L’Amour du français
Alain Rey

Denoël, 2007.
Nouveau dictionnaire de la langue verte
Pierre Merle

Denoël, 2007

 

 

« Plutôt la poésie que le pouvoir »

Lexicologue et lexicographe de renom, Alain Rey est aussi historien de la langue, comme en témoigne son fameux, indispensable et passionnant Dictionnaire historique de la langue française, chez Robert. En témoigne aussi cet Amour du français, qui n’a rien d’un dictionnaire, mais qui marie les rigueurs de la science avec les enquêtes historico-linguistiques et les déclarations sentimentales (beau ménage à trois, prolifique et séduisant).
L’ouvrage est construit comme une dissertation : un plan en trois parties nettement annoncées dans l’avant-propos (« Les erreurs de l’amour », « La grande métisserie », « Au péril du verbe»), qui toutes s’appuient sur une exploration à la fois savante et réaliste du passé, mais aussi sur un état actuel de la langue française et de sa diversité ainsi que sur les questions que pose son emploi, en particulier dans la perspective de « deux dynamismes » : «l’expressif, musical et poétique, et le politique, fondé sur la communication et la force d’agir ».

On apprend sans cesse et beaucoup, dans ce livre – comme toujours avec Alain Rey, dont la radio et la télévision ont permis au grand public d’apprécier le ton à la fois didactique et jouissif qu’il utilise pour décortiquer le lexique et son histoire. Saviez-vous, par exemple, que « le premier véritable grammairien […] est Panini, brahmane du nord de l’Inde, au IVe siècle avant l’ère chrétienne » ? Et aviez-vous réalisé que « ce ne sont pas les langues qui vivent et meurent, mais ceux qui les parlent » ? Surtout, on se délecte à lire une véritable déclaration d’amour à la langue et à tout ce qu’elle implique. Un amour inconditionnel, mais engagé «contre les puristes et autres censeurs », comme le précise le sous-titre. Contre Malherbe et les Académiciens, pour Rabelais et la « créolisation » ; contre l’immobilisme stérile, pour «l’ouverture au monde » d’un français qui, bien évidemment, ne se limite pas (et de moins en moins) à l’Hexagone : « La langue française et sa situation actuelle sont les produits, d’abord d’un immense métissage européen, puis de flux et de reflux planétaires ».

Alain Rey est un spécialiste, certes, mais un spécialiste plein d’élan et d’affection, un spécialiste qui n’hésite pas à prendre parti : « Entre le Pouvoir, qui se sert du langage pour satisfaire ses appétits, entraîner les humains, les tromper peut-être, les séduire et les entraîner toujours, et la Poésie, qui sert le langage, le nourrit, l’enrichit et lui donne force, les amoureux du français ne sauraient hésiter ». N’hésitons pas à lui emboîter le pas : la langue française peut souffrir un nombre infini d’amoureux.

Comme pour illustrer la vivacité de la langue française et, pour être précis, la pluralité des langues françaises, Denoël publie parallèlement le Nouveau dictionnaire de la langue verte, dans lequel Pierre Merle, autre spécialiste, autre amoureux de la langue, auteur de nombreuses recensions lexicales, dresse un état non exhaustif (vu l’extrême rapidité des changements) mais fort intéressant (et fort plaisant) du « français argotique et familier du XXIe siècle ». Il s’agit « de la langue commune », comme le précise Claude Duneton dans sa préface, mais d’une langue émanant de « toutes les classes de la société ».

Pierre Merle a de grands ancêtres : Alfred Delvau, Hector France, lexicographes du XIXe et du début du XXe siècles. Il fait donc œuvre de continuateur ; mais l’exploration de la « langue vive» n’est et ne sera jamais terminée, puisqu’elle est toujours en formation, toujours en mouvement. Et l’exploration d’un tel dictionnaire est pour le lecteur une source de connaissances et de plaisirs toujours renouvelés. Sans berlurer, les feuilles de ce « Nouveau dictionnaire » resteront longtemps vertes.

Jean-Pierre Longre
(novembre 2007)

 

Jean-Pierre Longre enseigne la littérature contemporaine à l’Université Jean Moulin Lyon 3. Auteur d’études sur divers écrivains du XXe siècle, collaborateur de revues, il a participé à la publication des romans de Queneau dans la Bibliothèque de la Pléiade, s’intéresse à la comparaison des arts (littérature, musique, peinture) et effectue des recherches sur les littératures francophones (Roumanie et Belgique en particulier). Derniers ouvrages parus : Raymond Queneau en scènes (Presses Universitaires de Limoges, 2005) et Jean Prévost aux avant-postes (Collectif, avec William Marx, Les Impressions Nouvelles).

 

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