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Là
où vont nos pères, de Tan Shaun, Dargaud,
2007 (Long courrier)
Exit
Wounds / traduit de l’hébreu, de Rutu Modan,
Actes Sud BD, 2007
Ma
maman est en Amérique, elle a rencontré Buffalo
Bill, de Jean Régnaud et Emile Bravo, Gallimard.
La
Marie en plastique, de Pascal Rabaté et David Prudhomme,
Futuropolis, 2006, 2007
R.G.,
tome 1 : Riyad-sur-Seine, de Pierre Dragon et Frederik Peeters,
Gallimard, 2007 (Bayou)
Trois
ombres, de Cyril Pedrosa, Delcourt, 2007 (Shampooing)
Sillage,
tome 10 : Retour de flammes, de Jean-David Morvan et Philippe
Buchet, Delcourt, 2007 (Néopolis)
L’Envolée
sauvage, de Laurent Galandon et Arno Monin, Bamboo, 2006
et 2007 (Angle de vie)
Bételgeuse,
tome 5 : L’autre, de Léo, Dargaud
Seules
contre tous, de Miriam Katin, Seuil

www.bdangouleme.com
Nouvelle
équipe, nouvelle organisation, nouveaux partenaires et réorganisation
des Prix attribués pour cette 35ème édition
du Festival d’Angoulême, l’événement
phare de la bande dessinée en France et en Europe. L’édition
2008 propose un palmarès nettement plus consensuel que par
le passé, mettant en avant des albums grand public, où
les « grands » éditeurs traditionnels de bande
dessinée retrouvent une place de choix.
Une cinquantaine d’albums était en compétition,
parus durant l’année 2007. Voici le palmarès.
Le
Fauve d’or est le prix qui, désormais, couronne
le Meilleur album de l’année.

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Là
où vont nos pères, de Tan Shaun, Dargaud,
2007 (Long courrier)
Cet album
magnifique traite d’un sujet plus que jamais d’actualité,
l’émigration, à travers une histoire qui
peut être celle de millions de gens ordinaires, subie
et vécue dans n’importe quelle époque
et n’importe quel endroit. Le titre français
est d’ailleurs très explicite : « nos »
pères, avec l’emploi de ce possessif qui souligne
l’universalité de l’histoire. Tan Shaun
s’adresse à tous car tous les pères, où
qu’ils vivent, peuvent être amenés à
s’exiler, à quitter leur coin de terre et leurs
familles pour tenter de trouver ailleurs ce qu’ils n’avaient
plus chez eux : une vie meilleure, un travail, une dignité
perdue. |
Un jour donc,
un homme prend sa valise, embrasse sa femme et sa fille aux visages
tristes et s’en va, seul. Il quitte une cité populaire,
assombrie par les fumées noires et envahissantes des cheminées.
Il prend d’abord le train puis embarque sur un bateau pour
traverser l’océan. Sa vie est désormais derrière
lui, celles qu’il aime aussi mais « là »
où il va, il y a peut-être l’espoir. Il aborde
dans un pays nouveau, étrange, inconnu où tout est
différent, les gens, la langue, la ville, les paysages, les
habitudes… C’est une grande violence, un véritable
bouleversement ! C’est « là » qu’il
doit tout réapprendre, qu’il doit s’adapter pour
tenter de bâtir une autre vie, pour faire venir les siens
plus tard. « Là », il cherche un abri, un travail,
il rencontre d’autres gens, des exilés comme lui avec
lesquels il tisse de nouveaux liens, renforcés par cette
expérience commune de l’exil, ce sentiment si fort
et si douloureux de n’être plus de nulle part, de n’avoir
pas encore de place, de n’être pas encore une personne,
sinon un étranger.
Shaun Tan parle
d’un sujet fort et il en parle à tous. D’une
part, parce qu’il a choisi de réaliser un album muet.
Il n’y a en effet aucune bulle, aucun récitatif. Seules
les images disent avec une force inouïe le chemin du personnage.
Et quelles images ! Alternent des planches composées de petites
vignettes carrées et de grandes images pleine page, colorées
dans des tonalités sépia ou grises, qui rappellent
bien sûr les anciennes photographies délavées
ou les films d’actualité qui montraient l’arrivée
des immigrants européens à Ellis Island, la «
porte » de l’Amérique à New York, avec
leurs valises fatiguées et leurs espoirs. Ces tonalités
délavées invitent les lecteurs à l’émotion,
appellent des souvenirs familiaux peut-être, ou bien qui appartiennent
à un patrimoine commun, nous font osciller entre le rêve
et la réalité, entre le présent et le passé,
entre là où l’on vit et les « là
» que nos pères ont dû quitter, pour nous. Le
parti pris de la seule image place ce récit dans une dimension
universelle et oblige les lecteurs à s’accrocher aux
visages, aux postures, aux décors pour comprendre le récit.
Une histoire immédiatement lisible et compréhensible
par tous.
D’autre
part, Shaun Tan choisit un lieu d’arrivée qui n’est
connu de personne, ni identifiable. Il invente un monde onirique,
il crée des décors, des bâtiments, des objets,
des animaux, des fruits, des écritures inconnus, qui participent
à accroître chez le lecteur comme chez le personnage
un sentiment d’insécurité et d’angoisse
devant ce que l’on ne reconnaît pas, où les repères
ne sont guère possibles. En cela, il parvient à montrer
ce à quoi sont confrontés tous ceux qui doivent subir
l’exil.
Un album d’une très grande maîtrise graphique,
à la fois récit initiatique, fable moderne universelle,
qui envoûte et bouleverse complètement. C’est
aussi un message de tolérance, profondément humaniste,
qui invite chacun à réfléchir sur l’acceptation
de la différence et à ce qu’est vraiment un
« étranger » : un être humain ! Et non
pas un chiffre dans d’inhumaines statistiques ! Un message
qui doit être compris et porté par tous, surtout par
les tristes temps qui courent…
Shaun
Tan est né en 1974 et il a grandi dans la banlieue
de Perth en Australie : « l’une des villes les plus
isolées du monde, perdue entre un vaste désert et
un océan encore plus grand. De plus, mes parents se sont
installés dans une banlieue récemment construite,
sans identité ni histoire culturelle claire, donc. Être
à moitié Chinois, à un moment et un endroit
où cela était complètement inhabituel a aussi
pu accentuer cet intérêt pour la notion ‘’d’appartenance’’,
puisqu’on me demandait systématiquement “d’où
je venais ?“, ce à quoi ma réponse “d’ici“
ne provoquait qu’une question supplémentaire “d’où
viennent tes parents ? », explique-t-il lorsqu’il
parle de son travail et de la manière dont il a conçu
l’album.
Il est diplômé de l’Université Western
Australia avec des mentions en Beaux Arts et Littérature
anglaise. Il travaille comme artiste et auteur indépendant,
dans les domaines des livres illustrés pour enfants et de
l’animation. Il a commencé à dessiner dans la
presse et ses livres ont reçus de nombreux prix, comme le
Children’s Book Council of Australia du Meilleur livre illustré
pour The Rabbbits.
En 2001, il a été nommé Meilleur artiste aux
World Fantasy Award de Montreal. Il a reçu également
une mention honorable à la Foire internationale de Bologne,
ainsi que le prix Octogones 2003 au Centre International d’Etudes
en Littérature de jeunesse, en France.
Shaun Tan travaille également pour des studios d’animation,
Blue Sky (L’Age de glace) et Pixar (Toy Story,
Nemo, Les Indestructibles…) en tant que concepteur graphique.
Un seul livre de lui, avant Là Où vont nos pères,
a été traduit en français. Il s’agit
de L’Arbre rouge, publié
en 2003 par La
Compagnie créative, album magnifique aussi,
qui met en page une petite fille perdue, perdue parce que les sentiments
qui l’étreignent ne peuvent pas être dits, l’angoisse,
la peur de l’inconnu, le manque de repère aussi …
Shaun Tan explique
aussi la genèse de l’album en ces termes : «
J’avais tout ceci à l’esprit pendant la longue
période de travail sur Là où vont nos pères,
qui traite de cette expérience. L’histoire de quelqu’un
qui quitte son foyer pour trouver une nouvelle vie dans un pays
inconnu, où même les plus simples détails de
la vie quotidienne sont étranges, conflictuels ou déconcertants
— sans parler du langage. C’est une idée à
laquelle j’ai pensé pendant un certain nombre d’années
avant qu’il se cristallise en scénario pour un livre.
»
Ce qui est intéressant aussi dans le parcours de Shaun Tan,
c’est qu’il n’avait jamais réalisé
de bande dessinée ! Il raconte : « Involontairement,
je me suis retrouvé à travailler sur un « graphic
novel » plutôt que sur un livre illustré. Il
n’y a pas de grande différence entre les deux, mais
un roman graphique insiste peut-être plus sur la continuité
entre les multiples images, et est plus proche en fait, de bien
des façons, de la réalisation d’un film que
de l’illustration. Je n’ai jamais été
un grand lecteur de bande dessinée (étant venu à
l’illustration par la peinture), donc une grande partie de
mon projet a été redirigée par l’étude
de différentes bandes dessinées. Quelles formes ont
les cases ? Combien doit-il y en avoir sur une page ? Quand et comment
passer d’un instant à un autre ? Comment contrôler
le rythme de l’histoire, spécialement quand il n’y
a pas de mots ? Une référence utile fut Understanding
Comics, de Scott McCloud , qui détaille de nombreux aspects
de “l’art séquentiel” de manière
à la fois théorique et pratique, très utile
notamment parce qu’il s’agit d’un essai écrit
en bande dessinée très intelligemment. J’ai
également remarqué que beaucoup de mangas utilisaient
largement la narration silencieuse, et exploitaient un sens du rythme
visuel très différent de l’occidental, ce que
j’ai trouvé très instructif. Simultanément,
j’avais récemment travaillé en tant que réalisateur
sur une adaptation en animation de The Lost Thing (où l’essentiel
de la narration est silencieuse) et donc étudié de
près les techniques de story-board utilisées dans
cette industrie. Toutes ces “études” ont nourri
le style et la structure du livre tout au long des versions complètes
réalisées. »
L’interview
complet de Shaun Tan est très intéressant et il est
à lire sur
le site des éditions Dargaud.

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Les Essentiels mettent en avant cinq excellents albums. Ils
sont décernés aux ouvrages suivants.

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Exit
Wounds / traduit de l’hébreu, de Rutu Modan,
chez Actes Sud BD, 2007
Ce roman
graphique met en scène de manière efficace la
société israélienne dans ce qu’elle
vit de plus quotidien, sur fond d'attentats kamikazes. Deux
personnages se rencontrent et vont nous servir de guides dans
cette immersion : Kobi Franco, le modeste chauffeur de taxi
qui vit replié sur lui-même, et Nomi, issue d’une
famille nantie. A la caserne, où elle fait son service
militaire, on la surnomme la girafe, parce qu’elle est
grande et dotée d’un physique plutôt ingrat.
|
Nomi fait brutalement
irruption dans la vie banale de Kobi pour lui apprendre que son
père a sans doute été la victime non identifiée
d'un attentat. Kobi n’a pas vu son père depuis des
années, mais Nomi le convainc de partir avec elle à
sa recherche. Cet homme, que l’on ne verra jamais, est le
lien entre ces deux personnages dont les motivations sont différentes
–Kobi cherche un père et Nomi un amant- et qui se lancent
dans une quête bien incertaine. Cependant au fil de leurs
pérégrinations une relation forte se noue entre eux.
Kobi et Nomi sont le symbole de ce qu’est devenue la nouvelle
société israélienne, qui a perdu une partie
de ses racines et qui se sent abandonnée, tiraillée
entre des aspirations et des réalités contradictoires.
L’homme qu’ils cherchent tous les deux, si opiniâtrement,
est la figure du père déchu et d’un passé
qui n’explique plus tout le présent. Il y est question
de la recherche de l’identité, de l’absence,
du manque et de la peur devant la violence de la réalité
du pays.
La force de ce récit réside dans le parti pris qu’a
choisi Rutu Modan : dire explicitement le moins possible, parce
que sans doute le malaise de la société, et donc des
personnages qu’ils symbolisent n’est pas dicible. Donc
elle suggère et choisit un trait clair, très épuré,
presque simpliste, pour ses deux personnages au visage parfois inexpressif,
qui évoluent telles des silhouettes suggérées
et désabusées dans des décors très réalistes.
Au lecteur de scruter, de relever les indices dans le creux du récit.
Née en
1966, Rutu Modan a été récompensée à
plusieurs reprises pour son travail d'illustratrice ; elle publie
des dessins humoristiques et politiques dans la presse israélienne
et collabore régulièrement au New York Times.
Elle enseigne la bande dessinée en Israël et participe
à la création d'une nouvelle génération
d'auteurs. Elle a déjà publié en janvier 2005
l'album Energie bloquée
aux éditions Actes Sud BD.
Exit wouds vient d'obtenir le prix France
Info 2008 de la bande dessinée d'actualité et de reportage.
Le prix a été remis lors du Salon du Livre de Paris,
dont l’invité d’honneur est Israël.
Ma maman
est en Amérique, elle a rencontré Buffalo Bill, de
Jean Régnaud et Emile Bravo, Gallimard.

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Sur
la couverture, un petit garçon aux cheveux courts,
portant un costume d’Indien par-dessus son tricot à
rayures rouges et blanches, regarde avec beaucoup d’attention
le recto d’une carte postale. On ne sait pas ce qu’elle
représente : l’Amérique peut-être
? Là où serait sa maman ? Il y a du texte au
verso, mais on ne peut le lire. Serait-ce sa maman ? Jean
est un petit garçon de six ans. Il entre en CP chez
Mme Moinot. Il vit dans une grande maison avec son père
chef d’entreprise souvent absent ou peu disponible,
il a aussi un petit frère et une gouvernante Yvette.
Il n'a pas de copains de classe et surtout il ne sait pas
quoi répondre à la question de début
d’année que pose madame Moinot : «
Que font tes parents ? ». Pour son papa, cela va
encore, Jean sait qu’il est patron ; mais sa maman ?
Pas facile parce qu’elle est n’est plus là,
elle est partie en Amérique. Pour rencontrer Buffalo
Bill. Enfin c’est ce qu’il dit à sa voisine
aussi quand elle l’interroge, parce qu’il reçoit
plein de cartes postales ! |
Une très
jolie bande dessinée sur l'enfance, sur la façon dont
les enfants vivent l'absence, sur la mort et sur les questions que
l'on n'ose pas poser pour ne pas savoir, pour ne pas avoir à
affronter la réalité, sur la manière dont les
adultes s’adressent aux enfants, ou leur taisent la vérité
pour les protéger, pensent-ils… Il y a beaucoup d'humour,
de justesse et de tendresse dans cet album. On y retrouve les copains,
les bagarres, les jeux dans la cour de récré, les
week-end chez les grands parents et les angoisses aussi de l’enfance.
Jean Régnaud
et Emile Bravo sont les auteurs d’une autre série :
Les véritables aventures d'Aleksis Strogonov, parue
chez Dargaud, qui a réédité une Intégrale
en 2004, dans la collection Poisson Pilote.
L’univers, noir et décalé, n’a rien à
voir avec celui de Ma maman… Le héros, Aleksis
Strogonov, est un jeune russe qui évolue dans l’époque
troublée de la révolution de 1917, puis qui assiste
à la montée du nazisme en Allemagne et plus tard encore,
au conflit dans les Balkans. Une dénonciation efficace qui
montre l’absurde du fascisme et de toutes les intolérances.
Emile Bravo est enfin le créateur de la très jolie
série Une épatante aventure de Jules,
publiée également chez Dargaud, dont cinq tomes sont
déjà sortis, destinée à un public d’adolescents.
Une histoire un peu loufoque de science-fiction, traitée
dans un style graphique très « ligne claire ».

La Marie
en plastique, de Pascal Rabaté et David Prudhomme, Futuropolis,
2006, 2007

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«
Tout le monde n’a pas la chance d’être
orphelin » soupirait le Poil de carotte de Jules
Renard. Eh bien, s’il avait connu la famille dont il
est question dans cette chronique acide, il n’aurait
sans doute pas changé d’avis ! La famille Garnier,
c’est une famille ordinaire, de Français prolétaires,
qui vit dans un pavillon dans une campagne française.
Quand les femmes sont à la cuisine, les hommes prennent
l’apéro. Normal, quoi, chacun à sa place
! Dans la famille Garnier, il y a Paul, le père, bon
ouvrier et gentil mari ; Françoise, la mère,
femme au foyer, qui mitonne de la blanquette ou des bouchées
à la reine ; Tom et Lisa, les deux enfants, qui préfèreraient
les nouilles plutôt que les plats en sauce de leur mère
; et puis surtout il y a Edouard et Emilie, les parents de
Françoise, qui vivent avec eux et qui leur pourrissent
la vie et les repas ! |
Emilie est une
croyante pratiquante qui va à Lourdes avec sa paroisse alors
qu’Edouard est communiste, mécréant et grande
gueule ! Et ces deux-là ne cessent de se disputer, de se
traiter de tous les noms, de se chercher querelle à la première
occasion, pour le bonheur des voisins qui se délectent de
ces prises de bec in live, et pour le malheur de Françoise
qui n’en peut plus. Paul, lui, ne dit rien, préférant
se retrancher dans un silence prudent. La situation s’envenime
lorsque Emilie, revenant de Lourdes, décore la télévision
d’une statue de la Vierge : une Marie en plastique. Edouard
réplique illico et accroche au mur le portrait de Lénine,
juste derrière la Marie. Faut pas exagérer tout de
même ! Le drame couve, tandis que la petite Lisa s’apprête
à faire sa communion et que la Marie se met à verser
des larmes … rouges !
Prudhomme et
Rabaté nous concoctent une plongée dans la France
profonde, avec cette chronique très fine et réaliste,
teintée d’humour et de tendresse aussi. On se croirait
presque au théâtre, car la majeure partie de l’action
se déroule dans un lieu unique : la maison familiale. Chaque
personnage y tient son rôle, avec des répliques à
la fois banales ou cinglantes, toujours très justes. Parce
que, à travers les disputes incessantes de ce vieux couple,
on sent le malaise, la difficulté à communiquer, à
se sentir à l’aise, à sa place. On comprend
aussi combien la vie de famille peut être difficile lorsque
l’on fonctionne en huis clos. Et puis le scénario nous
tient en haleine jusqu’à la dernière case où
l’on comprend enfin ce qui se passe avec la fameuse Marie
!
C’est une histoire profondément humaniste, Rabaté
se moque parfois de ses personnages, mais n’est jamais méchant
ni condescendant. Quant au dessin de Prudhomme, il est particulièrement
efficace et se concentre sur les personnages dont il rend les «
trognes » avec un réel bonheur. Ses tons pastel apportent
une certaine douceur au récit et le situent au profond de
l’humain.

R.G.,
tome 1 : Riyad-sur-Seine, de Pierre Dragon et Frederik Peeters,
Gallimard, 2007 (Bayou)
R.G., comprendre
ici Renseignements Généraux, est un polar ; un polar
urbain dont le cadre est Paris : entre une planque en face d'un
magasin de vêtements qui cache des activités louches
derrière les étiquettes, l'ambassade américaine
et l'aéroport de Roissy. R.G. est basé sur du vécu,
sur la vie quotidienne de ces flics de l'ombre, qui guettent, qui
écoutent, qui attendent et qui doivent agir aussi rapidement
parfois. C'est le vécu du co-auteur, Pierre Dragon, qui est
aussi le héros et le narrateur de l'album. Originaire du
Sud-Ouest, il décide de devenir policier dès l'enfance,
en écoutant, fasciné les récits hauts en couleurs
d'un ami de la famille. Il devient gardien de la Paix à paris,
avant d'intégrer une équipe spéciale en civil,
qui sillonne la nuit à la recherche du flagrant délit.
Puis il travaille avec différents services avant de rejoindre
les R.G., pour lesquels il travaille toujours.
Dans l'avant-propos, Joann Sfar, directeur de la collection, explique
la rencontre et la genèse de l'album.Il rencontre Pierre
Dragon à l'occasion du procès de Charlie Hebdo en
2006 pour l'affaire des caricatures de Mahomet. Et comme les deux
hommes sont des raconteurs d'histoires, ils se plaisent. Sfar propose
à Dragon de raconter sa vie de flic dans une bande dessinée,
dans une oeuvre d'imagination qui puiserait à cette matière-là.
Dragon accepte avec une réplique que cite Sfar, digne d'une
anthologie : « Si c'est de la poésie, on a le droit.
» C'est ainsi que le fic parisien et le dessinateur genevois
sont amenés à travailler ensemble.
R.G. montre donc la réalité d'une mission aux Renseignements
Généraux. Cela commence le mardi 7 juillet 2003, à
16h30. Dragon et son équipe sont en planque dans le quartier
des Halles, avec un équipement sophistiqué. Ils surveillent
depuis deux jours le magasin de vêtements d'en face. Ils soupçonnent
le gérant de se livrer à des activités illicites.
Ils repèrent un homme important, avec costume chic et limousine.
L’homme est identifié grâce au réseau
de Dragon : il s’agit d’un Américain d’origine
libanaise, recherché par le FBI, entré sur le territoire
français au nez et à la barbe des autorités.
La filature se met en place, la collaboration entre les Américains
et les Français également. Pierre Dragon, tout feu
tout flammes mène son affaire efficacement, et joue parfois
au cow-boy lorsqu’il débarque à l’ambassade
américaine par exemple. Mais
une bonne enquête, diligemment menée, n’aboutit
pas forcément au résultat escompté. Le chef
de Dragon lui rappelle ceci : « N’oublie pas que
nous ne travaillons pas pour le citoyen. Nous travaillons pour le
politique ». Hélas !
Album intéressant
parce que riche de choses vécues, entendues : les attentes,
parfois longues, où l’on se raconte des blagues idiotes
entre collègues ; l’accélération parfois
quand il faut réagir très vite ; les méthodes
utilisées, pas toujours réglementaires ; les réseaux
; la ville la nuit ; les relations à l’autorité
; la vie familiale détruite par le travail trop prenant…
Intéressant également par le traitement graphique.
On sent le plaisir que F. Peeters a pris à dessiner Paris,
à montrer les ambiances dans des quartiers différents,
à peindre la nuit et à suivre ce personnage haut en
couleurs, Pierre Dragon, qui se la joue parfois un peu mais dont
on sent également les doutes ou les failles, quand il arrête
de faire le héros.
Frederik
Peeters naît en 1974 à Genève, où
il vit toujours. Ses premiers livres sont rapidement remarqués
et récompensés. Après quatre nominations au
Festival d'Angoulême, il y reçoit un prix en 2007 pour
le tome IV de Lupus, publié chez Atrabile.
Ses autres livres : Pilules bleues, chez Atrabile ; Koma,
avec Pierre Wazem, chez les Humanoïdes associés (4 volumes)


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Trois
ombres, de Cyril Pedrosa, chez Delcourt, 2007 (Shampooing)
Cet album
en noir et blanc s’ouvre sur une case pleine page cadrée
en plongée. De là où nous sommes, nous
voyons un jardin dans lequel, d’emblée, on a
envie de s’arrêter. L’ambiance y est bucolique
et paisible, les arbres épanouis portent des fruits,
la porte est ronde et douce, les papillons volètent,
les paniers sont en osier, les chaises en bois. Un homme gigantesque
coiffé d’un chapeau à larges bords et
fumant une bouffarde pousse une brouette tandis qu’à
ses côtés, se tient un petit garçon, tout
petit. C’est Joachim qui vit là, très
tranquillement avec son immense papa Louis et sa jolie maman
Lise. |
«A
cette époque-là, la vie était simple et gaie.
D’ailleurs tout était simple et gai … le goût
des cerises …la fraîcheur … l’odeur verte
d’une rivière … C’est ainsi que nous vivions,
au creux des collines, à l’abri des tempêtes,
ignorants du monde comme sur une île bienveillante et paisible.»
Il y a de l’amour entre ces trois-là, beaucoup d’amour,
de la sérénité. Lorsqu’on lit les sept
premières planches et que l’on rentre dans l’intimité
de ces personnages, on ressent un bien-être inouï et
l’impression très belle qu’ils sont tous les
trois à leur place dans la vie simple qu’ils se sont
choisie. Puis le grain de sable survient dans la huitième
planche. Pourtant c’est un soir comme les autres. Lise lit
un livre ; Louis rêvasse en fumant sa pipe et Joachim ne veut
pas retourner se coucher parce qu’il a peur des ombres !
Lorsqu’ils regardent par la fenêtre, ils aperçoivent
en effet trois ombres, l’ombre de trois cavaliers qui se déplacent
sur la colline en face. Ils n’y prêtent pas attention
sur le moment, rassurent Joachim et reprennent le cours de leur
vie. Pourtant les ombres reviennent, silencieuses mais présentes,
omniprésentes, et elles s’évanouissent lorsque
l’on veut s’en approcher.
Que veulent-elles, ces ombres ? Pourquoi sont-elles là, comme
une menace sourde ?
Louis et Lise réagissent différemment. Louis cherche
l'affrontement direct avec ces ombres insaisissables ; Lise veut
faire autrement en demandant conseil à une vieille amie.
Pour la première fois, ils ne sont pas d'accord ! Puis Louis
décide d'emmener Joachim loin, pour le mettre à l'abri,
pense-t-il ... Parce qu'il faut "tenir debout ... rester
du côté des vivants."
Magnifique album qui aborde pourtant un sujet difficile, presque
indicible, la maladie, la mort, le deuil, la disparition.
Magnifique parce
que Cyril Pedrosa choisit le chemin de la joie, du bonheur, de la
tendresse, de la complicité entre les êtres, qui les
rendent plus forts pour lutter. Parce qu'il évite tous les
pièges du trop appuyé, du trop dit, qu'il sait rester
dans une légèreté apparente qui permet au lecteur
de s'immerger totalement dans ces 269 pages et de respirer malgré
tout. Parce qu'il choisit des mots simples qui parlent à
tous immédiatement et qui nous rendent très proches
des personnages, en nous faisant osciller entre des moments de pur
bonheur et des moments plus sombres bien sûr où l'on
se sent impuissant et révolté. Parce qu'enfin il fait
preuve d'une très grande maîtrise graphique, tant dans
le trait, qui passe de la rondeur à l'aigu pour intensifier
la dramaturgie et appuyer la lutte que mènent le père
et le fils, que dans l'utilisation du noir et du blanc : les aplats
de noir et les grisés envahissent les planches de la deuxième
partie du récit, pour souligner la fuite, le mouvement éperdu
des personnages, le tumulte auquel ils doivent faire face, les sentiments
qui les étreignent, le noir de la mort à laquelle
il faut s'affronter !
Les
trois ombres sont une magnifique parabole de ce qui
nous menace tous, et par le biais d'une histoire aux tonalités
fantastiques ou fantasmagoriques, installée dans un univers
non référencé, Cyril Pédrosa parvient
à parler de l'universel : la perte d'un être aimé.
C'est aussi pour cela qu'il nous touche tant !
Cyril
Pédrosa est né en 1972. Il a commencé
sa carrière de dessinateur avec une première série
scénarisée par David Chavel, Ring circus,
publiée chez Delcourt, puis chez le même éditeur
Shaolin Moussaka. Il a publié également Les
Coeurs solitaires, avec Walter, en 2006 chez Dupuis, et une
nouvelle série pour les jeunes enfants, avec David Chauvel
toujours : Brigade fantôme, dans la collection Punaise.

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L’Essentiel Jeunesse

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Sillage,
tome 10 : Retour de flammes, de Jean-David Morvan et Philippe
Buchet, chez Delcourt, 2007 (Néopolis)
Suite
des aventures intergalactiques de Nävis, la seule humaine
dans le convoi de Sillage, qui mène des missions très
exposées dans toutes sortes de lieux exotiques et peu
probables en côtoyant des êtres de toutes origines.
Sillage est un immense convoi en tête duquel vogue le
Navire amiral de la Constituante, suivi des croiseurs d’intervention,
des astronefs amiraux, des frégates de guerre, des
bidonnefs, des navettes de maintenance, des prisonefs et des
vaisseaux pirates. |
Suite au grave
accident qu'elle a provoqué dans sa précédente
mission, Nävis est consignée dans son vaisseau-gîte.
Cette pause forcée dans sa vie trépidante l’amène
à convoquer ses souvenirs d’enfance, lorsqu’elle
vivait seule sur sa planète, à réfléchir
et à revenir sur sa vie passée, à ruminer,
à se demander si elle a bien agi … Puis elle se rend
compte que le vaisseau où elle se trouve enfermée
avec ses compagnons est mû par la puissance psychique de Heiliig,
qui appartient au peuple des Hoftards. Il est enfermé dans
une cage de verre et condamné à s’épuiser
en donnant toute son énergie. Nävis décide alors
de le délivrer, de quitter la prison et de ramener Heiliig
parmi son peuple. Or, celui-ci vit sur la planète où
elle a passé toute sa jeunesse avant que la température
n'y grimpe de quelque cent degrés. Si Nävis s'attendait
à un accueil d'une certaine froideur de l'ancienne compagne
d'Heiliig, elle ne pouvait prévoir que son passé allait
lui fondre dessus dans un terrible retour de flammes …
Nävis est une héroïne extrêmement attachante,
entourée de personnages secondaires qui ont aussi de l’épaisseur.
Décors, vaisseaux, vêtements, objets, tout ce qui donne
de la vraisemblance et de la cohérence au récit, tout
cela est toujours soigné et inventif.
Sillage,
mode d’emploi …
Sillage, c’est un space opera, né en 1998, de l’imagination
très féconde de Jean-Didier Morvan (qui mène
de front une bonne quinzaine de séries) et auquel Philippe
Buchet donne corps de belle façon.
Valérian, la série imaginée
par Pierre Christin, dessinée par Jean-Claude Mézière
et mise en couleurs par Evelyne Tranlé, a été,
dans ce domaine de la science-fiction, la série culte des
années 80, avec un duo d’agents spatio-temporels, Valérian
et Laureline, sa compagne, qui a pris d’ailleurs, au fur et
à mesure des albums, de plus en plus d’importance et
de densité. Sillage est LA série
culte de ce début de siècle et les auteurs prévoient
de la développer sur au moins une vingtaine d’albums
!
Sillage, c’est un gigantesque convoi de vaisseaux spatiaux
qui parcourt l’espace. Les planètes rencontrées
sont sondées, analysées, étudiées et
l’assemblée des représentants de tous les peuples
du convoi décide si la planète est jugée digne
d’intérêt, si ses habitants sont prêts
aux rencontres du 3ème type et s’ils peuvent intégrer
Sillage. Sillage est donc une tour de Babel galactique où
se côtoient, dans une tolérance relative, toutes sortes
de peuples et d’individus : humanoïdes ou non, dotés
de bras ou de tentacules, usant de différents modes de locomotion
et de communicatio, de toutes les couleurs et textures imaginables.
Les luttes d’influence et les factions existent bien sûr
car tout le monde n’est ni beau ni gentil ! La corruption
et les petits arrangements privés aussi et l’on dit
même que certains hauts dignitaires pratiqueraient le trafic
de planètes !
Dans ce convoi haut en couleurs, existe un être unique, seul
représentant de son espèce, seul être humain
parmi des milliards d’individus : Nävis. On fait sa connaissance
dans le premier volume : A feu et à sang.
Nävis est une enfant sauvage, élevée par un robot
nurse, qui vit en harmonie avec son environnement sur une planète
non répertoriée, à la faune et à la
flore exubérantes.
Sa compagne de jeu et amie, c’est Houyo, une tigrours. Jusqu’au
jour où surgit un vaisseau de Sillage et où Nävis
est capturée après une longue course poursuite, et
emmenée sur Sillage.
Elle en deviendra une citoyenne, au statut particulier du fait de
son caractère unique, et, en tant qu’agent spécial,
sera envoyée en missions, souvent périlleuses. Elle
a peu d’amis mais ils seraient prêts à mourir
pour elle : Bobo, qu’elle a délivré de l’esclavage
et auquel elle a appris à penser, son robot Snivel et son
mentor, Mackel-Loos.
Nävis a bien des talents et elle est capable de capter les
pensées des autres, elle pratique les sports de combat, a
d’étranges bandes blanches sur le corps et le nez,
possède de forts beaux yeux verts, une garde-robe impressionnante
et des coiffures invraisemblables, un sens de l’amitié
à toute épreuve, un caractère impétueux,
un doudou en peluche tigrours et un juron favori, « Poukram
». Elle est capable de partir toute seule dans le quartier
de haute sécurité d’une prison peuplée
des pires criminels de la galaxie pour délivrer un ami.
Mais elle a aussi ses points faibles et des questions qui la taraudent
: qui est-elle ? Qui sont les siens ? Y a-t-il quelque part d’autres
humains ? On la voit évoluer au fil des albums, grandir,
mûrir en accumulant les expériences, tout en ne perdant
jamais sa fougue.
Sillage
est donc une saga de science-fiction qui a déjà acquis
un très large lectorat. On peut lire les albums pour le divertissement,
car les scènes d’actions y sont nombreuses : combats,
poursuites, affrontements spatiaux. On y rencontre toutes sortes
d’êtres bizarres, exotiques, inattendus dans des décors
fouillés. Philippe Buchet se régale et excelle dans
cet univers si riche graphiquement.
Nävis, l’héroïne, a bien des atouts et elle
s’avère très attachante. De la gamine capricieuse
et incontrôlable du début, elle devient peu à
peu une jeune femme passionnante qui dissimule autant qu’elle
le peut ses fêlures.
Mais on peut trouver aussi dans Sillage,
comme dans tout bon roman de SF, une réflexion sur la place
de l’individu au sein de la société, sur les
luttes de pouvoirs qui peuvent gangrener ou paralyser la dite société,
sur l’asservissement, la tyrannie, la place des femmes, la
manière dont on traite le problème de l’emprisonnement
…
Chaque album
constitue une aventure à part entière, une mission
de Nävis. Mais il est tout de même préférable
de les lire dans l’ordre pour suivre l’évolution
de l’héroïne.
Tome 1 : A feu et à sang - Tome 2 : Collection privée
- Tome 3 : Engrenages - Tome 4 : Le signe des démons - Tome
5 - Tome 6 : Artifices - Tome 7 : Q.H.I. - Tome 8 : Nature humaine
- Tome 9 : Infiltrations
Il existe aussi
deux séries satellites : Nävis,
qui compte trois tomes pour l’instant et qui raconte l’enfance
de l’héroïne ; Chroniques de Sillage,
dont les quatre volumes parus s’attachent à raconter
l’histoire de certains peuples croisés par Sillage.
Tome
8, Nature humaine
Nävis a
du vague à l’âme : elle se souvient d’elle
petite sur sa planète perdue ; elle se souvient de sa rencontre
avec Sillage et Mackel-Loos, celui qui l’a accompagnée
dans son adaptation et son évolution au cours de ces dernières
années, qui l’a aidée, conseillée, rassurée,
qui lui a permis de passer de l’état de sauvageonne
à celui d’une jeune femme indépendante et respectée
par tous. Or Mackel-Loos est mort et Nävis conduit la cérémonie
d’adieu, entourée des êtres qui lui sont chers.
Mais la pause et le recueillement sont de courte durée car
Snivel, son robot et ami, a localisé un signal provenant
d’une très lointaine planète, où pourraient
se trouver des humains. Nävis déjoue tous les systèmes
de sécurité grâce à l’intervention
discrète mais très efficace d’Atsukau, celui
qui l’aime depuis longtemps et qui suit attentivement ses
moindres faits et gestes et, accompagnée de Snivel et de
Bobo, elle part à la rencontre d’humains, qu’elle
cherche depuis longtemps. Son attente est très forte et elle
espère rencontrer les plus beaux êtres de la création,
intelligents, généreux, parfaits … Hélas,
ce qui l’attend n’est pas le paradis, loin de là,
mais c’est aussi en parvenant à surmonter ses désillusions
que l’on grandit …
Ce huitième album marque un tournant dans l’histoire
de Nävis. Il est de tonalité assez sombre puisque dans
les vingt premières planches, on voit une Nävis silencieuse
et renfermée, qui n’a plus envie d’aller de l’avant
et s’abandonne à l’immense tristesse et à
la solitude. C’est l’album où elle devient véritablement
adulte et où, enfin, elle peut se confronter à ses
semblables qui, hélas, ne sont pas forcément parmi
les plus positifs des êtres qu’elle a déjà
rencontrés.
Tome
9 : Infiltrations
Dans ce neuvième album, Nävis est méconnaissable
: elle porte un long appendice caudal vert rayé de noir,
d’étranges mains vertes aux quatre doigts griffus et
son visage est sanglé d’un casque prolongé par
deux yeux rouges très excentrés, inquiétants
et inquisiteurs. Aucune mutation génétique, que l’on
se rassure ! Mais un camouflage nécessaire pour cette neuvième
mission dans laquelle Nävis est chargé par les dirigeants
de Sillage d’infiltrer un groupe de truands dirigé
Khéré-Dizzo, une très dangereuse activiste
qui s’entoure d’un luxe de précautions inouïes
à laquelle il est très difficile d’arriver.
L’enquête de Nävis la conduit à mettre à
jour un trafic d’êtres vivants et à mettre en
péril l’existence même du convoi …

•
Prix BD des collégiens de Poitou-Charentes

|
L’Envolée
sauvage, de Laurent Galandon et Arno Monin, Bamboo,
2006 et 2007 (Angle de vie)
Deux volumes composent ce récit d’années
de guerre : tome 1, La dame blanche – tome
2 : Les Autours des palombes.
Au bord
d’une rivière, au cœur d’un paysage
paisible, un homme âgé est assis. Il observe
les oiseaux et les dessine. Il semble en paix, malgré
les chiffres tatoués que l’on aperçoit
sur son avant-bras gauche. On l’appelle : Simon ! Il
se souvient … D’un temps ancien, quand déjà
il regardait et dessinait les oiseaux et que l’on était
en 1941. Il est orphelin et vit dans un village encore à
l’écart de la tourmente avec d’autres enfants
perdus dont s’occupent la brave Marinette et le curé,
le père Magloire. Mais bientôt, l’horreur
se rapproche, l’antisémitisme gagne le village,
Simon se fait traiter de juif et on le montre du doigt, comme
les autres juifs. |
Pressentant
le danger, le curé expédie Simon à Paris, dans
un orphelinat prison où la vie est plus rude. Paris est occupé
et les gens font la queue pour aller visiter la dernière
exposition dont on parle : Le Juif et la France. Simon s’enfuit
et trouve refuge dans une ferme où vivent une jeune femme
et son fils. Il pense avoir trouvé la paix en s’occupant
des oiseaux mais, non loin de là, la milice veille et l’étoile
cousue sur la veste de Simon brille trop fort …
On aime beaucoup
cet album, tendre et terrible, que l’on garde longtemps en
tête après l’avoir refermé. Cette histoire,
entre récit intimiste et historique, est aussi une chronique
douce-amère des temps de guerre, de la haine ordinaire qui
peut briser la vie d’un enfant. Le jeune héros, Simon,
est très attachant, naïf, insouciant et inquiet en même
temps. Il ne mesure pas toujours ce qui est en jeu en cette époque
troublée et le vol d’un bel oiseau peut le plonger
dans le ravissement et lui faire oublier tout le reste. Tout ceci
est montré, dessiné, écrit, avec beaucoup de
pudeur et de délicatesse, sans trop d’effets appuyés.
Même si le dessin n’est pas encore entièrement
abouti, on s’immerge rapidement dans la vie de Simon, et des
détails toujours très bien choisis et amenés
rappellent au lecteur les menaces qui guettent le jeune héros.
Le second volume est beaucoup plus noir.

•
Prix Tournesol
Bételgeuse,
tome 5 : L’autre, de Léo, chez Dargaud
Léo, de son véritable nom Luis Eduardo de Oliveira,
est d’origine brésilienne et vit en France depuis 1981,
fuyant l’Amérique latine des années 1970. Il
y entame une carrière d’illustrateur et sa rencontre
avec Jean-Claude Forest tout d’abord, puis avec le scénariste
Rodolphe, lui permet de travailler dans la bande dessinée.
En 1993, il publie le premier volume d’une vaste saga de science-fiction
humaniste et écologique, qui deviendra, quinze ans plus tard,
l’une des sagas phare de la science-fiction en bande dessinée,
Les Mondes d’Aldébaran,
touchant un très vaste public.
Les Mondes d’Aldébaran se
composent de trois cycles, dont chacun se déroule sur une
planète différente : Bételgeuse, Aldébaran
puis Antarès, chaque cycle se composant de cinq albums.

|
Le
cycle d’Aldébaran
La planète Aldébaran est colonisée par
une première vague de Terriens en 2079 puisque la Terre
est surpeuplée. Le second vaisseau, transportant plusieurs
milliers de personnes, disparaît au cours du voyage dans
des circonstances inexpliquées. Durant un siècle,
les voyages sont suspendus et le premier groupe de colons, puis
ses descendants, doit se débrouiller seul, sur une planète
inconnue et assurer sa survie. Il forme une société
dure, assise sur une dictature militaire et une église
autoritaire.
Les cinq volumes du cycle racontent la vie de l’héroïne,
Kim Keller, qui vit dans un petit village au bord de la mer.
Dans le premier album, lorsque l’on fait sa connaissance,
elle n’a que treize ans. Mais elle mûrit très
vite car elle se trouve mêlée à toutes sortes
d’événements difficiles et souvent tragiques.
Les cinq tomes de la série : Tome 1 : La Catastrophe
– Tome 2 : La Blonde – Tome 3 : La Photo –
Tome 4 : Le Groupe – Tome 5 : La Créature. |
Le cycle
de Bételgeuse
Il commence en 2184, après que les Terriens ont repris les
vols interstellaires et déclenche un deuxième processus
de colonisation. La planète choisie est Bételgeuse.
Le premier vaisseau transportant trois mille personnes arrive aux
abords de la planète et se met en orbite pendant qu’une
équipe de techniciens effectue une mission de reconnaissance
à la surface de Bételgeuse. Mais le contact avec la
Terre est coupé et six ans plus tard, une mission d’enquête
composée de deux astronautes et de Kim Keller arrive pour
tenter de comprendre ce qui s’est passé. Kim a alors
24 ans et elle vient de terminer sur Terre des études de
biologie.
La Planète,
2000
L'histoire s'ouvre sur une toute jeune fille traquée par
des militaires dans le désert. Affolée, elle trouve
refuge chez les iums, des animaux mi-phoques, mi-pingouins, avec
lesquels elle communique aisément. Ces animaux sont étudiés
par une scientifique, Leilah Nakad, qui commandait sept ans plus
tôt un vaisseau amenant trois mille jeunes gens destinés
à être les premiers colons sur la planète Bételgeuse.
A la suite d'un accident inexplicable, presque tous ont péri,
sauf Leilah et quelques compagnons. Dans le vaisseau désert
qui tourne autour de Bételgeuse, deux personnes se réveillent
de leur long sommeil. Pendant ce temps, sur Aldebaran, on prépare
une expédition visant à retrouver le vaisseau disparu.
Les
Survivants, 2001
Nous retrouvons la jolie Kim et son équipe venus en mission
sur Bételgeuse, planète à la faune étrange,
afin d’enquêter sur la disparition des colons terriens,
sept ans plus tôt. A peine le petit groupe est-il débarqué
qu’une espèce de grenouille gigantesque et silencieuse
tue l’un d’entre eux et sème l’angoisse.
Ils finissent néanmoins par trouver les colons rescapés,
scindés en deux groupes, qui ont fait des choix de société
diamétralement opposés. Ils se sont séparés
à cause des iums, ces animaux noirs et blancs énigmatiques,
apparemment inoffensifs, que certains colons pensent aussi intelligents
que les humains. Le premier groupe, dans lequel arrivent Kim et
ses amis, est commandé par le colonel Tazio, qui a instauré
des règles de survie draconiennes. Le second est mené
par Leilah Nakak, ancien commandant du vaisseau colonisateur. Kim
doit user de toute sa force de persuasion pour réconcilier
les deux clans. Elle aimerait aussi mieux connaître ces fameux
iums.
Il faut se aller à la beauté envoûtante des
paysages que dessine Léo et surprendre par l’étrangeté
de la faune qui habite Bételgeuse : cela procure un réel
plaisir de lecture. En outre, la réflexion introduite sur
la frontière entre l’homme et l’animal est tout
à fait intéressante.
L’Expédition,
2002
Kim, avec un petite poignée d’explorateurs, descend
une rivière majestueuse pour tenter d’approcher les
iums, ces étranges êtres noirs et blancs, à
l’aspect débonnaire. Cette expédition permet
à nos aventuriers de découvrir l’étonnante
flore de la planète et de vivre quelques moments inoubliables,
dramatiques ou poétiques …
C’est un régal pour les yeux, tant le dessin de Léo
est beau dans sa simplicité apparente, éclairé
de couleurs chatoyantes. C’est aussi une épreuve pour
notre patience car il installe une intrigue où les questions
abondent et les réponses n’arrivent qu’à
toutes petites doses
Les
Cavernes, 2003
Les héros sont en bien fâcheuse posture : Kim et Hector,
partis explorer la planète Bételgeuse, sont en effet
coincés dans une grotte, sans moyen de communiquer avec les
autres membres du groupe. Ici le drame se resserre encore car les
cavernes où ils errent à la recherche d'une sortie
sont peuplées d'une faune étrange, fascinante mais
très dangereuse ! Ils sont sauvés in extremis par
leurs amis. Pendant ce temps, la jeune Maï Lan, qui communique
avec les iums, ces drôles de quadrupèdes noirs et blancs,
fait aussi une découverte d'importance. Elle veut la faire
partager à Kim et à ses compagnons.
Ce que l'on apprécie tout particulièrement chez Léo,
c'est sa faculté à créer un monde très
cohérent mais qui laisse les Terriens qui y évoluent
démunis et perplexes parce qu'ils n'en ont pas les clés.
L’Autre,
2005
L’Autre clôt le cycle de Bételgeuse
et apporte aux lecteurs quelques réponses, enfin ! On retrouve
Kim et ses compagnons, coincés dans la forêt où
ils ont échoué durant leur exploration de Bételgeuse,
sans moyen de transport pour rejoindre leur base. Une nuit, Kim
est appelée par la mantrisse de la rivière, cette
créature mystérieuse qui semble régir la vie
dans ce monde. Elle paraît menaçante cette fois et
Kim est sauvée par Sven, un fascinant scientifique natif
d’une autre planète, dont la mission consiste à
surveiller les humains afin de voir s’ils sont prêts
à rencontrer d’autres peuples. Sven sait tout de Kim
et de ses compagnons, il connaît aussi le rôle des mantrisses.
Il permet à la jeune femme de communiquer directement avec
l’une d’elles.
Lorsque Kim retrouve ses amis puis le village, elle explique à
tous ce qu’elle a appris. Ses révélations doivent
décider de l’avenir de Bételgeuse et de l’opportunité
de sa colonisation par les humains… Dommage que cela soit
fini ! Car la lecture de cette série de science-fiction permet
un voyage dans un monde fascinant, où la nature domine sur
la technologie. On y croise des êtres extraordinaires, dont
Léo nous révèle quelques secrets : les iums,
les mantrisses, d’étranges herbivores colorés
qui parcourent le désert ou de très sombres animaux
de cavernes… Les personnages que Léo place dans ces
décors sont intéressants, et réfléchissent
aux conséquences de leurs actes dans les mondes qu’ils
découvrent, en s’interrogeant aussi sur leur légitimité
et sur les « bienfaits » de la colonisation.
C’est cet album qui vient d’être distingué
à Angoulême, mais l’ensemble des Mondes d’Aldébaran
est réellement passionnant !

• Prix de l’Association
des Critiques de Bande Dessinée (ACBD)
Seules
contre tous, de Miriam Katin, au Seuil
Miriam Katin,
la dessinatrice, est d’origine hongroise. En 1956, devant
l’invasion des chars russes à Budapest, elle se réfugie
aux Etats-Unis, travaille dans l’industrie du dessin animé,
puis émigre en Israël avant de retourner vivre à
New York en 1991. A 63 ans, elle publie son premier roman graphique,
Seules contre tous.
Seules contre tous, c’est sa propre
histoire, lorsqu’elle n’avait que trois ans en Hongrie.
C’est aussi l’histoire de sa mère, Ester. Miriam
ne se souvient pas de ce moment douloureux, elle s’appuie
sur les souvenirs et le témoignage de sa mère pour
raconter. En 1942, Ester et Miriam vivent à Budapest, alors
que le papa est enrôlé dans l’armée hongroise.
Mais le pays est envahi par les troupes allemandes et « puis
un jour, Dieu remplaça la lumière par les ténèbres
», explique la petite fille. Les persécutions
antisémites les atteignent de plein fouet, elles subissent
les privations, les diktats des nazis, la méfiance et la
petitesse des voisins. Ester décide alors de quitter l’appartement
dont tous les meubles vont être confisqués et de fuir,
avant qu’il ne soit trop tard. L’album est le récit
de la fuite et de la clandestinité de la mère et de
la fille durant l’année 1944-1945. C’est aussi
un remarquable travail de mémoire, et un hommage très
fort au courage d’une femme seule, qui lutte, qui serre les
dents, qui encaisse, qui accepte des situations inacceptables pour
survivre dans ce monde hostile, et pour sauver la vie de sa petite
fille. C’est extrêmement émouvant et l’on
s’attache très fort aux deux personnages féminins,
aux remarques naïves de la fillette qui ne comprend pas comment
Dieu peut à ce point ignorer leur détresse !

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Graphiquement,
l’album est magnifique, et les pages en noir, blanc
et sépia, dont le trait presque effleuré reste
très doux, alternent avec d’éclatantes
pages aux couleurs pastel qui donnent de la respiration au
récit : le passé et le présent se répondent,
la mémoire surgit et les souvenirs douloureux affleurent.
Il y a de la douceur dans le traitement graphique, et une
immense douleur dans ce que vivent les personnages ! Soulignons
enfin la grande qualité de l’album publié
par le Seuil : un format carré, une impression très
soignée sur du très beau papier. |
Les
autres Essentiels :
• L’Essentiel
Révélation récompense un(e) jeune auteur(e)
et est décerné à
L’Eléphant, d’Isabelle
Pralong, chez Vertige Graphic
• L’Essentiel
Patrimoine
Moomin, de Tove Jansson, au Petit Lézard
• Prix
de la BD alternative
Turkey comix, n° 16

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