Armand Robin, trente et six
fois dépossédé
Nous autres,
lecteurs sans histoires, regardons le métier d'éditeur
avec des yeux candides, embués de gratitude et de piété
bibliophile. Livrés à nous-mêmes, nous paissons
sommairement la littérature : tout à fait dans l'erreur.
Par chance, il arrive qu'un affranchi charitable vienne, exégèse
à l'appui, nous désaveugler et s'amuse de notre scandale
: « Les éditions incorrectes, il s'en sort mille
à la minute, si tu savais ! » Ah, c'est ainsi
? Bon...
Gallimard réédite, dans la fameuse collection «
Poésie » dirigée par André Velter, l'oeuvre
d'un poète méconnu, Armand Robin. L'oeuvre s'intitule
Ma vie sans moi, suivi de
Le monde d'une voix , et ledit Robin est mort en 1961
dans des circonstances troubles après un passage en commissariat...
Gallimard met en lumière un destin injuste : qui trouverait
du mal là-dedans ?
Il se trouve que le livre en question ne va pas de soi, ce dont
l'auteur de cet article, au hasard de quelques recherches scolaires,
s'est benoîtement aperçu. Les seuls travaux d'envergure
consacrés à Robin montrent même qu'il s'agit
d'une complète aberration éditoriale. Françoise
Morvan est l'auteure de 3000 pages de thèse d'état,
trois volumes d'analyse et trois volumes d'annexes, quinze années
de sa vie à déchiffrer ce que fut véritablement
l'itinéraire de cet homme et l'oeuvre curieuse qu'il a laissée.
Reprenons au commencement : l'affaire, un peu compliquée,
renseigne à merveille sur les petits jeux et enjeux éditoriaux
où s'égratignent, s'effilochent et se perdent parfois
les littératures.
Armand Robin, né en 1912, d'origine et de langue maternelle
bretonne (il apprend le français à l'école)
commence une carrière littéraire banale et réussie
: après diverses publications en revue, il publie son «
premier recueil de poésie » en 1940 chez Gallimard,
Ma vie sans moi, qui se constitue pour
moitié de poèmes personnels (16 pièces largement
tributaires d'un post-symbolisme en vogue) et pour moitié
de traductions (14 pièces, de poètes de différents
pays). Robin, en effet, s'est lancé très tôt
dans des travaux de traduction et à partir de 1940, il y
consacre de plus en plus de temps, ainsi qu'à l'apprentissage
des langues étrangères et à son travail d'écoute
des radios internationales. En somme, renonçant peu à
peu à une carrière lyrique conventionnelle, notre
homme s'attache à faire oeuvre autrement, cherche des pratiques
nouvelles comme la traduction (l'on sait le rôle capital de
celle-ci dans les écritures poétiques d'après-guerre).
En 1944, il se retrouve sur la liste des écrivains «
indésirables » mise au point par le CNE (Comité
National des Ecrivains). Nulle trace dans ses textes d'adhésion
ou d'approbation au régime vichyste, ni de propos idéologiquement
tendancieux. C'est plutôt que Robin couve depuis longtemps
des inimitiés profondes à l'égard de certains
intellectuels communistes, particulièrement Aragon (membre
fondateur du CNE) et qu'en outre, il a une fâcheuse tendance
à dénigrer la régression esthétique
que représente pour lui la « poésie de la résistance
» : lyrisme échevelé et métrique pré-hugolienne.
Quoiqu'il en soit, Robin se retrouve tout à fait isolé
et sans appui dans le champ de la création artistique. Dix
ans durant, son travail ne rencontrera aucun écho.
Il multiplie pourtant les expériences originales. Ainsi,
il entreprend au début des années 50 de réaliser
des émissions radiophoniques (pour la RTF), sous le titre
Poésie sans passeport, dans le
droit fil de ses travaux de traduction : des acteurs lisent des
poèmes, tour à tour dans leur langue originale et
dans la traduction de Robin, puis les langues interfèrent,
allant parfois jusqu'à se superposer, tenter de se fondre
et se résoudre...Il s'agit d'une approche radicalement neuve,
expérimentale encore, mais qui laisse entrevoir, dans le
rêve d'une expansion infinie des potentialités linguistiques,
bien des tentatives à venir.
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Parallèlement
à ce travail paraissent, en 1953 et 1958, deux volumes
de Poésie non traduite :
Robin entend par ce titre qu'il recherche un système
de traduction tel qu'il lui permette de continuer de manière
détournée, altérée savamment,
son oeuvre propre. Ce sont plus de trente poètes de
vingt langues différentes qui se voient soumis à
cet audacieux travail de création par l'autre: «
Au prix de ce qui fait ma plus vivante vie, je veux me
perdre pour que des poèmes étrangers deviennent
des poèmes absolus; et qu'il n'y ait sur moi que les
rayons tremblants d'un soleil couchant. » Délaissé
de tous, sans reconnaissance du monde littéraire qu'un
instant il frôlait, Robin va effectivement se perdre
échouant à reprendre le fil d'une inspiration
plus conventionnelle et mieux acceptée. Sa mort mystérieuse
n'est connue de ses proches qu'un mois plus tard. |
Les liasses de feuillets découvertes chez lui sont déposées
dans les sous-sols de Gallimard d'où elles disparaissent
bientôt (sans doute vers 1963) dans des circonstances encore
inconnues : on les retrouve chez un ancien condisciple de Robin,
Alain Bourdon, qui en devient du coup dépositaire et éditeur.
L'histoire des éditions posthumes entreprises à partir
de ce « fonds Robin » est dès lors un embrouillamini
de publications disparates, obéissant à toutes sortes
de motifs autres que la mise en lumière de l'oeuvre. La logique
suivie dès le départ consiste, à partir des
données biographiques et des reliquats d'oeuvre personnelle
que Robin a laissés, à bâtir une construction
idéale de « poète maudit » ou de «
grand poète méconnu ». Qui saurait en effet
se contenter des traces éparses d'une déperdition
complexe, passant par des pratiques aussi « mineures »
que la traduction ou les émissions de radio ? Ce qu'il faut,
ce qui se vend sur l'infime marché du lyrisme, c'est le bon
vieux poète excentrique, surdoué, anarchiste, voyageur,
incompris, fou peut-être... Les inédits fournissent
une matière un peu courte, certes, mais qu'importe... Et
taillant au sécateur dans la masse de feuilles retrouvées,
Alain Bourdon compose et sort en 1968 Le monde d'une
voix. Deux ans plus tard, l' «oeuvre»
est rééditée, cette fois dans la fameuse collection
« Poésie » de Gallimard, intitulée Ma
vie sans moi puisque le recueil de 1940 y a été
reproduit. Et alors ?
Alors : tout sonne faux là-dedans ; premièrement,
le recueil de 1940 a été amputé de sa seconde
partie constituée de traductions et cette amputation, parfaitement
injustifiée, empêche de lire la nouveauté, la
vigueur subversive de l'expérience qui se joue. Deuxièmement,
Le monde d'une voix, présenté
dans une collection de référence en poésie
rassemble des textes divers, extraits de critiques, de réflexions
sur la traduction, ébauches de poèmes publiés
par ailleurs, qui n'avaient aucune vocation à constituer
ensemble une oeuvre. L'éditeur présente le tout comme
produit d'un « mouvement général » amorçé
depuis Ma vie sans moi, alors que le renoncement
de Robin à une oeuvre poétique personnelle est attesté
dès 1943. Ensuite, la bio-bibliographie est truffée
d'erreurs diverses et de confusions : son seul but est d'accréditer
la légende de Robin en poète martyr, au génie
trop grand pour les gloires étriquées de ce siècle.
Un seul exemple : ses échecs à l'agrégation
se trouvent légitimés ici par les «insolentes
facéties» dont il aurait fait preuve aux oraux.
Tout est du même tonneau, tirant grossièrement sur
le fil du «don des langues», des faits d'armes
insolites, etc.
Enfin, pour bien neutraliser ce qui dans l'oeuvre rebâtie
pouvait encore résister aux lectures simplistes, Alain Bourdon
lui rédige une préface qui dans une curieuse prose
assonancée, prétend que Robin, confronté à
ce méchant monde de flics et d'usuriers, est allé
chercher «rassurance en poésie»... Quand
on sait que l'auteur se risqua tout entier hors des poétiques
conventionnelles, jusqu'à l'annulation concertée de
sa présence dans l'oeuvre, l'expression a un goût plus
qu'amer. Ayant tout fait pour tenter d'en sortir, Robin avec ce
livre revient en «Poésie» chez Gallimard : il
rentre dans le rang.
Au fil des ans et de la glose posthume, de toute façon, une
créature a remplacé Robin, sans lien avec une réalité
autre que rêvée. Chacun le charge au petit bonheur
de toutes les propriétés, tous les pouvoirs : prophète,
mage, berger, druide (Bretagne oblige) et s'il vous prend de visiter
le site internet que Mr Jean Bescond lui consacre, vous y lirez
même qu'il était le « premier poète
du web...à une époque où celui-ci n'existait
pas encore » ! Le fantasme est extensible à souhait...
Entretemps, au début des années 1980, Françoise
Morvan a entrepris un travail de recherche d'autant plus difficile
que les publications consacrées à Armand Robin, comme
Le monde d'une voix, servent d'appui
à ces stéréotypes. Néanmoins, revenant
aux textes originaux, disséminés en revues et journaux,
fouillant les archives radiophoniques, elle parvient à reconstituer
un itinéraire extrêmement complexe et singulier, à
démêler la grande variété des expériences
menées. L'oeuvre poétique personnelle apparaît
pour ce qu'elle est : une étape préalable à
l'éparpillement des voix en traductions, bulletins d'écoute
radio, etc...
En 1988, enfin, Alain Bourdon restitue le fonds Robin aux éditions
Gallimard : c'est F. Morvan qui procède alors (pour la première
fois ! les feuillets étaient à l'abandon...) à
son classement rigoureux et en entreprend une édition raisonnée.
Les Fragments sortent, en 1990 chez Gallimard,
l'ouvrage le plus recommandable à ce jour pour comprendre
le projet poétique de Robin. Le travail de Françoise
Morvan a l'infini mérite, alors que l'édition 1970
est en voie d'épuisement, de rendre enfin l'expérience
intègre, dans son fragile déploiement, son expansion
tragique vers une universalité qui annule son « moi
» propre. Travaillant par ailleurs sur d'autres projets d'édition
pour Gallimard, elle se voit assurée qu'après épuisement
du Ma vie sans moi de 1970 une édition
correcte de ce recueil verrait le jour, restituant les traductions
et corrigeant les erreurs des paratextes.
Or voilà donc qu'en décembre 2004 sort discrètement
chez Gallimard, Françoise Morvan n'en est pas informée,
cette édition de Ma vie sans moi
qui n'est autre qu'une... réimpression de l'édition
1970 ! Il y a peu à dire de ce nouveau recueil outre qu'il
répète les mêmes erreurs (absence des traductions,
biographie fautive et orientée etc...) mais surtout que la
gravité de ces erreurs s'accentue à proportion du
temps passé depuis la mort du poète : publié
dans une édition de poche prestigieuse, son grand tirage
lui assure un statut d'oeuvre de référence et voue
à l'impuissance tous les correctifs possibles, ainsi que
cet article. S'adressant à une secrétaire d'édition
détachée à la collection « Poésie
», F. Morvan s'entend simplement répondre que son directeur,
Mr Velter, tenait à ce que le « nom d'Armand Robin
» apparaisse dans sa collection mais que pour des raisons
d'économie, il était plus simple de réimprimer
le volume mis au point par Alain Bourdon. Armand Robin, réduit
à son nom, ne vaut en somme que pour la valeur symbolique
que lui ont associée quarante ans de glose approximative
et de panégyriques aveugles. Les quinze années de
recherches et d'analyse de F. Morvan sur les textes, elles, passent
à la trappe.
Loin derrière cette « oeuvre » grossièrement
sacrifiée pour des économies de trois sous, la rage
de l'auteur à éclater les formes convenues, à
échapper aux alignements reste simplement illisible, lui
qui présentait ainsi ses Poèmes Indésirables
: «Leur reproduction et leur traduction
sont absolument libres pour tous les pays ; aucun droit d'auteur
[...] Ces poèmes et ceux qui suivront seront jetés
à la mer avec des ressources provenant exclusivement de mon
travail. Puis que viennent les plus fortes vagues pour les perdre
! » N'importe quelle perte, en effet, eût été
préférable à cette besogne de récupération.
Editer pareil livre est proprement désespérant : quelques
critiques rendront compte, encore une fois, du génie ignoré,
quelques écrivains citerons le nom d'Armand Robin comme l'on
aimait jadis écrire « azur » ou « Vladivostock
», et tout tournera rond dans le monde parfait des gratteurs
de lyre.
Quelque étudiant de Lettres enfin, rougira d'indignation,
puis de honte tant l'impression de traverser des mensonges embaume
sa copie laborieuse. N'importe, il écrira, éxégèse
à l'appui, pour désaveugler le lecteur sans histoires,
rompre la gratitude. Surtout : réinvoquer le destin dérisoire
et tragique de celui-là s'étant jeté tout entier
dans le poème de l'univers :
«Et
maintenant, c’est l’heure pour moi d’aller vers
Imroulqaïs, Li-Po, K-iu-Yuan. J’espère un tour
du monde assez long pour que jamais je ne puisse revenir à
moi ; je voudrais m’interdire tout retour à mon cœur.
La jalousie, la hargne, la sottise, tout près de moi, ont
brisé mon poème. Il est urgent par ailleurs que nous
accédions à quelque règne universel et général.»
(Armand Robin, extrait de « Trois poètes russes
»).
Jean-Baptiste
Monat
(juin 2005)
Jean-Baptiste
Monat poursuit
des études de Lettres qui le mènent plus particulièrement
dans le domaine poétique français (il
travaille actuellement sur Armand Robin) et
déambule volontiers aux confins des genres littéraires,
vers certaines de leurs marges (la chanson notamment).

http://www.gallimard.fr/
http://www.letempsquilfait.com/Pages/Auteurs/Robin/robin.html
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