Le périple d'Arios
Gaïa, 2004

 

Formidable épopée initiatique

Fabuleux périple humain et géographique que celui d'Arios, jeune berger celte, conté par Philodème, patricien gallo-romain, l'un des derniers témoins de l'effritement d'une civilisation avant son effondrement final ! Nous sommes au VIe siècle après J.-C. et l'aventure débute à Arelate (aujourd'hui Arles), cité prospère gouvernée par l'évêque Césaire, qui fait la chasse aux derniers païens - dont Philodème et sa fille Théliné - tout en protégeant la ville des barbares qui rôdent aux alentours. C'est là que Philodème rencontre Arios, exilé contre son gré, qui lui confie ses origines : contraint de quitter ses montagnes, banni de son village pour avoir négligé son troupeau, celui que le patricien surnomme "L'ours" pense pouvoir gagner suffisamment d'argent dans cette ville pour un jour revenir auprès de sa mère, qu'il a laissée derrière lui. Il est embauché par Aule, le forgeron, et cette force de la nature travaille dur ; mais très vite, pris dans les événements politiques et religieux qui secouent la cité, il doit fuir de nouveau...

Le lecteur, comme Arios, découvre des univers fascinants, une antiquité mouvante qui vibre sous la plume de Michel Maisonneuve et le stylet du patricien Philodème, un narrateur de choix : érudit hors-pair, poète à ses heures, il assiste au nouvel ordre qui se dessine, il voit l'ancien qui se craquelle de toutes parts, les vestiges du passé cédant peu à peu la place à l'ère chrétienne. Dans le même temps, il nous livre l’histoire d'Arios telle qu'il l'a vécue ou telle qu'il l'a entendue, quand lui n'était pas à ses côtés : lacis d'aventures et de récits qui se complètent et s'entrechoquent avec, pour fil conducteur, le voyage maritime puis terrestre du jeune berger, de Massilia (où Arios se fait pêcheur de corail) à l'Euphrate, en passant par Leptis Magna ("fleuron de Libye") et Alessandria.

L'objectif de Philodème est déterminé d'avance : retrouver sa fille Théliné, qui se serait réfugiée à Warka, une cité désertique, lieu sacré où elle rêve de restaurer un pouvoir matriarcal. Arios est devenu ami avec Imdougat, un énigmatique picaro, à la fois ermite et guerrier, et tous deux accompagnent Philodème dans sa quête ; ils se rendent ensuite à Ilî, pour devenir pêcheurs de perles : l'ancien berger a toujours dans l'espoir d'offrir à sa mère une vieillesse digne et sans soucis matériels, mais l'histoire et les guerres le rattrapent et leur séjour paradisiaque dans ce village hors du temps s'achèvera dans le sang des innocents.

Formidable épopée contée de main de maître, ce roman s'inspire de l'histoire sans être à proprement parler "historique" ; le chemin d'Arios croise une multitude de personnages dont la complexité humaine est parfois évoquée en quelques lignes. La quête matérielle du jeune homme se double d'une quête humaniste et humanisante que l'on découvre derrière les amitiés nouées tout au long du récit : l'amitié qui unit Arios et Philodème est étonnante et même si le patricien avoue avoir "caressé l'espoir de devenir le mentor de ce berger aux croyances bucoliques", il renonce à ses "velléités pédagogiques" préférant accepter Arios tel qu'il est. L'ouverture, la curiosité d'esprit du vieux Romain et sa tolérance (en particulier religieuse) transcendent les époques et les lieux et le mettent à l'abri du fanatisme qui court dans l'esprit dérangé de sa fille Théliné. Involontairement, c’est Arios l’idéaliste au cœur simple qui lui enseigne quelques vérités ; ce dernier cherche à "vivre sans maître", une soif de liberté qui surprend le vieil érudit : "Comment un homme du commun pouvait-il avoir de pareilles pensées? (...) Sans le savoir, l'Ours m'a obligé à réviser bien des concepts sur la noblesse et la nature des hommes" : un esprit d'indépendance avant-gardiste qui souffle sur le roman tout entier et lui donne une saveur irremplaçable.

B.L.
(juin 2004)

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