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Equinoxe
- Actes Sud, 2006
Les
profonds accents théologiques qui imprègnent Le
Cimetière des anges frappent d’emblée
le lecteur : en quoi sont-ils essentiels à ce roman ? Dans
le même ordre d’idée, où avez-vous puisé
votre inspiration ?
C’est
un parti pris, bien sûr. J’avais déjà
évoqué le « lien au père » dans
mes précédents livres à travers des histoires
« du quotidien », d’abord sous le second Empire
(La Fête impériale), ensuite dans les Colonies (La
Treizième cible) ; je voulais, dans ce troisième et
opus final de cette série dédiée au pater,
porter le débat sur un plan symbolique, dans le cadre d’une
culture judéo-chrétienne qui est la mienne, même
si je ne m’y reconnais pas, en tant qu’agnostique, athée,
élevé sur une autre terre : à l’étranger
(Asie puis Afrique).
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Comme
dans La Treizième cible (Prix Marguerite Yourcenar
en 2004), les thèmes mêlés de la filiation,
de la domination et de l’insoumission sont prégnants
: quel regard portez-vous sur ces rapports de force ? Pensez-vous
que l’on puisse véritablement se libérer
de toute entrave paternelle (symbolique ou réelle)
ou diriez-vous que ces relations par nature asymétriques
sont inaltérables ?
On
n’échappe pas à une empreinte, par définition
(on peut seulement la combler. Par l’écriture,
par exemple…). Mais personne ne vous force à
la reproduire, qu’elle soit positive ou négative.
Il faut regarder devant soi, faire sa propre vie, en tirant
des leçons de la manière dont on vous a lancé
dans cette vie. Reste que si l’empreinte est trop forte,
si elle vous a écrasé… Là, vous
n’avez plus aucune chance de vous reconstruire. La souffrance
n’enseigne rien à qui n’est que souffrant
; le bonheur n’enseigne rien aux rassasiés. |
Vous dites que vos romans forment un triptyque,
quand bien même chacun d'entre eux se distinguerait des
autres en surface. Quels sont, selon vous, ces points de convergence
?
Le
père. La responsabilité qu’il a sur votre devenir,
sur votre capacité à aimer et à souffrir. Il
y a quelques années, il était à la mode de
minimiser l’importance de la présence du père
au sein de la famille (une mauvaise empreinte du féminisme,
mal compris), c’est une erreur. Le père demeure fondamentalement,
sur le plan représentatif, l’autorité. Qui est
mère le sait.
Fable, allégorie, récit métaphorique…
Le Cimetière des Anges est un peu tout cela ; comment le
définiriez-vous ?
Récit
allégorique, sans hésiter : Dieu contre Diable. Foi
contre doute. Amour contre sacerdoce, humanisme contre obéissance,
etc. (on verra d’ailleurs qu’il ne s’agit pas
totalement d’oppositions). Mais dans un cadre épique.
Il faut de grands événements pour parler de grandes
choses. Et puis, je le dis souvent, je n’aime pas l’art
conceptuel ; ma définition est qu’il s’agit d’un
art « qui ne réjouit pas ». Il faut une histoire
pour soutenir un propos, entraîner son lecteur : rendre accessible,
à différents niveaux.
Le
roman est dédié à Dieu, mais vous le priez
aussi d’aller au Diable… Cette injonction résume-t-elle
un cheminement personnel, ou bien doit-elle être lue comme
un défi purement littéraire ?
C’est
un jeu de mot : ça ne veut pas du tout dire « qu’il
aille se faire foutre », mais plutôt, dans le style
Guerre des étoiles : « qu’il aille faire un tour
du côté obscur de la force ». En somme, qu’il
se mette un instant à la place de son subalterne, ce pauvre
diable qui est au charbon pendant que lui, au-dessus de la mêlée,
juge.
Y
a-t-il un personnage vous fascine davantage que les autres ?
Grandjean,
sans doute, parce qu’il garde son mystère. Finalement,
à y réfléchir : qui est-il ? Quelle est sa
place dans cette histoire emblématique ? Ce que j’aime
en lui c’est qu’il observe et se tait. C’est ma
place, dans l’écriture.
Quelle place accordez-vous au Cimetière
des Anges dans votre parcours d’écrivain ?
C’est,
sans doute, le plus complexe, le plus exigeant pour le lecteur (il
l’a été pour moi aussi !) ; à littérairement
parler, c’est l’aboutissement de mes trois romans :
une synthèse de ce qui sous-tend ce « triptyque »,
d’un point de vue moral et d’un point de vue stylistique.
C’est en somme la conclusion de La Fête impériale
et de La Treizième cible. Le vrai visage du père est
dévoilé, et la prosodie fait que la langue (l’écriture)
est enfin incarnée. Mais j’aime mes trois livres !
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Les
qualités stylistiques de ce troisième roman
sont indéniables : en quoi cela le différencie-t-il
des précédents ? L’écriture a-t-elle
coulé de source ?
Mon
premier roman traitait la langue de façon spirituelle,
je veux dire en recherchant l’évidence du plaisir,
la « belle expression » (comme on aimait à
le faire au XIX° siècle) ; mon second la ciselait
d’une manière un peu sèche, efficace (selon
la tendance des années 50/60). Dans ce troisième
livre, l’écriture va plus loin, plus profondément
dans la chair de la langue, elle tend à la poésie,
intemporelle, de l’âme. |
L’écriture
ne coule jamais de source. Je la passe au gueuloir (comme le faisait
ce génie de la littérature qu’était Flaubert).
« De la musique avant toute chose… » dirait un
poète : c’est par le son que passe le rythme, le sentiment.
C’est un travail de compositeur ET de chef d’orchestre,
de scénariste ET de metteur en scène. Et puis, il
ne faut jamais négliger les ficelles : l’histoire,
le début, les fins de chapitres, etc. Il y a dans l’écriture
de l’art ET de l’artisanat.
Quelles
œuvres considérez-vous comme « fondatrices »
de votre rapport à l’écriture ?
Plus
que des livres particuliers (il me faudrait plusieurs pages pour
en dresser la liste – vous pouvez aller voir mes « conseils
» de lecture sur mon site Internet, cela ira plus vite !),
ce sont des auteurs qui ont nourri mon désir décrire
: Julien Gracq, Georges Bernanos, Barbey d’Aurevilly, Guy
de Maupassant, Italo Svevo, Marguerite Yourcenar, Boris Vian…
Remarquez, s’il me fallait apporter un livre sur une île
déserte, je pendrai avec moi Un balcon en forêt (de
Gracq).
Lisez-vous
des auteurs contemporains ?
Je
lis beaucoup, y compris des vivants ! (2 romans par semaine au moins).
D’abord, la plupart des romans français publiés
par mon éditeur, Actes
Sud... Ensuite, je suis fidèle aux auteurs que j’aime
: Philippe Jaccottet, Alexandre Jollien, Christian Ganachaud, Claude
Louis-Combet, Philippe Claudel, Christian Gailly, Mathias Enard,
Dominique Sigaud, Virginie Lou, Hubert Nyssen, Véronique
Ovaldé, Jules Merleau-Ponty…
Depuis
peu, vous écrivez aussi pour la jeunesse : ce travail doit-il
être dissocié de vos autres écrits ou pensez-vous
qu’il s’inscrit dans un même mouvement créatif
?
Ecrire
pour les enfants est encore une autre façon de triturer la
langue en racontant une histoire : j’adore ! Et puis, j’ai
deux enfants : ils ne comprendraient pas que papa n’écrive
pas pour eux, tout de suite, non ? (pour mes romans, ils devront
attendre quelques années encore !)
Votre
prochain roman est en cours d’écriture ; est-il
prématuré d’en parler ?
Non,
il est pratiquement achevé. J’espère qu’il
pourra paraître pour la rentrée de janvier 2006. Il
n’aura aucun lien avec les précédents (enfin
presque…). Il s’agit de l’histoire d'une jeune
fille de 20 ans, devenue paraplégique suite à un accident,
dont la soif de vivre est restée intacte malgré son
handicap.
C’est l’occasion pour moi de dénoncer la situation
matérielle et sociale des handicapés (lieux inaccessibles,
déresponsabilisation…), de célébrer leur
courage et leur détermination, de parler de leurs espoirs
et de leur souffrance. De creuser encore cette âme humaine
qui me fascine par son courage et son opiniâtreté,
alors qu’elle sait que sa seule destinée est la mort.
Mais ne sera pas un roman noir. Je crois même que l’on
rira parfois, à certaines scènes sur lesquelles je
travaille en ce moment. Enfin, c’est ce que j’espère.
Entre deux larmes.
propos
recueillis par Blandine Longre (mai 2005)
Blandine
Longre, agrégée d’anglais, est
l’une des fondatrices de Sitartmag ; elle s’intéresse
tout particulièrement aux écritures contemporaines
(francophone, anglophone, asiatique, orientale etc.), à la
littérature pour la jeunesse, au théâtre (texte
et représentation) et aux relations qu’entretiennent
fiction et réel.

http://www.arnauld-pontier.com
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