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Chats, pantins et bouffons...
Anne Fine, romancière
polyvalente et prolifique, écrit aussi bien des histoires
amusantes et rocambolesques pour les plus jeunes que des récits
subtilement complexes, destinés à un vaste public,
adulte et/ou adolescent. On ira, pour s’en convaincre, voir
du côté de ses trois dernières parutions en
français, des romans bien différents les uns des autres
mais qui portent néanmoins tous trois la marque de cette
créatrice inventive, dont l’écriture parvient
à toucher le cœur et l’esprit.
Le
chat assassin, le retour, fait suite au Journal
d’un assassin et met en mots et en images (les
illustrations sont de Véronique Deiss) les vacances de Tuffy,
le chat de la maison, ravi de se retrouver enfin seul… Ses
maîtres ont pourtant engagé un chat-sitter, un pasteur
rigide, méticuleux et beaucoup trop sérieux, incapable
de supporter l'indépendance de Tuffy et de ne pas le voir
se comporter comme un… chien, c’est à dire en
animal obéissant et docile : «nous, les chats,
nous ne sommes pas censés être là, comme les
chiens, à faire exactement ce que l’on nous dit de
faire, à vous regarder avec dévouement… (…)
Nous vivons notre vie, voilà ce que nous faisons, nous les
chats. » Et ce « M. Tout-est-toujours-impeccable-chez-moi
» n’est pas de taille à affronter le besoin
de liberté de Tuffy, ses escapades nocturnes ou son entêtement
à vouloir rejoindre sa bande pour explorer les poubelles
des restaurants. Mais Tuffy a d’autres chats à fouetter…
par exemple éviter de tomber dans les mains de Mélanie,
la petite voisine, qui prie que le ciel lui envoie un «petit
animal à cajoler ».
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Ce
récit drôle et mouvementé, les plus jeunes
lecteurs le lisent d’une traite, tout en riant des péripéties
et des quiproquos qui le parsèment. Le chat y est ici
présenté comme un animal astucieux et pique-assiette,
aventureux mais pas trop (il aime son confort), et les jugements
que le narrateur porte sur les humains font preuve d’une
grande lucidité, soulevant de nombreuses questions
sur la fonction des animaux domestiques et la place qu’ils
peuvent prendre dans nos vies… Jusqu’à
quel point un animal de compagnie peut-il être humanisé
? L'auteure semble ainsi dénoncer la démesure
anthropomorphique dont font montre certains humains, qui font
de leurs animaux des peluches vivantes ou des jouets à
choyer ; et ce récit, en donnant la parole, justement,
à un chat, montre au lecteur qu’un chat est un
chat… et doit le rester, qu’il faut pouvoir le
considérer pour ce qu’il est. |
L' idée
que chacun doit pouvoir garder sa place s’applique aussi aux
enfants qui, dans Billy le Transi (roman
que l’on peut lire dès neuf ou dix ans), sont amenés
à remplacer les adultes, quand ces derniers sont absents
ou bien qu’ils se comportent de manière infantile et
régressive. C’est le cas de Wen, l’oncle de Will
et de Clarrie (la jeune narratrice), le seul adulte sur lequel ils
peuvent se reposer après que leur père est parti faire
fortune en Australie et leur mère se retrouve emprisonnée
pour un vol qu’elle n’a pas commis. Mais les sautes
d’humeur d’Oncle Wen, qui gagne chichement sa vie en
présentant chaque soir un spectacle de ventriloque à
l’Alhambra, sans parler de sa « terrible affection
pour la bière », obligent le frère et la
sœur à prendre les choses en main. Clarrie doit cesser
d’aller à l’école pour s’occuper
de la maison et veiller sur son frère Will, et ainsi endosser
le rôle d’une petite maman, tout en travaillant la journée
pour assurer leur subsistance – inutile de compter sur leur
oncle pour cela, il préfère d’abord satisfaire
égoïstement ses propres désirs. Ce dernier se
plaint régulièrement du maigre cachet que lui offre
la directrice de l’Alhambra, alors qu’il estime que
son spectacle avec Billy le Transi, le pantin à qui il donne
la parole, vaut mieux que cela. Ce qui donne une idée à
Will, qui est aussi un excellent élève et un écrivain
en herbe : il va ajouter du piment au numéro de son oncle
en se faisant passer pour un garçon-pantin… Clarrie
accepte à condition que Will puisse continuer à aller
en classe. Le numéro est un succès, mais dérange
Clarrie, qui voit clairement que son oncle exploite l’enfant
: « j’étais (…) furieuse qu’il
ait pu s’emparer de l’intelligence et de la générosité
de mon frère, et qu’il les ait utilisées pour
(…) amuser trois cents personnes. » Et surtout,
la métamorphose de Will l’effraye un peu, tant il semble
investir son âme dans son rôle de pantin de bois, allant
jusqu’à ne plus ressembler à un vrai petit garçon,
mais à une marionnette au visage exsangue, à un petit
robot amer et épuisé.
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Les
épreuves que traversent les deux enfants seront surmontées,
non sans mal, en particulier grâce à la détermination
de Clarrie qui, déjà, joue elle aussi un rôle
qui ne convient pas à son âge, contre son gré
: un rôle maternel et paternel tout à la fois,
et qui, face à l’infantilisme de l’oncle
égocentrique, dérange.
Roman d’apprentissage, donc, situé à une
époque imprécise (on pense entre autres à
l’Angleterre victorienne et à l’enfance
telle qu’elle est montrée dans les romans de
Charles Dickens), où la jeune Clarrie, entre bravoure
et soumission, incarne l’enfance malmenée, exploitée
mais capable de rebondir et de faire preuve d’une étonnante
résilience… en dépit des absences parentales
et des dysfonctionnements familiaux évoqués
ici. |
Un autre portrait
d’enfant confronté à l'abandon adulte fait l’objet
de La tête à l’envers
(traduction de l’anglais « Up on Cloud Nine »
- littéralement « au septième ciel
»), qui lui se déroule dans un temps plus proche,
mais là encore raconté à la première
personne par un jeune adolescent, Ian, qui se fait le biographe
de son ami Stol – celui-ci est étendu sur un lit d’hôpital,
et on ne sait s’il va s’en sortir… Ian, à
défaut de pouvoir s’adresser directement à Stol,
écrit et revient sur leurs souvenirs communs, sur le caractère
singulier et les idiosyncrasies de son ami, un garçon fantasque
et cyclothymique, presque un frère : la mère de Ian
l’élève en grande partie, en palliant depuis
longtemps les absences des parents de Stol (l’une est styliste,
l’autre juge, et tous deux ploient sous le travail) –
elle l’a comme adopté, lui offrant confort et affection,
une vie stable et régulière ; bref, la famille de
Ian est une authentique famille d’accueil chez qui Stol s’empresse
de se rendre quand ses parents défaillants le délaissent.
Cette question intéresse beaucoup Ian : lui-même est
un enfant trouvé et adopté qui s’interroge parfois
sur ses origines, sans pourtant remettre en cause l’idée
que ses véritables parents sont bel et bien ceux qui l’aiment
et l’élèvent.
Mais son propos
est avant tout centré sur Stol, alter ego ambivalent et fantasque,
un garçon tour à tour mythomane et franc, déroutant,
dont les idées fixes et la spontanéité dérangent,
en particulier dans le milieu scolaire. Et Ian de creuser le passé,
de revenir sur des conversations et des jeux partagés, de
fouiller sa mémoire à la recherche d’indices
qui pourraient l’éclairer sur le geste fatal de son
ami, maintenant hospitalisé. La suite d’anecdotes et
de tranches de vie se lit avec bonheur, et le récit de Ian
est passionnant, souvent très drôle — en particulier
quand Stol se montre d’une lucidité si audacieuse q'elle
pourrait passer pour de l’insolence auprès des professeurs
ou des autres adultes : « il est comme les bouffons de
Shakespeare, qui ont le droit de se moquer du roi. Il est au-dessus
des règles et se permet de dire tout haut ce que les autres
pensent tout bas. », constate Ian, ajoutant qu’ainsi,
aucun élève ne se moque de lui, même lorsque
en public, il met en cause le comportement des autres garçons,
incapables de montrer leurs sentiments ou de se débarrasser
de leur carapace («cette épouvantable habitude»
de porter un masque), ou bien déclare ouvertement au révérend
« que Dieu n’était qu’un "ami
que les adultes se sont inventés." ». Mais
Ian pense aussi que Stol «est un peu amoureux de la mort
», sachant qu’il s’est déjà
mis en danger par le passé…
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La
romancière ne craint pas d’aborder directement
la thématique du suicide et du mal-être adolescent
avec une rare largesse de vue, et les questionnements existentiels
de Stol atteignent profondément le lecteur, même
si de nombreuses touches d’humour éclairent le
roman. Mais on ne s’arrêtera pas là, car
c’est le personnage de Stol qui fascine avant tout,
cette création littéraire hors normes qui rappelle
d’autres personnages «différents»,
en marge du monde et au bord du gouffre, comme l’Owen
Meany de John Irving ou le Christopher de Mark
Haddon. Et seul Ian est capable de le ramener à
la vie et à la raison, de lui apporter un minimum de
structure (n’oublions pas que c’est lui qui mène
le récit et donne sa forme à la narration),
quitte à le secouer un peu ; c’est aussi à
lui que reviennent les mots de la fin : «Avec des
hauts et des bas. Car ainsi va notre vie. » |
Blandine
Longre
(février 2006)
Blandine
Longre, agrégée d’anglais, est
l’une des fondatrices de Sitartmag ; rédactrice en
chef depuis mai 1999, elle s’intéresse tout particulièrement
aux écritures contemporaines (francophone, anglophone, asiatique,
orientale etc.), à la littérature pour la jeunesse,
au théâtre (texte et représentation) et aux
relations qu’entretiennent fiction et réel.

http://www.annefine.co.uk/
http://www.ecoledesloisirs.fr
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