Entends-tu l’oiseau de nuit ?
Traduit de l’anglais par Françoise Adelstain
Philippe Rey, 2007


 

Tragédies de l’Inde moderne

Ce beau roman est double : il est à la fois une illustration de l’Histoire de l’Inde depuis son indépendance et une saga relatant le destin de plusieurs personnes prises dans un réseau de fatalités liées à cette Histoire.

La plupart des personnages sont originaires du Punjab et Sikhs, ce qui les mêle étroitement aux tragédies liées à la partition (massacres entre musulmans et hindous) puis aux problèmes liés à la politique d’Indira Gandhi vis-à-vis des Sikhs (massacres au Temple d’or d’Amristar, assassinat d’Indira Gandhi et représailles contre les Sikhs dans toute l’Inde) et à la guerre du Bengladesh. Certains ont émigré à Vancouver, et l’on suit avec eux les événements, les voyant passer de la fraternité des émigrés à la haine, avec la montée des extrémismes, les manipulations et les rumeurs. Autant dire que du côté de l’Histoire, les événements sont sombres.

Ils le sont aussi du côté des histoires, même si pendant les deux premiers tiers du roman, il y a de nombreuses ouvertures vers la description d’une vie paisible, d’une prospérité gagnée peu à peu, de petits miracles, de retrouvailles, d’amours et d’amitiés, d’espoirs en une vie meilleure pour les générations futures, d’intégration au pays d’accueil et de rêves de retour au pays pour ceux qui sont partis. La peinture du quartier d’immigrés de Vancouver et des rapports qui se nouent (ou se tendent) entre Indous et Chinois, Sikhs et Pakistanais, etc. est très intéressante, vivante et gaie.
On suit la destinée de trois femmes, de trois générations, de l’optimisme au désespoir, à travers les événements du quotidien : travaux de la maison, relations conjugales, soucis pour les enfants, disputes ou connivences de voisines. L’entrelacement des histoires à l’Histoire fait que tout finit par prendre une allure de destin tragique : celle qui a « volé » son mari à sa soeur puis un enfant à sa nièce finit par le payer très cher. Celle qui a cru se protéger en rejouant l’histoire de sa mère est rattrapée par ses propres précautions, celle que l’on comparaît à un héros suspendu dans les airs subit le même sort, celui qui tentait de donner à son fils adoptif la fierté de ses origines est tué par ce qu’il a nourri et hébergé sous son toit, et cet oiseau de nuit mythique et funeste semble avoir chanté pour tous les personnages.
On pourrait dire la même chose du pays tout entier et même de sa diaspora : la peinture des mécanismes et des manifestations des extrémismes, les cruautés et les haines réciproques font que cette Inde d’aujourd’hui, plus ou moins pacifiée, offre l’image de toutes les sociétés multiculturelles, qui vivent en bonne entente jusqu’au moment où elles sont prêtes à s’entredéchirer. Les jeunes gens en quête d’identité récupérés par les extrémistes apparaissent comme les premières victimes de ce basculement, autant que comme des responsables. Que cela soit vu essentiellement par des points de vues féminins donne à cette réflexion une valeur supplémentaire, chargée d’humanité, qui font de ce roman très romanesque, qui exploite tous les ressorts de la fiction, un texte porteur de leçons et d’interrogations contemporaines.

Anne-Marie Mercier-Faivre
(août 2007)

Anne-Marie Mercier-Faivre est professeure des Universités. Elle enseigne à l'IUFM de Lyon et à l'Université Lumière-Lyon 2.

http://www.philippe-rey.fr/litterature/oiseau_nuit.html

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(Bloomsbury, 2002) / Memsahib (P. Rey 2004)