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Au
cœur du silence
Depuis l’accident
qui l’a privée de l’usage de ses jambes et de
la parole, Carine vit cloîtrée dans l’appartement
familial, rongée par un désir sexuel omniprésent,
une envie d’homme qui l’obsède, à la merci
de la rage et du mépris éprouvés pour sa mère,
une consciencieuse infirmière qui ne cesse de l’interroger
sur ses éventuels « besoins »… tout en
manifestant son indifférence ; une routine comme dénuée
de signification, un univers rétréci se résumant
à un fauteuil roulant, à une ardoise et à un
chiffon, et à ce que la jeune femme elle observe depuis les
fenêtres de l’appartement : le monde extérieur,
celui de ceux qui marchent et bougent naturellement, sans effort,
maintenant inaccessible. De la même manière, ce qui
la sépare désormais de sa mère (qui se conduit
selon elle en martyr) est « infranchissable »,
une distance qui s’exprime à travers les propos cyniques
et violents que la jeune fille adresse en silence à cette
femme maladroite, étouffante et distante à la fois,
incapable de détourner d’elle la colère de sa
fille ou de la comprendre. Par le biais de ce discours muet, Carine
règle ses comptes, refusant que sa mère («
ma gangrène ») lui dicte la conduite de sa survie
et de ce corps abîmé, la seule chose qui lui appartienne
encore : « Moi seule sait comment l’apprivoiser,
le punir, l’encourager. Voyons, que pourrais-tu savoir de
cette lutte, toi qui es sur tes jambes ? De ce dressage sans répit
? Quotidien. Rien. Cette quête est à moi, à
moi seule. Je n’ai pas eu besoin de toi ce jour là.
» Elle sait qu’elle est devenue pour sa mère
et pour les autres « une corvée. Une tâche
ménagère ».
Quand sa mère est sortie, partie pour l’hôpital
où elle retrouve ses malades, la jeune femme se tourne vers
un autre interlocuteur, qui lui, incarne le monde du dehors, un
inconnu qui l’observe depuis l’immeuble opposé,
et pour lequel Carine mime les jeux de l’amour, ouvrant son
chemisier, se dévoilant un peu plus chaque fois, prétendant
se caresser (elle qui ne sent presque plus rien en dessous de la
ceinture), s’offrant à ce regard qui lui donne l’illusion
d’être à nouveau aimée par un homme, de
posséder à nouveau un corps entier. Un petit jeu muet
s’est instauré entre eux, un amour à distance
qui lui donne l’impression de n’être plus «
ce paquet de chair asexué, foulé aux seules exigences
de la survie. » Jusqu’à ce jour de mai,
quand cet homme (mais est-ce bien lui ?) sonne à sa porte…
En quête
d’indépendance et de liberté, en dépit
des obstacles qu’impose sa situation, cherchant à se
libérer de l’amour factice d’une mère
qui renforce son désespoir, elle rêve d’un renouveau
que lui apporterait l’équinoxe de printemps, et qu’illustrera
le « grand dragon Yang » qu’elle a décidé
de se faire tatouer sur les jambes, en dépit des remontrances
maternelles – épousant ainsi le schéma d’une
provocation adolescente mais qui est ici bien plus qu’une
simple rébellion de l’enfant confronté au refus
parental ; un geste de défi, certes, mais lancé au
monde entier – elle n’aurait plus de jambes dignes de
ce nom ? La main experte du tatoueur va lui en recréer des
neuves. La vision qu’elle a de son corps est-elle fragmentée
? Elle va tâcher de le rafistoler, de rassembler les morceaux
épars, par le biais de l’amour physique qu’enfin
elle peut expérimenter. L’extérieur se fait
maintenant plus proche, même si elle est consciente des regards
insistants des autres, ces « bipèdes »
rarement indifférents, entre dégoût et compassion
– et en dépit des avertissements de sa mère,
toujours aux aguets, qui aimerait la voir garder sa place d’handicapée
impotente et frigide.
Bien sûr,
ce beau roman est d’abord le récit d’une bataille,
que Carine livre contre elle-même et contre le reste de l’humanité,
une lutte contre les préjugés, décrite ici
avec une surprenante empathie, que renforce le procédé
du monologue intérieur, âprement rendu. Arnauld Pontier
en parlait ainsi il y a quelques mois, alors qu’il achevait
l’écriture du roman : « C’est l’occasion
pour moi de dénoncer la situation matérielle et sociale
des handicapés, de célébrer leur courage et
leur détermination, de parler de leurs espoirs et de leur
souffrance. De creuser encore cette âme humaine qui me fascine
par son courage et son opiniâtreté, alors qu’elle
sait que sa seule destinée est la mort. »
Et le romancier ne cesse d’interroger indirectement son lecteur
: une paraplégique n’aurait-elle pas droit à
l’amour et aux délices du sexe ? Devrait-elle se contenter
d’avoir la « chance » d’être encore
en vie ? Ses désirs recèleraient-ils quelque chose
d’amoral, d’anormal, de contre-nature ? De quel droit
se permet-on de juger ce que nous ne pouvons éprouver dans
notre chair? – ainsi que sait si bien le faire la mère
de Carine, qui pratique depuis toujours le jugement à l’emporte-pièce
: « Petite, déjà, je n’aimais pas
le regard de ma mère, posé en magistrat sur ce que
j’avais choisi de lui cacher. »
C’est donc la relation mère-fille (littéralement
handicapante) que l’écrivain aborde aussi avec acuité,
faisant preuve de la même clairvoyance que lorsqu’il
explorait les tensions du couple père-fils dans ses précédents
romans. Une relation de rivalité, fondée sur une incompréhension
mutuelle, construite sur des non-dits qui s’accumulent pour
former des nœuds de contradictions et donner le jour à
une irréductible répulsion, à une férocité
palpable dans la dureté des propos de Carine quand elle parle
à sa mère – tandis que le père, disparu
à jamais, est envisagé comme le partenaire idéal
et idéalisé (« Tu étais mon bonheur
papa. (…) Tu m’aurais donné tes jambes. »).
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Le
remarquable lyrisme épuré de la prose laisse sporadiquement
place à une langue crue et mordante, quand la colère
ou la jouissance de Carine se fait plus directe, se montre à
nu et sans détours ; quand elle choisit de ne nous épargner
aucun détail de ses troubles physiques et de l’état
de son corps mutilé – de ses difficultés
à atteindre l’orgasme, des escarres que provoque
la station assise, aux humiliations quotidiennes qu’engendre
son état. Son regard affûté donne lieu à
des accès de lucidité, souvent émouvants,
mais la narration se détourne très vite du pathos
au profit d’une acidité de ton salutaire, d’un
humour sombre qui fait éclater les précautions
que l’on croit parfois nécessaire de prendre avec
ceux qui ne peuvent vivre comme nous. Mais la souffrance, les
frustrations, la colère et la désespérance
(physiques et existentielles) demeurent toutefois en trame de
fond, imperturbables, comme les grands invariants d’une
vie vouée à l’attente, au silence et finalement
à l’extinction du corps et des mots. |
Blandine
Longre
(janvier 2006)
Blandine
Longre, agrégée d’anglais, est
l’une des fondatrices de Sitartmag ; rédactrice en
chef depuis mai 1999, elle s’intéresse tout particulièrement
aux écritures contemporaines (francophone, anglophone, asiatique,
orientale etc.), à la littérature pour la jeunesse,
au théâtre (texte et représentation) et aux
relations qu’entretiennent fiction et réel.

Entretien
avec l'auteur
(mai
2005)
du
même auteur
Le Cimetière des anges
(Actes Sud 2005)
La Treizième cible (Actes Sud 2003)
La fête impériale (Actes Sud 2002 / Babel 2006)
pour
la jeunesse
La légende du jardin
japonais ill. François Place (A. Michel jeunesse)
Les Petits vers, ill. d'Anne Buguet (Lo
Pais d'enfance)
http://www.arnauld-pontier.com
http://www.actes-sud.fr
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