Aria des brumes
Don Lorenjy
Le Navire en pleine ville, 2008

 



Philo-fiction

Au centre du récit, Carl, un « automax », sorte d’androïde programmé pour réussir, construit de toutes pièces (sa musculature, mais aussi ses souvenirs ou ses capacités à obéir aveuglément…) par l’Alliance, un empire tout-puissant dont l’un des objectifs est de reprendre le contrôle de la planète Aria – qui échappe depuis quelque temps à leur circuit économique. Notre homme-robot est lâché sur la planète autonome en compagnie de quatre de ses semblables, mais la mission, pourtant minutieusement préparée, mathématiquement infaillible, échoue au bout de quelques instants : aucun d’eux ne se doutait de l’existence des « furets », parasites invisibles capables de s’introduire dans le psychisme des individus, mais qu’il est néanmoins possible d’apprendre à contrôler. Ces charmantes bestioles se nourrissent des émotions humaines et atténuent leur impact, agissant comme une sorte de tampon, et permettent de vivre en assez bonne intelligence sur Aria, dont les habitants restent relativement pacifiques.
Revenons à Carl, désormais accompagné de son furet… Ses compagnons décimés (l’explication très plausible de leur mort viendra plus tard), il se retrouve seul en terrain inconnu, privé de ses repères, obligé d’en trouver de nouveaux et, du même coup, d’évoluer, au contact de plusieurs personnages – dont Shepher, Pygmalion excentrique et impulsif (l’un des seuls qui soient immunisés contre les furets), qui tâche de lui faire accepter sa nouvelle condition et l’incite à réfléchir à la notion de libre-arbitre… Compter sur lui-même, effectuer des choix, refuser le conditionnement que lui ont inculqué ses maîtres et créateurs, remettre en cause l’autorité qui l’a façonné… Carl en sera-t-il capable ?
Carl est un « héros » déstabilisant auquel on ne s’attache pas vraiment, malgré son rôle important dans l’intrigue – car qu’est-il véritablement ? Homme ou machine ? Un hybride, assurément, que l’on a du mal à voir comme un être humain ; un cobaye, souvent, malmené par différentes factions (d’abord par ses concepteurs, qui ne voient en lui qu’une machine de guerre, puis par Shepher, qui le considère lui aussi comme un atout, et enfin par ceux que l’on nomme les « traqueurs », moins néfastes qu’il n’y paraît) ; son évolution est certes au cœur du récit – qui se fait alors roman d’apprentissage), mais c’est d’autres qu’on apprécie davantage, les habitants de cette planète presque harmonieuse (ou qui tend à l'être) : Shepher, Loubiane (la fermière télépathe) ou encore Ston’Faro, fidèle en amitié.
L’univers créé par l’auteur ne saurait déstabiliser, car hormis la maîtrise que certains semblent avoir sur le psychisme et le corps humains, la planète Aria et ses habitants nous ressemblent (eux aussi rêvent de vivre en paix, ils se montrent curieux de tout), et le contexte est balisé d’emblée, même si on entre dans le vif de l’action dès les premières lignes. On se perd parfois un peu dans quelques détails techniques, mais on appréciera la précision avec laquelle les émotions, les processus psychiques et les pulsions qui agitent nos personnages sont retranscrites, ainsi que la relative utopie qu'Aria incarne. On s'amuse aussi de l'indécision et de la passivité de ceux qui sont accoutumés à tempérer leurs émotions (furets obligent !), ce qui donne lieu à quelques scènes de débats démocratiques (où chacun a droit à la parole) qui virent parfois au ressassement et aux tergiversations de toutes sortes...

Indiscutablement philosophique – comme sait parfois l’être l’anticipation qui, sous des allures d’histoires venues d’autres mondes, reste ancrée dans des préoccupations contemporaines – Aria des Brumes se présente comme une fable politique, très humaniste, qui sonde avec habileté, et par le biais d’une écriture alerte, percutante et fluide, des thématiques liées aux processus psychiques et aux notions de choix et de libre-arbitre – tout en dénonçant des travers tout ce qu’il y a de plus actuels (dont la recherche à outrance de la rentabilité économique, l’impérialisme, les tentatives de formatages de toutes sortes, etc.) Un premier roman réussi, inventif, qui nous en dit long sur les pulsions humaines et la résilience de la psyché.

B. Longre
(mars 2008)

Blandine Longre, agrégée d’anglais, est l’une des fondatrices de Sitartmag ; traductrice et critique littéraire, elle s’intéresse tout particulièrement aux écritures contemporaines (francophone, anglophone, asiatique, orientale etc.), à la littérature pour la jeunesse, au théâtre (texte et représentation) et aux relations qu’entretiennent fiction et réel.
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