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Pères
et fils, sur la terre comme au ciel...
Après
un âpre bildungsroman en négatif, où
la déliquescence d’un colonialisme moribond, entre
Indochine et Algérie, épouse à la perfection
la haine éprouvée pour le père, sentiment sur
lequel se bâtit l'identité du narrateur, Arnauld Pontier
signe un roman qui se joue à nouveau sur fond belliciste
: le conflit guerrier, comme toute crise collective, permet de lever
plus aisément le voile sur des cataclysmes intimes, les favorise
aussi, autorisant rapprochements et mises en parallèle entre
macrocosme et microcosme. Nul hasard si l'auteur s'est emparé
ici de la Grande Guerre (comme l'a fait récemment Philippe
Claudel), en s’en servant non dans une perspective historique
objective mais comme révélateur de destins et d’excès
individuels ; aussi, au premier abord, l'historicité du roman
peut ne pas apparaître aussi essentielle que l'on pourrait
le croire : on imagine presque le récit se déroulant
près d'un front anonyme - il en resterait inchangé
et conserverait toute son intense essence.
C'est ainsi
l’atmosphère eschatologique inhérente à
toute guerre – suite d’événements contre
nature, propices à toutes les dérives humaines, et,
comme ici, spirituelles — qui autorise l'auteur à relater
la tourmente spirituelle d'un personnage, le père Faillard,
écartelé entre une foi frisant le pathologique et
un doute corrosif (mais il est fréquent que le second soit
intrinsèque à la première). Le petit village
où il vit, proche du front, a été évacué
quelque temps auparavant, et abrite maintenant moins d'une dizaine
d'habitants : la jeune Agnès, que le curé élève
comme sa fille après l’avoir recueillie dans les ruines
d'une maison, deux vieilles bigotes, un garde-chasse, un ancien
« de la coloniale » (tiens...) et Albert, un jeune garçon
dont les parents boulangers ont péri sous les décombres
de leur fournil, après un tir d'obus ; ce dernier incarne
la désespérance de tous les orphelins, tandis qu'il
prend soin, sans relâche, de la tombe de ses parents : "Il
pense au vide, sous la dalle. À ceux qui ne sont plus que
des os, dans leur fournil, là-bas, auxquels s'accrochent
encore une poignée de cheveux, un lambeau de chair rongée,
une pelletée de farine rance."
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Un
jour, le prêtre découvre parmi des cadavres encore
frais un homme inconscient que les tirs ont épargné
; il ramène au presbytère le corps nu, intact.
Un miraculé, au propre comme au figuré, au visage
«d’archange», dépourvu d'identité
et de souvenirs, un être vierge baptisé Adam par
le curé démiurge (n'en déplaise à
son dieu…) dès que l'homme se met à lui
répondre en latin, voyant là la preuve indiscutable
de l'existence divine: «l'homme se souvenait des répliques
des catéchumènes. (...) C’était comme
une musique glorieuse. Une céleste litanie. La preuve
que l'horloge ne tourne pas sans horloger.» La présence
d’Adam le rassure sur sa foi en perdition. Mais c'est
un autre trouble que l'inconnu, tel un morceau d'argile malléable
à souhait, fait naître dans le jeune coeur d’Agnès
; la jeune fille se sent prête pour l'amour «
comme dans les contes », la révélation
est soudaine : «au premier coup d'oeil, elle avait
su qu'il était sien, que c'était lui qu'elle attendait
dans ses rêves de jeune fille. (…) Lui, le premier
homme.» |
Le prêtre
fabrique un homme nouveau et, endossant allègrement le rôle
d’un Docteur Frankenstein versé dans le savoir théologique,
pense ainsi atteindre une foi qui lui a toujours été
refusée, alors qu'au nom de ce même dieu il subissait
sans relâche mauvais traitements et brimades, se soumettait
à la parole des hommes d'église de son enfance et
de sa jeunesse ; Faillard n’en est pas à son coup d’essai,
et il se souvient avoir recueilli Agnès, en des termes qui
rappellent le sauvetage d’Adam : « Il l’avait
ramassée, orpheline, dans les décombres d’une
maison, évanouie, miraculeusement intacte. (…) C’était
comme si elle venait de naître. » Paradoxalement,
il croit sincèrement que le vacillement de sa foi est engendré
par un indéfectible péché d’orgueil,
que les châtiments infligés n’ont pu étouffer
: "la marque des coups reçus brûlait encore
dans sa mémoire comme autant de sillons inféconds
- tremblements inertes de la chair meurtrie qui n'avait rien appris
à être battue. (...) Jamais il n'avait atteint à
la béatitude. » Dans son aveuglement (sa croyance
en une fable divine qui, en définitive, ne vaut peut-être
pas mieux que les rêves naïfs de sa protégée
et ses tentatives pour lui aussi « accoucher »
des âmes et des corps), il n'a pas conscience que son refus
incarne l'éternelle fable de l’insoumission filiale,
le désir pulsionnel de s’opposer puis de supplanter
le père biologique ou symbolique, homme, dieu ou homme de
dieu, dominateur omnipotent. La thématique oedipienne, quoique
latente, imprègne le récit à plusieurs niveaux
et s'inscrit en composante du doute qui s'empare de l'esprit quand
les modèles s'effritent, quand la divinité semble
avoir abandonné les humains qui périssent par milliers,
dans la grande boucherie qui se déroule non loin du village.
On retrouve
donc dans ce roman, de manière voilée, les motivations
du jeune narrateur de La treizième cible,
dont le but ultime était de détrôner un géniteur
haïssable, voleur d’enfance, un père créateur
abusant de sa créature, faisant dire à son fils :
"je me disais que l'enfance, sans doute, devait servir
à cela : de terrain de jeux pour les adultes. De dépotoir
pour toutes leurs faiblesses et leurs incohérences."
Un dépotoir qui s'apparente, par analogie, au grand charnier
des tranchées du Cimetière des anges…
Ce parallélisme circule en profondeur et sous-tend les deux
romans, mais Le cimetière des anges,
même s’il prolonge La treizième cible,
n'est pas une redite et propose une interprétation plus onirique
que psychiquement réaliste : parabole d'une dualité
qui sépare irrémédiablement les hommes de leurs
dieux, les enfants voulant s’affranchir de leurs pères…
De la théologie à la psychanalyse, il n’y a
qu'un pas.
Le mythe se
répète lorsque Adam échappe à Faillard,
prend sa place en allant porter secours, à son tour, à
un blessé, son double, un frère soldat en danger qu’il
a vu en songe ; angélique ou démoniaque, l’essence
d’Adam paraît indéfinissable, et la question
taraude le curé, et le lecteur ; car quand bien même
l'inconnu aurait effacé de sa mémoire ses crimes passés,
il les a cependant commis, comme tout homme appelé à
devenir guerrier, et les actes si peu naturels qu’il accomplit
plus tard dans les tranchées renversent l’ordre des
choses.
Chaque scène, jusqu'au combat final (fantasmagorique et manichéen,
se détournant de toute réalité référentielle),
chaque combinatoire de mots, convoque à l'esprit l'idée
d'une succession de précieuses révélations,
d'intenses épiphanies littéraires, admirablement construites
: l'écriture élégante et précise, empreinte
d'une poésie obscure (relayée par l'attention particulière
portée aux ombres et aux lueurs, habilement métaphoriques),
complexe parfois, confère son épaisseur textuelle
à un récit que l’auteur pousse lentement vers
le fantastique, sans pour autant qu'on s'en étonne, le parsemant
dès le début d’événements presque
surnaturels – ne serait-ce qu’à travers la référence
explicite aux anges, créatures fictives, purs esprits sans
sexe défini, nés du fantasme humain, mais qui parfois
trébuchent et chutent…
L'ambiguïté persiste, entre doute et foi, réalité
et fiction, fantasme et raison, bien et mal… et les esprits
rationalistes (ceux qui n’accordent foi qu’au doute…
scientifique) ne pourront se satisfaire d’un dénouement
où la transcendance spirituelle l'emporte, d'une certaine
façon, sur l’immanence temporelle ; il est vrai que
le roman est dédié à Dieu - mais dans des termes
qui nous laissent douter, justement : « A Dieu. Qu'il
aille au diable. » Exergue devant se lire comme un défi
lancé à l’instance supérieure (dont l’existence
n’est donc pas niée) ou comme une tentative de l’auteur
d’éradiquer le doute qui l’habite, en renversant
les rôles et rapprochant les contraires ?
Blandine
Longre
(avril 2005)
Blandine
Longre, agrégée d’anglais, est
l’une des fondatrices de Sitartmag ; rédactrice en
chef depuis mai 1999, elle s’intéresse tout particulièrement
aux écritures contemporaines (francophone, anglophone, asiatique,
orientale etc.), à la littérature pour la jeunesse,
au théâtre (texte et représentation) et aux
relations qu’entretiennent fiction et réel.

Lire
aussi
Equinoxe
- Actes Sud, 2006
http://www.arnauld-pontier.com
http://www.actes-sud.fr
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