Le chat assassin, le retour
traduit de l'anglais par Véronique Haïtse
Ecole des loisirs - coll. Mouche, 2006

Billy le Transi
traduit de l'anglais par Agnès Desarthe
Ecole des loisirs - coll. Neuf, 2006

La tête à l'envers
traduit de l'anglais par Dominique Kugler
Ecole des loisirs - coll. Médium, 2006

 

 

Chats, pantins et bouffons...

Anne Fine, romancière polyvalente et prolifique, écrit aussi bien des histoires amusantes et rocambolesques pour les plus jeunes que des récits subtilement complexes, destinés à un vaste public, adulte et/ou adolescent. On ira, pour s’en convaincre, voir du côté de ses trois dernières parutions en français, des romans bien différents les uns des autres mais qui portent néanmoins tous trois la marque de cette créatrice inventive, dont l’écriture parvient à toucher le cœur et l’esprit.

Le chat assassin, le retour, fait suite au Journal d’un assassin et met en mots et en images (les illustrations sont de Véronique Deiss) les vacances de Tuffy, le chat de la maison, ravi de se retrouver enfin seul… Ses maîtres ont pourtant engagé un chat-sitter, un pasteur rigide, méticuleux et beaucoup trop sérieux, incapable de supporter l'indépendance de Tuffy et de ne pas le voir se comporter comme un… chien, c’est à dire en animal obéissant et docile : «nous, les chats, nous ne sommes pas censés être là, comme les chiens, à faire exactement ce que l’on nous dit de faire, à vous regarder avec dévouement… (…) Nous vivons notre vie, voilà ce que nous faisons, nous les chats. » Et ce « M. Tout-est-toujours-impeccable-chez-moi » n’est pas de taille à affronter le besoin de liberté de Tuffy, ses escapades nocturnes ou son entêtement à vouloir rejoindre sa bande pour explorer les poubelles des restaurants. Mais Tuffy a d’autres chats à fouetter… par exemple éviter de tomber dans les mains de Mélanie, la petite voisine, qui prie que le ciel lui envoie un «petit animal à cajoler ».


Ce récit drôle et mouvementé, les plus jeunes lecteurs le lisent d’une traite, tout en riant des péripéties et des quiproquos qui le parsèment. Le chat y est ici présenté comme un animal astucieux et pique-assiette, aventureux mais pas trop (il aime son confort), et les jugements que le narrateur porte sur les humains font preuve d’une grande lucidité, soulevant de nombreuses questions sur la fonction des animaux domestiques et la place qu’ils peuvent prendre dans nos vies… Jusqu’à quel point un animal de compagnie peut-il être humanisé ? L'auteure semble ainsi dénoncer la démesure anthropomorphique dont font montre certains humains, qui font de leurs animaux des peluches vivantes ou des jouets à choyer ; et ce récit, en donnant la parole, justement, à un chat, montre au lecteur qu’un chat est un chat… et doit le rester, qu’il faut pouvoir le considérer pour ce qu’il est.

L' idée que chacun doit pouvoir garder sa place s’applique aussi aux enfants qui, dans Billy le Transi (roman que l’on peut lire dès neuf ou dix ans), sont amenés à remplacer les adultes, quand ces derniers sont absents ou bien qu’ils se comportent de manière infantile et régressive. C’est le cas de Wen, l’oncle de Will et de Clarrie (la jeune narratrice), le seul adulte sur lequel ils peuvent se reposer après que leur père est parti faire fortune en Australie et leur mère se retrouve emprisonnée pour un vol qu’elle n’a pas commis. Mais les sautes d’humeur d’Oncle Wen, qui gagne chichement sa vie en présentant chaque soir un spectacle de ventriloque à l’Alhambra, sans parler de sa « terrible affection pour la bière », obligent le frère et la sœur à prendre les choses en main. Clarrie doit cesser d’aller à l’école pour s’occuper de la maison et veiller sur son frère Will, et ainsi endosser le rôle d’une petite maman, tout en travaillant la journée pour assurer leur subsistance – inutile de compter sur leur oncle pour cela, il préfère d’abord satisfaire égoïstement ses propres désirs. Ce dernier se plaint régulièrement du maigre cachet que lui offre la directrice de l’Alhambra, alors qu’il estime que son spectacle avec Billy le Transi, le pantin à qui il donne la parole, vaut mieux que cela. Ce qui donne une idée à Will, qui est aussi un excellent élève et un écrivain en herbe : il va ajouter du piment au numéro de son oncle en se faisant passer pour un garçon-pantin… Clarrie accepte à condition que Will puisse continuer à aller en classe. Le numéro est un succès, mais dérange Clarrie, qui voit clairement que son oncle exploite l’enfant : « j’étais (…) furieuse qu’il ait pu s’emparer de l’intelligence et de la générosité de mon frère, et qu’il les ait utilisées pour (…) amuser trois cents personnes. » Et surtout, la métamorphose de Will l’effraye un peu, tant il semble investir son âme dans son rôle de pantin de bois, allant jusqu’à ne plus ressembler à un vrai petit garçon, mais à une marionnette au visage exsangue, à un petit robot amer et épuisé.


Les épreuves que traversent les deux enfants seront surmontées, non sans mal, en particulier grâce à la détermination de Clarrie qui, déjà, joue elle aussi un rôle qui ne convient pas à son âge, contre son gré : un rôle maternel et paternel tout à la fois, et qui, face à l’infantilisme de l’oncle égocentrique, dérange.
Roman d’apprentissage, donc, situé à une époque imprécise (on pense entre autres à l’Angleterre victorienne et à l’enfance telle qu’elle est montrée dans les romans de Charles Dickens), où la jeune Clarrie, entre bravoure et soumission, incarne l’enfance malmenée, exploitée mais capable de rebondir et de faire preuve d’une étonnante résilience… en dépit des absences parentales et des dysfonctionnements familiaux évoqués ici.

Un autre portrait d’enfant confronté à l'abandon adulte fait l’objet de La tête à l’envers (traduction de l’anglais « Up on Cloud Nine » - littéralement « au septième ciel »), qui lui se déroule dans un temps plus proche, mais là encore raconté à la première personne par un jeune adolescent, Ian, qui se fait le biographe de son ami Stol – celui-ci est étendu sur un lit d’hôpital, et on ne sait s’il va s’en sortir… Ian, à défaut de pouvoir s’adresser directement à Stol, écrit et revient sur leurs souvenirs communs, sur le caractère singulier et les idiosyncrasies de son ami, un garçon fantasque et cyclothymique, presque un frère : la mère de Ian l’élève en grande partie, en palliant depuis longtemps les absences des parents de Stol (l’une est styliste, l’autre juge, et tous deux ploient sous le travail) – elle l’a comme adopté, lui offrant confort et affection, une vie stable et régulière ; bref, la famille de Ian est une authentique famille d’accueil chez qui Stol s’empresse de se rendre quand ses parents défaillants le délaissent. Cette question intéresse beaucoup Ian : lui-même est un enfant trouvé et adopté qui s’interroge parfois sur ses origines, sans pourtant remettre en cause l’idée que ses véritables parents sont bel et bien ceux qui l’aiment et l’élèvent.

Mais son propos est avant tout centré sur Stol, alter ego ambivalent et fantasque, un garçon tour à tour mythomane et franc, déroutant, dont les idées fixes et la spontanéité dérangent, en particulier dans le milieu scolaire. Et Ian de creuser le passé, de revenir sur des conversations et des jeux partagés, de fouiller sa mémoire à la recherche d’indices qui pourraient l’éclairer sur le geste fatal de son ami, maintenant hospitalisé. La suite d’anecdotes et de tranches de vie se lit avec bonheur, et le récit de Ian est passionnant, souvent très drôle — en particulier quand Stol se montre d’une lucidité si audacieuse q'elle pourrait passer pour de l’insolence auprès des professeurs ou des autres adultes : « il est comme les bouffons de Shakespeare, qui ont le droit de se moquer du roi. Il est au-dessus des règles et se permet de dire tout haut ce que les autres pensent tout bas. », constate Ian, ajoutant qu’ainsi, aucun élève ne se moque de lui, même lorsque en public, il met en cause le comportement des autres garçons, incapables de montrer leurs sentiments ou de se débarrasser de leur carapace («cette épouvantable habitude» de porter un masque), ou bien déclare ouvertement au révérend « que Dieu n’était qu’un "ami que les adultes se sont inventés." ». Mais Ian pense aussi que Stol «est un peu amoureux de la mort », sachant qu’il s’est déjà mis en danger par le passé…


La romancière ne craint pas d’aborder directement la thématique du suicide et du mal-être adolescent avec une rare largesse de vue, et les questionnements existentiels de Stol atteignent profondément le lecteur, même si de nombreuses touches d’humour éclairent le roman. Mais on ne s’arrêtera pas là, car c’est le personnage de Stol qui fascine avant tout, cette création littéraire hors normes qui rappelle d’autres personnages «différents», en marge du monde et au bord du gouffre, comme l’Owen Meany de John Irving ou le Christopher de Mark Haddon. Et seul Ian est capable de le ramener à la vie et à la raison, de lui apporter un minimum de structure (n’oublions pas que c’est lui qui mène le récit et donne sa forme à la narration), quitte à le secouer un peu ; c’est aussi à lui que reviennent les mots de la fin : «Avec des hauts et des bas. Car ainsi va notre vie. »

Blandine Longre
(février 2006)

Blandine Longre, agrégée d’anglais, est l’une des fondatrices de Sitartmag ; rédactrice en chef depuis mai 1999, elle s’intéresse tout particulièrement aux écritures contemporaines (francophone, anglophone, asiatique, orientale etc.), à la littérature pour la jeunesse, au théâtre (texte et représentation) et aux relations qu’entretiennent fiction et réel.

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