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Tragédies
de l’Inde moderne
Ce beau roman
est double : il est à la fois une illustration de l’Histoire
de l’Inde depuis son indépendance et une saga relatant
le destin de plusieurs personnes prises dans un réseau de
fatalités liées à cette Histoire.
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La
plupart des personnages sont originaires du Punjab et Sikhs,
ce qui les mêle étroitement aux tragédies
liées à la partition (massacres entre musulmans
et hindous) puis aux problèmes liés à
la politique d’Indira Gandhi vis-à-vis des Sikhs
(massacres au Temple d’or d’Amristar, assassinat
d’Indira Gandhi et représailles contre les Sikhs
dans toute l’Inde) et à la guerre du Bengladesh.
Certains ont émigré à Vancouver, et l’on
suit avec eux les événements, les voyant passer
de la fraternité des émigrés à
la haine, avec la montée des extrémismes, les
manipulations et les rumeurs. Autant dire que du côté
de l’Histoire, les événements sont sombres. |
Ils le sont
aussi du côté des histoires, même si pendant
les deux premiers tiers du roman, il y a de nombreuses ouvertures
vers la description d’une vie paisible, d’une prospérité
gagnée peu à peu, de petits miracles, de retrouvailles,
d’amours et d’amitiés, d’espoirs en une
vie meilleure pour les générations futures, d’intégration
au pays d’accueil et de rêves de retour au pays pour
ceux qui sont partis. La peinture du quartier d’immigrés
de Vancouver et des rapports qui se nouent (ou se tendent) entre
Indous et Chinois, Sikhs et Pakistanais, etc. est très intéressante,
vivante et gaie.
On suit la destinée de trois femmes, de trois générations,
de l’optimisme au désespoir, à travers les événements
du quotidien : travaux de la maison, relations conjugales, soucis
pour les enfants, disputes ou connivences de voisines. L’entrelacement
des histoires à l’Histoire fait que tout finit par
prendre une allure de destin tragique : celle qui a « volé
» son mari à sa soeur puis un enfant à sa nièce
finit par le payer très cher. Celle qui a cru se protéger
en rejouant l’histoire de sa mère est rattrapée
par ses propres précautions, celle que l’on comparaît
à un héros suspendu dans les airs subit le même
sort, celui qui tentait de donner à son fils adoptif la fierté
de ses origines est tué par ce qu’il a nourri et hébergé
sous son toit, et cet oiseau de nuit mythique et funeste semble
avoir chanté pour tous les personnages.
On pourrait dire la même chose du pays tout entier et même
de sa diaspora : la peinture des mécanismes et des manifestations
des extrémismes, les cruautés et les haines réciproques
font que cette Inde d’aujourd’hui, plus ou moins pacifiée,
offre l’image de toutes les sociétés multiculturelles,
qui vivent en bonne entente jusqu’au moment où elles
sont prêtes à s’entredéchirer. Les jeunes
gens en quête d’identité récupérés
par les extrémistes apparaissent comme les premières
victimes de ce basculement, autant que comme des responsables. Que
cela soit vu essentiellement par des points de vues féminins
donne à cette réflexion une valeur supplémentaire,
chargée d’humanité, qui font de ce roman très
romanesque, qui exploite tous les ressorts de la fiction, un texte
porteur de leçons et d’interrogations contemporaines.
Anne-Marie
Mercier-Faivre
(août 2007)
Anne-Marie
Mercier-Faivre
est
professeure des Universités. Elle enseigne à l'IUFM
de Lyon et à l'Université Lumière-Lyon 2.

http://www.philippe-rey.fr/litterature/oiseau_nuit.html
lire
aussi
Tamarind woman (Bloomsbury,
2002) / Memsahib (P. Rey 2004)
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