Equinoxe
Actes Sud, 2006

 

 

 

Au cœur du silence

Depuis l’accident qui l’a privée de l’usage de ses jambes et de la parole, Carine vit cloîtrée dans l’appartement familial, rongée par un désir sexuel omniprésent, une envie d’homme qui l’obsède, à la merci de la rage et du mépris éprouvés pour sa mère, une consciencieuse infirmière qui ne cesse de l’interroger sur ses éventuels « besoins »… tout en manifestant son indifférence ; une routine comme dénuée de signification, un univers rétréci se résumant à un fauteuil roulant, à une ardoise et à un chiffon, et à ce que la jeune femme elle observe depuis les fenêtres de l’appartement : le monde extérieur, celui de ceux qui marchent et bougent naturellement, sans effort, maintenant inaccessible. De la même manière, ce qui la sépare désormais de sa mère (qui se conduit selon elle en martyr) est « infranchissable », une distance qui s’exprime à travers les propos cyniques et violents que la jeune fille adresse en silence à cette femme maladroite, étouffante et distante à la fois, incapable de détourner d’elle la colère de sa fille ou de la comprendre. Par le biais de ce discours muet, Carine règle ses comptes, refusant que sa mère (« ma gangrène ») lui dicte la conduite de sa survie et de ce corps abîmé, la seule chose qui lui appartienne encore : « Moi seule sait comment l’apprivoiser, le punir, l’encourager. Voyons, que pourrais-tu savoir de cette lutte, toi qui es sur tes jambes ? De ce dressage sans répit ? Quotidien. Rien. Cette quête est à moi, à moi seule. Je n’ai pas eu besoin de toi ce jour là. » Elle sait qu’elle est devenue pour sa mère et pour les autres « une corvée. Une tâche ménagère ».
Quand sa mère est sortie, partie pour l’hôpital où elle retrouve ses malades, la jeune femme se tourne vers un autre interlocuteur, qui lui, incarne le monde du dehors, un inconnu qui l’observe depuis l’immeuble opposé, et pour lequel Carine mime les jeux de l’amour, ouvrant son chemisier, se dévoilant un peu plus chaque fois, prétendant se caresser (elle qui ne sent presque plus rien en dessous de la ceinture), s’offrant à ce regard qui lui donne l’illusion d’être à nouveau aimée par un homme, de posséder à nouveau un corps entier. Un petit jeu muet s’est instauré entre eux, un amour à distance qui lui donne l’impression de n’être plus « ce paquet de chair asexué, foulé aux seules exigences de la survie. » Jusqu’à ce jour de mai, quand cet homme (mais est-ce bien lui ?) sonne à sa porte…

En quête d’indépendance et de liberté, en dépit des obstacles qu’impose sa situation, cherchant à se libérer de l’amour factice d’une mère qui renforce son désespoir, elle rêve d’un renouveau que lui apporterait l’équinoxe de printemps, et qu’illustrera le « grand dragon Yang » qu’elle a décidé de se faire tatouer sur les jambes, en dépit des remontrances maternelles – épousant ainsi le schéma d’une provocation adolescente mais qui est ici bien plus qu’une simple rébellion de l’enfant confronté au refus parental ; un geste de défi, certes, mais lancé au monde entier – elle n’aurait plus de jambes dignes de ce nom ? La main experte du tatoueur va lui en recréer des neuves. La vision qu’elle a de son corps est-elle fragmentée ? Elle va tâcher de le rafistoler, de rassembler les morceaux épars, par le biais de l’amour physique qu’enfin elle peut expérimenter. L’extérieur se fait maintenant plus proche, même si elle est consciente des regards insistants des autres, ces « bipèdes » rarement indifférents, entre dégoût et compassion – et en dépit des avertissements de sa mère, toujours aux aguets, qui aimerait la voir garder sa place d’handicapée impotente et frigide.

Bien sûr, ce beau roman est d’abord le récit d’une bataille, que Carine livre contre elle-même et contre le reste de l’humanité, une lutte contre les préjugés, décrite ici avec une surprenante empathie, que renforce le procédé du monologue intérieur, âprement rendu. Arnauld Pontier en parlait ainsi il y a quelques mois, alors qu’il achevait l’écriture du roman : « C’est l’occasion pour moi de dénoncer la situation matérielle et sociale des handicapés, de célébrer leur courage et leur détermination, de parler de leurs espoirs et de leur souffrance. De creuser encore cette âme humaine qui me fascine par son courage et son opiniâtreté, alors qu’elle sait que sa seule destinée est la mort. »
Et le romancier ne cesse d’interroger indirectement son lecteur : une paraplégique n’aurait-elle pas droit à l’amour et aux délices du sexe ? Devrait-elle se contenter d’avoir la « chance » d’être encore en vie ? Ses désirs recèleraient-ils quelque chose d’amoral, d’anormal, de contre-nature ? De quel droit se permet-on de juger ce que nous ne pouvons éprouver dans notre chair? – ainsi que sait si bien le faire la mère de Carine, qui pratique depuis toujours le jugement à l’emporte-pièce : « Petite, déjà, je n’aimais pas le regard de ma mère, posé en magistrat sur ce que j’avais choisi de lui cacher. »
C’est donc la relation mère-fille (littéralement handicapante) que l’écrivain aborde aussi avec acuité, faisant preuve de la même clairvoyance que lorsqu’il explorait les tensions du couple père-fils dans ses précédents romans. Une relation de rivalité, fondée sur une incompréhension mutuelle, construite sur des non-dits qui s’accumulent pour former des nœuds de contradictions et donner le jour à une irréductible répulsion, à une férocité palpable dans la dureté des propos de Carine quand elle parle à sa mère – tandis que le père, disparu à jamais, est envisagé comme le partenaire idéal et idéalisé (« Tu étais mon bonheur papa. (…) Tu m’aurais donné tes jambes. »).

Le remarquable lyrisme épuré de la prose laisse sporadiquement place à une langue crue et mordante, quand la colère ou la jouissance de Carine se fait plus directe, se montre à nu et sans détours ; quand elle choisit de ne nous épargner aucun détail de ses troubles physiques et de l’état de son corps mutilé – de ses difficultés à atteindre l’orgasme, des escarres que provoque la station assise, aux humiliations quotidiennes qu’engendre son état. Son regard affûté donne lieu à des accès de lucidité, souvent émouvants, mais la narration se détourne très vite du pathos au profit d’une acidité de ton salutaire, d’un humour sombre qui fait éclater les précautions que l’on croit parfois nécessaire de prendre avec ceux qui ne peuvent vivre comme nous. Mais la souffrance, les frustrations, la colère et la désespérance (physiques et existentielles) demeurent toutefois en trame de fond, imperturbables, comme les grands invariants d’une vie vouée à l’attente, au silence et finalement à l’extinction du corps et des mots.

Blandine Longre
(janvier 2006)

Blandine Longre, agrégée d’anglais, est l’une des fondatrices de Sitartmag ; rédactrice en chef depuis mai 1999, elle s’intéresse tout particulièrement aux écritures contemporaines (francophone, anglophone, asiatique, orientale etc.), à la littérature pour la jeunesse, au théâtre (texte et représentation) et aux relations qu’entretiennent fiction et réel.

Entretien avec l'auteur (mai 2005)

du même auteur
Le Cimetière des anges (Actes Sud 2005)
La Treizième cible (Actes Sud 2003)
La fête impériale (Actes Sud 2002 / Babel 2006)

pour la jeunesse
La légende du jardin japonais ill. François Place (A. Michel jeunesse)
Les Petits vers, ill. d'Anne Buguet (Lo Pais d'enfance)

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