Ma vie sans moi
collection Poésie, Gallimard, 2004

Fragments
Gallimard, 1992

 

Armand Robin, trente et six fois dépossédé

Nous autres, lecteurs sans histoires, regardons le métier d'éditeur avec des yeux candides, embués de gratitude et de piété bibliophile. Livrés à nous-mêmes, nous paissons sommairement la littérature : tout à fait dans l'erreur. Par chance, il arrive qu'un affranchi charitable vienne, exégèse à l'appui, nous désaveugler et s'amuse de notre scandale : « Les éditions incorrectes, il s'en sort mille à la minute, si tu savais ! » Ah, c'est ainsi ? Bon...
Gallimard réédite, dans la fameuse collection « Poésie » dirigée par André Velter, l'oeuvre d'un poète méconnu, Armand Robin. L'oeuvre s'intitule Ma vie sans moi, suivi de Le monde d'une voix , et ledit Robin est mort en 1961 dans des circonstances troubles après un passage en commissariat... Gallimard met en lumière un destin injuste : qui trouverait du mal là-dedans ?
Il se trouve que le livre en question ne va pas de soi, ce dont l'auteur de cet article, au hasard de quelques recherches scolaires, s'est benoîtement aperçu. Les seuls travaux d'envergure consacrés à Robin montrent même qu'il s'agit d'une complète aberration éditoriale. Françoise Morvan est l'auteure de 3000 pages de thèse d'état, trois volumes d'analyse et trois volumes d'annexes, quinze années de sa vie à déchiffrer ce que fut véritablement l'itinéraire de cet homme et l'oeuvre curieuse qu'il a laissée. Reprenons au commencement : l'affaire, un peu compliquée, renseigne à merveille sur les petits jeux et enjeux éditoriaux où s'égratignent, s'effilochent et se perdent parfois les littératures.

Armand Robin, né en 1912, d'origine et de langue maternelle bretonne (il apprend le français à l'école) commence une carrière littéraire banale et réussie : après diverses publications en revue, il publie son « premier recueil de poésie » en 1940 chez Gallimard, Ma vie sans moi, qui se constitue pour moitié de poèmes personnels (16 pièces largement tributaires d'un post-symbolisme en vogue) et pour moitié de traductions (14 pièces, de poètes de différents pays). Robin, en effet, s'est lancé très tôt dans des travaux de traduction et à partir de 1940, il y consacre de plus en plus de temps, ainsi qu'à l'apprentissage des langues étrangères et à son travail d'écoute des radios internationales. En somme, renonçant peu à peu à une carrière lyrique conventionnelle, notre homme s'attache à faire oeuvre autrement, cherche des pratiques nouvelles comme la traduction (l'on sait le rôle capital de celle-ci dans les écritures poétiques d'après-guerre).
En 1944, il se retrouve sur la liste des écrivains « indésirables » mise au point par le CNE (Comité National des Ecrivains). Nulle trace dans ses textes d'adhésion ou d'approbation au régime vichyste, ni de propos idéologiquement tendancieux. C'est plutôt que Robin couve depuis longtemps des inimitiés profondes à l'égard de certains intellectuels communistes, particulièrement Aragon (membre fondateur du CNE) et qu'en outre, il a une fâcheuse tendance à dénigrer la régression esthétique que représente pour lui la « poésie de la résistance » : lyrisme échevelé et métrique pré-hugolienne. Quoiqu'il en soit, Robin se retrouve tout à fait isolé et sans appui dans le champ de la création artistique. Dix ans durant, son travail ne rencontrera aucun écho.
Il multiplie pourtant les expériences originales. Ainsi, il entreprend au début des années 50 de réaliser des émissions radiophoniques (pour la RTF), sous le titre Poésie sans passeport, dans le droit fil de ses travaux de traduction : des acteurs lisent des poèmes, tour à tour dans leur langue originale et dans la traduction de Robin, puis les langues interfèrent, allant parfois jusqu'à se superposer, tenter de se fondre et se résoudre...Il s'agit d'une approche radicalement neuve, expérimentale encore, mais qui laisse entrevoir, dans le rêve d'une expansion infinie des potentialités linguistiques, bien des tentatives à venir.

Parallèlement à ce travail paraissent, en 1953 et 1958, deux volumes de Poésie non traduite : Robin entend par ce titre qu'il recherche un système de traduction tel qu'il lui permette de continuer de manière détournée, altérée savamment, son oeuvre propre. Ce sont plus de trente poètes de vingt langues différentes qui se voient soumis à cet audacieux travail de création par l'autre: « Au prix de ce qui fait ma plus vivante vie, je veux me perdre pour que des poèmes étrangers deviennent des poèmes absolus; et qu'il n'y ait sur moi que les rayons tremblants d'un soleil couchant. » Délaissé de tous, sans reconnaissance du monde littéraire qu'un instant il frôlait, Robin va effectivement se perdre échouant à reprendre le fil d'une inspiration plus conventionnelle et mieux acceptée. Sa mort mystérieuse n'est connue de ses proches qu'un mois plus tard.


Les liasses de feuillets découvertes chez lui sont déposées dans les sous-sols de Gallimard d'où elles disparaissent bientôt (sans doute vers 1963) dans des circonstances encore inconnues : on les retrouve chez un ancien condisciple de Robin, Alain Bourdon, qui en devient du coup dépositaire et éditeur.
L'histoire des éditions posthumes entreprises à partir de ce « fonds Robin » est dès lors un embrouillamini de publications disparates, obéissant à toutes sortes de motifs autres que la mise en lumière de l'oeuvre. La logique suivie dès le départ consiste, à partir des données biographiques et des reliquats d'oeuvre personnelle que Robin a laissés, à bâtir une construction idéale de « poète maudit » ou de « grand poète méconnu ». Qui saurait en effet se contenter des traces éparses d'une déperdition complexe, passant par des pratiques aussi « mineures » que la traduction ou les émissions de radio ? Ce qu'il faut, ce qui se vend sur l'infime marché du lyrisme, c'est le bon vieux poète excentrique, surdoué, anarchiste, voyageur, incompris, fou peut-être... Les inédits fournissent une matière un peu courte, certes, mais qu'importe... Et taillant au sécateur dans la masse de feuilles retrouvées, Alain Bourdon compose et sort en 1968 Le monde d'une voix. Deux ans plus tard, l' «oeuvre» est rééditée, cette fois dans la fameuse collection « Poésie » de Gallimard, intitulée Ma vie sans moi puisque le recueil de 1940 y a été reproduit. Et alors ?

Alors : tout sonne faux là-dedans ; premièrement, le recueil de 1940 a été amputé de sa seconde partie constituée de traductions et cette amputation, parfaitement injustifiée, empêche de lire la nouveauté, la vigueur subversive de l'expérience qui se joue. Deuxièmement, Le monde d'une voix, présenté dans une collection de référence en poésie rassemble des textes divers, extraits de critiques, de réflexions sur la traduction, ébauches de poèmes publiés par ailleurs, qui n'avaient aucune vocation à constituer ensemble une oeuvre. L'éditeur présente le tout comme produit d'un « mouvement général » amorçé depuis Ma vie sans moi, alors que le renoncement de Robin à une oeuvre poétique personnelle est attesté dès 1943. Ensuite, la bio-bibliographie est truffée d'erreurs diverses et de confusions : son seul but est d'accréditer la légende de Robin en poète martyr, au génie trop grand pour les gloires étriquées de ce siècle. Un seul exemple : ses échecs à l'agrégation se trouvent légitimés ici par les «insolentes facéties» dont il aurait fait preuve aux oraux. Tout est du même tonneau, tirant grossièrement sur le fil du «don des langues», des faits d'armes insolites, etc.
Enfin, pour bien neutraliser ce qui dans l'oeuvre rebâtie pouvait encore résister aux lectures simplistes, Alain Bourdon lui rédige une préface qui dans une curieuse prose assonancée, prétend que Robin, confronté à ce méchant monde de flics et d'usuriers, est allé chercher «rassurance en poésie»... Quand on sait que l'auteur se risqua tout entier hors des poétiques conventionnelles, jusqu'à l'annulation concertée de sa présence dans l'oeuvre, l'expression a un goût plus qu'amer. Ayant tout fait pour tenter d'en sortir, Robin avec ce livre revient en «Poésie» chez Gallimard : il rentre dans le rang.
Au fil des ans et de la glose posthume, de toute façon, une créature a remplacé Robin, sans lien avec une réalité autre que rêvée. Chacun le charge au petit bonheur de toutes les propriétés, tous les pouvoirs : prophète, mage, berger, druide (Bretagne oblige) et s'il vous prend de visiter le site internet que Mr Jean Bescond lui consacre, vous y lirez même qu'il était le « premier poète du web...à une époque où celui-ci n'existait pas encore » ! Le fantasme est extensible à souhait...
Entretemps, au début des années 1980, Françoise Morvan a entrepris un travail de recherche d'autant plus difficile que les publications consacrées à Armand Robin, comme Le monde d'une voix, servent d'appui à ces stéréotypes. Néanmoins, revenant aux textes originaux, disséminés en revues et journaux, fouillant les archives radiophoniques, elle parvient à reconstituer un itinéraire extrêmement complexe et singulier, à démêler la grande variété des expériences menées. L'oeuvre poétique personnelle apparaît pour ce qu'elle est : une étape préalable à l'éparpillement des voix en traductions, bulletins d'écoute radio, etc...

En 1988, enfin, Alain Bourdon restitue le fonds Robin aux éditions Gallimard : c'est F. Morvan qui procède alors (pour la première fois ! les feuillets étaient à l'abandon...) à son classement rigoureux et en entreprend une édition raisonnée. Les Fragments sortent, en 1990 chez Gallimard, l'ouvrage le plus recommandable à ce jour pour comprendre le projet poétique de Robin. Le travail de Françoise Morvan a l'infini mérite, alors que l'édition 1970 est en voie d'épuisement, de rendre enfin l'expérience intègre, dans son fragile déploiement, son expansion tragique vers une universalité qui annule son « moi » propre. Travaillant par ailleurs sur d'autres projets d'édition pour Gallimard, elle se voit assurée qu'après épuisement du Ma vie sans moi de 1970 une édition correcte de ce recueil verrait le jour, restituant les traductions et corrigeant les erreurs des paratextes.

Or voilà donc qu'en décembre 2004 sort discrètement chez Gallimard, Françoise Morvan n'en est pas informée, cette édition de Ma vie sans moi qui n'est autre qu'une... réimpression de l'édition 1970 ! Il y a peu à dire de ce nouveau recueil outre qu'il répète les mêmes erreurs (absence des traductions, biographie fautive et orientée etc...) mais surtout que la gravité de ces erreurs s'accentue à proportion du temps passé depuis la mort du poète : publié dans une édition de poche prestigieuse, son grand tirage lui assure un statut d'oeuvre de référence et voue à l'impuissance tous les correctifs possibles, ainsi que cet article. S'adressant à une secrétaire d'édition détachée à la collection « Poésie », F. Morvan s'entend simplement répondre que son directeur, Mr Velter, tenait à ce que le « nom d'Armand Robin » apparaisse dans sa collection mais que pour des raisons d'économie, il était plus simple de réimprimer le volume mis au point par Alain Bourdon. Armand Robin, réduit à son nom, ne vaut en somme que pour la valeur symbolique que lui ont associée quarante ans de glose approximative et de panégyriques aveugles. Les quinze années de recherches et d'analyse de F. Morvan sur les textes, elles, passent à la trappe.
Loin derrière cette « oeuvre » grossièrement sacrifiée pour des économies de trois sous, la rage de l'auteur à éclater les formes convenues, à échapper aux alignements reste simplement illisible, lui qui présentait ainsi ses Poèmes Indésirables : «Leur reproduction et leur traduction sont absolument libres pour tous les pays ; aucun droit d'auteur [...] Ces poèmes et ceux qui suivront seront jetés à la mer avec des ressources provenant exclusivement de mon travail. Puis que viennent les plus fortes vagues pour les perdre ! » N'importe quelle perte, en effet, eût été préférable à cette besogne de récupération. Editer pareil livre est proprement désespérant : quelques critiques rendront compte, encore une fois, du génie ignoré, quelques écrivains citerons le nom d'Armand Robin comme l'on aimait jadis écrire « azur » ou « Vladivostock », et tout tournera rond dans le monde parfait des gratteurs de lyre.
Quelque étudiant de Lettres enfin, rougira d'indignation, puis de honte tant l'impression de traverser des mensonges embaume sa copie laborieuse. N'importe, il écrira, éxégèse à l'appui, pour désaveugler le lecteur sans histoires, rompre la gratitude. Surtout : réinvoquer le destin dérisoire et tragique de celui-là s'étant jeté tout entier dans le poème de l'univers :

«Et maintenant, c’est l’heure pour moi d’aller vers Imroulqaïs, Li-Po, K-iu-Yuan. J’espère un tour du monde assez long pour que jamais je ne puisse revenir à moi ; je voudrais m’interdire tout retour à mon cœur. La jalousie, la hargne, la sottise, tout près de moi, ont brisé mon poème. Il est urgent par ailleurs que nous accédions à quelque règne universel et général.»
(Armand Robin, extrait de « Trois poètes russes »).

Jean-Baptiste Monat
(juin 2005)

Jean-Baptiste Monat poursuit des études de Lettres qui le mènent plus particulièrement dans le domaine poétique français (il travaille actuellement sur Armand Robin) et déambule volontiers aux confins des genres littéraires, vers certaines de leurs marges (la chanson notamment).

http://www.gallimard.fr/

http://www.letempsquilfait.com/Pages/Auteurs/Robin/robin.html

   
   
   
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