Entretien avec l'auteur


Le Cimetière des anges

(Actes Sud 2005)

 

 

Pères et fils, sur la terre comme au ciel...

Après un âpre bildungsroman en négatif, où la déliquescence d’un colonialisme moribond, entre Indochine et Algérie, épouse à la perfection la haine éprouvée pour le père, sentiment sur lequel se bâtit l'identité du narrateur, Arnauld Pontier signe un roman qui se joue à nouveau sur fond belliciste : le conflit guerrier, comme toute crise collective, permet de lever plus aisément le voile sur des cataclysmes intimes, les favorise aussi, autorisant rapprochements et mises en parallèle entre macrocosme et microcosme. Nul hasard si l'auteur s'est emparé ici de la Grande Guerre (comme l'a fait récemment Philippe Claudel), en s’en servant non dans une perspective historique objective mais comme révélateur de destins et d’excès individuels ; aussi, au premier abord, l'historicité du roman peut ne pas apparaître aussi essentielle que l'on pourrait le croire : on imagine presque le récit se déroulant près d'un front anonyme - il en resterait inchangé et conserverait toute son intense essence.

C'est ainsi l’atmosphère eschatologique inhérente à toute guerre – suite d’événements contre nature, propices à toutes les dérives humaines, et, comme ici, spirituelles — qui autorise l'auteur à relater la tourmente spirituelle d'un personnage, le père Faillard, écartelé entre une foi frisant le pathologique et un doute corrosif (mais il est fréquent que le second soit intrinsèque à la première). Le petit village où il vit, proche du front, a été évacué quelque temps auparavant, et abrite maintenant moins d'une dizaine d'habitants : la jeune Agnès, que le curé élève comme sa fille après l’avoir recueillie dans les ruines d'une maison, deux vieilles bigotes, un garde-chasse, un ancien « de la coloniale » (tiens...) et Albert, un jeune garçon dont les parents boulangers ont péri sous les décombres de leur fournil, après un tir d'obus ; ce dernier incarne la désespérance de tous les orphelins, tandis qu'il prend soin, sans relâche, de la tombe de ses parents : "Il pense au vide, sous la dalle. À ceux qui ne sont plus que des os, dans leur fournil, là-bas, auxquels s'accrochent encore une poignée de cheveux, un lambeau de chair rongée, une pelletée de farine rance."

Un jour, le prêtre découvre parmi des cadavres encore frais un homme inconscient que les tirs ont épargné ; il ramène au presbytère le corps nu, intact. Un miraculé, au propre comme au figuré, au visage «d’archange», dépourvu d'identité et de souvenirs, un être vierge baptisé Adam par le curé démiurge (n'en déplaise à son dieu…) dès que l'homme se met à lui répondre en latin, voyant là la preuve indiscutable de l'existence divine: «l'homme se souvenait des répliques des catéchumènes. (...) C’était comme une musique glorieuse. Une céleste litanie. La preuve que l'horloge ne tourne pas sans horloger.» La présence d’Adam le rassure sur sa foi en perdition. Mais c'est un autre trouble que l'inconnu, tel un morceau d'argile malléable à souhait, fait naître dans le jeune coeur d’Agnès ; la jeune fille se sent prête pour l'amour « comme dans les contes », la révélation est soudaine : «au premier coup d'oeil, elle avait su qu'il était sien, que c'était lui qu'elle attendait dans ses rêves de jeune fille. (…) Lui, le premier homme.»

Le prêtre fabrique un homme nouveau et, endossant allègrement le rôle d’un Docteur Frankenstein versé dans le savoir théologique, pense ainsi atteindre une foi qui lui a toujours été refusée, alors qu'au nom de ce même dieu il subissait sans relâche mauvais traitements et brimades, se soumettait à la parole des hommes d'église de son enfance et de sa jeunesse ; Faillard n’en est pas à son coup d’essai, et il se souvient avoir recueilli Agnès, en des termes qui rappellent le sauvetage d’Adam : « Il l’avait ramassée, orpheline, dans les décombres d’une maison, évanouie, miraculeusement intacte. (…) C’était comme si elle venait de naître. » Paradoxalement, il croit sincèrement que le vacillement de sa foi est engendré par un indéfectible péché d’orgueil, que les châtiments infligés n’ont pu étouffer : "la marque des coups reçus brûlait encore dans sa mémoire comme autant de sillons inféconds - tremblements inertes de la chair meurtrie qui n'avait rien appris à être battue. (...) Jamais il n'avait atteint à la béatitude. » Dans son aveuglement (sa croyance en une fable divine qui, en définitive, ne vaut peut-être pas mieux que les rêves naïfs de sa protégée et ses tentatives pour lui aussi « accoucher » des âmes et des corps), il n'a pas conscience que son refus incarne l'éternelle fable de l’insoumission filiale, le désir pulsionnel de s’opposer puis de supplanter le père biologique ou symbolique, homme, dieu ou homme de dieu, dominateur omnipotent. La thématique oedipienne, quoique latente, imprègne le récit à plusieurs niveaux et s'inscrit en composante du doute qui s'empare de l'esprit quand les modèles s'effritent, quand la divinité semble avoir abandonné les humains qui périssent par milliers, dans la grande boucherie qui se déroule non loin du village.

On retrouve donc dans ce roman, de manière voilée, les motivations du jeune narrateur de La treizième cible, dont le but ultime était de détrôner un géniteur haïssable, voleur d’enfance, un père créateur abusant de sa créature, faisant dire à son fils : "je me disais que l'enfance, sans doute, devait servir à cela : de terrain de jeux pour les adultes. De dépotoir pour toutes leurs faiblesses et leurs incohérences." Un dépotoir qui s'apparente, par analogie, au grand charnier des tranchées du Cimetière des anges… Ce parallélisme circule en profondeur et sous-tend les deux romans, mais Le cimetière des anges, même s’il prolonge La treizième cible, n'est pas une redite et propose une interprétation plus onirique que psychiquement réaliste : parabole d'une dualité qui sépare irrémédiablement les hommes de leurs dieux, les enfants voulant s’affranchir de leurs pères… De la théologie à la psychanalyse, il n’y a qu'un pas.

Le mythe se répète lorsque Adam échappe à Faillard, prend sa place en allant porter secours, à son tour, à un blessé, son double, un frère soldat en danger qu’il a vu en songe ; angélique ou démoniaque, l’essence d’Adam paraît indéfinissable, et la question taraude le curé, et le lecteur ; car quand bien même l'inconnu aurait effacé de sa mémoire ses crimes passés, il les a cependant commis, comme tout homme appelé à devenir guerrier, et les actes si peu naturels qu’il accomplit plus tard dans les tranchées renversent l’ordre des choses.

Chaque scène, jusqu'au combat final (fantasmagorique et manichéen, se détournant de toute réalité référentielle), chaque combinatoire de mots, convoque à l'esprit l'idée d'une succession de précieuses révélations, d'intenses épiphanies littéraires, admirablement construites : l'écriture élégante et précise, empreinte d'une poésie obscure (relayée par l'attention particulière portée aux ombres et aux lueurs, habilement métaphoriques), complexe parfois, confère son épaisseur textuelle à un récit que l’auteur pousse lentement vers le fantastique, sans pour autant qu'on s'en étonne, le parsemant dès le début d’événements presque surnaturels – ne serait-ce qu’à travers la référence explicite aux anges, créatures fictives, purs esprits sans sexe défini, nés du fantasme humain, mais qui parfois trébuchent et chutent…
L'ambiguïté persiste, entre doute et foi, réalité et fiction, fantasme et raison, bien et mal… et les esprits rationalistes (ceux qui n’accordent foi qu’au doute… scientifique) ne pourront se satisfaire d’un dénouement où la transcendance spirituelle l'emporte, d'une certaine façon, sur l’immanence temporelle ; il est vrai que le roman est dédié à Dieu - mais dans des termes qui nous laissent douter, justement : « A Dieu. Qu'il aille au diable. » Exergue devant se lire comme un défi lancé à l’instance supérieure (dont l’existence n’est donc pas niée) ou comme une tentative de l’auteur d’éradiquer le doute qui l’habite, en renversant les rôles et rapprochant les contraires ?

Blandine Longre
(avril 2005)

Blandine Longre, agrégée d’anglais, est l’une des fondatrices de Sitartmag ; rédactrice en chef depuis mai 1999, elle s’intéresse tout particulièrement aux écritures contemporaines (francophone, anglophone, asiatique, orientale etc.), à la littérature pour la jeunesse, au théâtre (texte et représentation) et aux relations qu’entretiennent fiction et réel.

 

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Equinoxe - Actes Sud, 2006

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