs dans le palais », à
préparer une « purée d’orties »,
des « tomates farcies de pain blanc », voire des «
aubergines farcies aux aubergines »… Il y a bien sûr,
aussi, du plus sophistiqué, comme l’« oie aux
abricots » ou le « cherbet de nénuphar »,
et du plus traditionnel comme la « ciorba de perisoare »
(potage aigre aux boulettes de viande), la « mamaliga »
(polenta), les « sarmale» (feuilles de chou farcies)
et les mititei (petites saucisses grillées). Quoi qu’il
en soit, l’auteur, roumain d’origine et de culture,
n’a rien à renier de la « roumanité »
qui colore ces pages, qui leur donne un parfum si particulier. Mais
il la dépasse, la transcende pour donner à l’ouvrage
la saveur de l’universel. Un régal.
Jean-Pierre
Longre
(décembre 2005)
Jean-Pierre
Longre enseigne la littérature contemporaine à
l’Université Jean Moulin Lyon 3. Auteur d’études
sur divers écrivains du XXe siècle, collaborateur
de plusieurs revues, il a participé à la publication
des romans de Queneau dans la Bibliothèque de la Pléiade,
s’intéresse à la comparaison des arts (littérature,
musique, peinture) et effectue des recherches sur les littératures
francophones (Roumanie et Belgique
en particulier). Dernier ouvrage paru : Raymond Queneau
en scènes, Presses Universitaires de Limoges,
2005.
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Ecrits
franco-roumains (dossier thématique)
Belles
étrangères 2005
Françoise
Truffaut éditions, des livres insolites
pour écouter, réfléchir, rêver et se
procurer un infini plaisir. La collection Saveurs de la Réalité
contribue à la réflexion autour de l’acte de
manger. Que ce soit par la plume du conteur Salim Hatubou, de l’essayiste
Malek Alloula, de la romancière Aminata Sow Fall ou de l’écrivain
roumain Dan Arsenie, chaque ouvrage est un témoignage d’auteur.
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