Festival d’Angoulême
2008

Chronique de Catherine Gentile

 

 

 

Là où vont nos pères, de Tan Shaun, Dargaud, 2007 (Long courrier)

Exit Wounds / traduit de l’hébreu, de Rutu Modan, Actes Sud BD, 2007

Ma maman est en Amérique, elle a rencontré Buffalo Bill, de Jean Régnaud et Emile Bravo, Gallimard.

La Marie en plastique, de Pascal Rabaté et David Prudhomme, Futuropolis, 2006, 2007

R.G., tome 1 : Riyad-sur-Seine, de Pierre Dragon et Frederik Peeters, Gallimard, 2007 (Bayou)

Trois ombres, de Cyril Pedrosa, Delcourt, 2007 (Shampooing)

Sillage, tome 10 : Retour de flammes, de Jean-David Morvan et Philippe Buchet, Delcourt, 2007 (Néopolis)

L’Envolée sauvage, de Laurent Galandon et Arno Monin, Bamboo, 2006 et 2007 (Angle de vie)

Bételgeuse, tome 5 : L’autre, de Léo, Dargaud

Seules contre tous, de Miriam Katin, Seuil

 

 

www.bdangouleme.com

Nouvelle équipe, nouvelle organisation, nouveaux partenaires et réorganisation des Prix attribués pour cette 35ème édition du Festival d’Angoulême, l’événement phare de la bande dessinée en France et en Europe. L’édition 2008 propose un palmarès nettement plus consensuel que par le passé, mettant en avant des albums grand public, où les « grands » éditeurs traditionnels de bande dessinée retrouvent une place de choix.
Une cinquantaine d’albums était en compétition, parus durant l’année 2007. Voici le palmarès.

Le Fauve d’or est le prix qui, désormais, couronne le Meilleur album de l’année.

Là où vont nos pères, de Tan Shaun, Dargaud, 2007 (Long courrier)

Cet album magnifique traite d’un sujet plus que jamais d’actualité, l’émigration, à travers une histoire qui peut être celle de millions de gens ordinaires, subie et vécue dans n’importe quelle époque et n’importe quel endroit. Le titre français est d’ailleurs très explicite : « nos » pères, avec l’emploi de ce possessif qui souligne l’universalité de l’histoire. Tan Shaun s’adresse à tous car tous les pères, où qu’ils vivent, peuvent être amenés à s’exiler, à quitter leur coin de terre et leurs familles pour tenter de trouver ailleurs ce qu’ils n’avaient plus chez eux : une vie meilleure, un travail, une dignité perdue.

Un jour donc, un homme prend sa valise, embrasse sa femme et sa fille aux visages tristes et s’en va, seul. Il quitte une cité populaire, assombrie par les fumées noires et envahissantes des cheminées. Il prend d’abord le train puis embarque sur un bateau pour traverser l’océan. Sa vie est désormais derrière lui, celles qu’il aime aussi mais « là » où il va, il y a peut-être l’espoir. Il aborde dans un pays nouveau, étrange, inconnu où tout est différent, les gens, la langue, la ville, les paysages, les habitudes… C’est une grande violence, un véritable bouleversement ! C’est « là » qu’il doit tout réapprendre, qu’il doit s’adapter pour tenter de bâtir une autre vie, pour faire venir les siens plus tard. « Là », il cherche un abri, un travail, il rencontre d’autres gens, des exilés comme lui avec lesquels il tisse de nouveaux liens, renforcés par cette expérience commune de l’exil, ce sentiment si fort et si douloureux de n’être plus de nulle part, de n’avoir pas encore de place, de n’être pas encore une personne, sinon un étranger.

Shaun Tan parle d’un sujet fort et il en parle à tous. D’une part, parce qu’il a choisi de réaliser un album muet. Il n’y a en effet aucune bulle, aucun récitatif. Seules les images disent avec une force inouïe le chemin du personnage. Et quelles images ! Alternent des planches composées de petites vignettes carrées et de grandes images pleine page, colorées dans des tonalités sépia ou grises, qui rappellent bien sûr les anciennes photographies délavées ou les films d’actualité qui montraient l’arrivée des immigrants européens à Ellis Island, la « porte » de l’Amérique à New York, avec leurs valises fatiguées et leurs espoirs. Ces tonalités délavées invitent les lecteurs à l’émotion, appellent des souvenirs familiaux peut-être, ou bien qui appartiennent à un patrimoine commun, nous font osciller entre le rêve et la réalité, entre le présent et le passé, entre là où l’on vit et les « là » que nos pères ont dû quitter, pour nous. Le parti pris de la seule image place ce récit dans une dimension universelle et oblige les lecteurs à s’accrocher aux visages, aux postures, aux décors pour comprendre le récit. Une histoire immédiatement lisible et compréhensible par tous.

D’autre part, Shaun Tan choisit un lieu d’arrivée qui n’est connu de personne, ni identifiable. Il invente un monde onirique, il crée des décors, des bâtiments, des objets, des animaux, des fruits, des écritures inconnus, qui participent à accroître chez le lecteur comme chez le personnage un sentiment d’insécurité et d’angoisse devant ce que l’on ne reconnaît pas, où les repères ne sont guère possibles. En cela, il parvient à montrer ce à quoi sont confrontés tous ceux qui doivent subir l’exil.
Un album d’une très grande maîtrise graphique, à la fois récit initiatique, fable moderne universelle, qui envoûte et bouleverse complètement. C’est aussi un message de tolérance, profondément humaniste, qui invite chacun à réfléchir sur l’acceptation de la différence et à ce qu’est vraiment un « étranger » : un être humain ! Et non pas un chiffre dans d’inhumaines statistiques ! Un message qui doit être compris et porté par tous, surtout par les tristes temps qui courent…

Shaun Tan est né en 1974 et il a grandi dans la banlieue de Perth en Australie : « l’une des villes les plus isolées du monde, perdue entre un vaste désert et un océan encore plus grand. De plus, mes parents se sont installés dans une banlieue récemment construite, sans identité ni histoire culturelle claire, donc. Être à moitié Chinois, à un moment et un endroit où cela était complètement inhabituel a aussi pu accentuer cet intérêt pour la notion ‘’d’appartenance’’, puisqu’on me demandait systématiquement “d’où je venais ?“, ce à quoi ma réponse “d’ici“ ne provoquait qu’une question supplémentaire “d’où viennent tes parents ? », explique-t-il lorsqu’il parle de son travail et de la manière dont il a conçu l’album.
Il est diplômé de l’Université Western Australia avec des mentions en Beaux Arts et Littérature anglaise. Il travaille comme artiste et auteur indépendant, dans les domaines des livres illustrés pour enfants et de l’animation. Il a commencé à dessiner dans la presse et ses livres ont reçus de nombreux prix, comme le Children’s Book Council of Australia du Meilleur livre illustré pour The Rabbbits.
En 2001, il a été nommé Meilleur artiste aux World Fantasy Award de Montreal. Il a reçu également une mention honorable à la Foire internationale de Bologne, ainsi que le prix Octogones 2003 au Centre International d’Etudes en Littérature de jeunesse, en France.
Shaun Tan travaille également pour des studios d’animation, Blue Sky (L’Age de glace) et Pixar (Toy Story, Nemo, Les Indestructibles…) en tant que concepteur graphique.
Un seul livre de lui, avant Là Où vont nos pères, a été traduit en français. Il s’agit de L’Arbre rouge, publié en 2003 par La Compagnie créative, album magnifique aussi, qui met en page une petite fille perdue, perdue parce que les sentiments qui l’étreignent ne peuvent pas être dits, l’angoisse, la peur de l’inconnu, le manque de repère aussi …

Shaun Tan explique aussi la genèse de l’album en ces termes : « J’avais tout ceci à l’esprit pendant la longue période de travail sur Là où vont nos pères, qui traite de cette expérience. L’histoire de quelqu’un qui quitte son foyer pour trouver une nouvelle vie dans un pays inconnu, où même les plus simples détails de la vie quotidienne sont étranges, conflictuels ou déconcertants — sans parler du langage. C’est une idée à laquelle j’ai pensé pendant un certain nombre d’années avant qu’il se cristallise en scénario pour un livre. »
Ce qui est intéressant aussi dans le parcours de Shaun Tan, c’est qu’il n’avait jamais réalisé de bande dessinée ! Il raconte : « Involontairement, je me suis retrouvé à travailler sur un « graphic novel » plutôt que sur un livre illustré. Il n’y a pas de grande différence entre les deux, mais un roman graphique insiste peut-être plus sur la continuité entre les multiples images, et est plus proche en fait, de bien des façons, de la réalisation d’un film que de l’illustration. Je n’ai jamais été un grand lecteur de bande dessinée (étant venu à l’illustration par la peinture), donc une grande partie de mon projet a été redirigée par l’étude de différentes bandes dessinées. Quelles formes ont les cases ? Combien doit-il y en avoir sur une page ? Quand et comment passer d’un instant à un autre ? Comment contrôler le rythme de l’histoire, spécialement quand il n’y a pas de mots ? Une référence utile fut Understanding Comics, de Scott McCloud , qui détaille de nombreux aspects de “l’art séquentiel” de manière à la fois théorique et pratique, très utile notamment parce qu’il s’agit d’un essai écrit en bande dessinée très intelligemment. J’ai également remarqué que beaucoup de mangas utilisaient largement la narration silencieuse, et exploitaient un sens du rythme visuel très différent de l’occidental, ce que j’ai trouvé très instructif. Simultanément, j’avais récemment travaillé en tant que réalisateur sur une adaptation en animation de The Lost Thing (où l’essentiel de la narration est silencieuse) et donc étudié de près les techniques de story-board utilisées dans cette industrie. Toutes ces “études” ont nourri le style et la structure du livre tout au long des versions complètes réalisées. »

L’interview complet de Shaun Tan est très intéressant et il est à lire sur le site des éditions Dargaud.


 

 

• Les Essentiels mettent en avant cinq excellents albums. Ils sont décernés aux ouvrages suivants.

Exit Wounds / traduit de l’hébreu, de Rutu Modan, chez Actes Sud BD, 2007

Ce roman graphique met en scène de manière efficace la société israélienne dans ce qu’elle vit de plus quotidien, sur fond d'attentats kamikazes. Deux personnages se rencontrent et vont nous servir de guides dans cette immersion : Kobi Franco, le modeste chauffeur de taxi qui vit replié sur lui-même, et Nomi, issue d’une famille nantie. A la caserne, où elle fait son service militaire, on la surnomme la girafe, parce qu’elle est grande et dotée d’un physique plutôt ingrat.

Nomi fait brutalement irruption dans la vie banale de Kobi pour lui apprendre que son père a sans doute été la victime non identifiée d'un attentat. Kobi n’a pas vu son père depuis des années, mais Nomi le convainc de partir avec elle à sa recherche. Cet homme, que l’on ne verra jamais, est le lien entre ces deux personnages dont les motivations sont différentes –Kobi cherche un père et Nomi un amant- et qui se lancent dans une quête bien incertaine. Cependant au fil de leurs pérégrinations une relation forte se noue entre eux. Kobi et Nomi sont le symbole de ce qu’est devenue la nouvelle société israélienne, qui a perdu une partie de ses racines et qui se sent abandonnée, tiraillée entre des aspirations et des réalités contradictoires. L’homme qu’ils cherchent tous les deux, si opiniâtrement, est la figure du père déchu et d’un passé qui n’explique plus tout le présent. Il y est question de la recherche de l’identité, de l’absence, du manque et de la peur devant la violence de la réalité du pays.
La force de ce récit réside dans le parti pris qu’a choisi Rutu Modan : dire explicitement le moins possible, parce que sans doute le malaise de la société, et donc des personnages qu’ils symbolisent n’est pas dicible. Donc elle suggère et choisit un trait clair, très épuré, presque simpliste, pour ses deux personnages au visage parfois inexpressif, qui évoluent telles des silhouettes suggérées et désabusées dans des décors très réalistes. Au lecteur de scruter, de relever les indices dans le creux du récit.

Née en 1966, Rutu Modan a été récompensée à plusieurs reprises pour son travail d'illustratrice ; elle publie des dessins humoristiques et politiques dans la presse israélienne et collabore régulièrement au New York Times. Elle enseigne la bande dessinée en Israël et participe à la création d'une nouvelle génération d'auteurs. Elle a déjà publié en janvier 2005 l'album Energie bloquée aux éditions Actes Sud BD.
Exit wouds vient d'obtenir le prix France Info 2008 de la bande dessinée d'actualité et de reportage. Le prix a été remis lors du Salon du Livre de Paris, dont l’invité d’honneur est Israël.

 

Ma maman est en Amérique, elle a rencontré Buffalo Bill, de Jean Régnaud et Emile Bravo, Gallimard.

Sur la couverture, un petit garçon aux cheveux courts, portant un costume d’Indien par-dessus son tricot à rayures rouges et blanches, regarde avec beaucoup d’attention le recto d’une carte postale. On ne sait pas ce qu’elle représente : l’Amérique peut-être ? Là où serait sa maman ? Il y a du texte au verso, mais on ne peut le lire. Serait-ce sa maman ? Jean est un petit garçon de six ans. Il entre en CP chez Mme Moinot. Il vit dans une grande maison avec son père chef d’entreprise souvent absent ou peu disponible, il a aussi un petit frère et une gouvernante Yvette. Il n'a pas de copains de classe et surtout il ne sait pas quoi répondre à la question de début d’année que pose madame Moinot : « Que font tes parents ? ». Pour son papa, cela va encore, Jean sait qu’il est patron ; mais sa maman ? Pas facile parce qu’elle est n’est plus là, elle est partie en Amérique. Pour rencontrer Buffalo Bill. Enfin c’est ce qu’il dit à sa voisine aussi quand elle l’interroge, parce qu’il reçoit plein de cartes postales !

Une très jolie bande dessinée sur l'enfance, sur la façon dont les enfants vivent l'absence, sur la mort et sur les questions que l'on n'ose pas poser pour ne pas savoir, pour ne pas avoir à affronter la réalité, sur la manière dont les adultes s’adressent aux enfants, ou leur taisent la vérité pour les protéger, pensent-ils… Il y a beaucoup d'humour, de justesse et de tendresse dans cet album. On y retrouve les copains, les bagarres, les jeux dans la cour de récré, les week-end chez les grands parents et les angoisses aussi de l’enfance.

Jean Régnaud et Emile Bravo sont les auteurs d’une autre série : Les véritables aventures d'Aleksis Strogonov, parue chez Dargaud, qui a réédité une Intégrale en 2004, dans la collection Poisson Pilote.
L’univers, noir et décalé, n’a rien à voir avec celui de Ma maman… Le héros, Aleksis Strogonov, est un jeune russe qui évolue dans l’époque troublée de la révolution de 1917, puis qui assiste à la montée du nazisme en Allemagne et plus tard encore, au conflit dans les Balkans. Une dénonciation efficace qui montre l’absurde du fascisme et de toutes les intolérances.
Emile Bravo est enfin le créateur de la très jolie série Une épatante aventure de Jules, publiée également chez Dargaud, dont cinq tomes sont déjà sortis, destinée à un public d’adolescents. Une histoire un peu loufoque de science-fiction, traitée dans un style graphique très « ligne claire ».

 

La Marie en plastique, de Pascal Rabaté et David Prudhomme, Futuropolis, 2006, 2007

« Tout le monde n’a pas la chance d’être orphelin » soupirait le Poil de carotte de Jules Renard. Eh bien, s’il avait connu la famille dont il est question dans cette chronique acide, il n’aurait sans doute pas changé d’avis ! La famille Garnier, c’est une famille ordinaire, de Français prolétaires, qui vit dans un pavillon dans une campagne française. Quand les femmes sont à la cuisine, les hommes prennent l’apéro. Normal, quoi, chacun à sa place ! Dans la famille Garnier, il y a Paul, le père, bon ouvrier et gentil mari ; Françoise, la mère, femme au foyer, qui mitonne de la blanquette ou des bouchées à la reine ; Tom et Lisa, les deux enfants, qui préfèreraient les nouilles plutôt que les plats en sauce de leur mère ; et puis surtout il y a Edouard et Emilie, les parents de Françoise, qui vivent avec eux et qui leur pourrissent la vie et les repas !

Emilie est une croyante pratiquante qui va à Lourdes avec sa paroisse alors qu’Edouard est communiste, mécréant et grande gueule ! Et ces deux-là ne cessent de se disputer, de se traiter de tous les noms, de se chercher querelle à la première occasion, pour le bonheur des voisins qui se délectent de ces prises de bec in live, et pour le malheur de Françoise qui n’en peut plus. Paul, lui, ne dit rien, préférant se retrancher dans un silence prudent. La situation s’envenime lorsque Emilie, revenant de Lourdes, décore la télévision d’une statue de la Vierge : une Marie en plastique. Edouard réplique illico et accroche au mur le portrait de Lénine, juste derrière la Marie. Faut pas exagérer tout de même ! Le drame couve, tandis que la petite Lisa s’apprête à faire sa communion et que la Marie se met à verser des larmes … rouges !

Prudhomme et Rabaté nous concoctent une plongée dans la France profonde, avec cette chronique très fine et réaliste, teintée d’humour et de tendresse aussi. On se croirait presque au théâtre, car la majeure partie de l’action se déroule dans un lieu unique : la maison familiale. Chaque personnage y tient son rôle, avec des répliques à la fois banales ou cinglantes, toujours très justes. Parce que, à travers les disputes incessantes de ce vieux couple, on sent le malaise, la difficulté à communiquer, à se sentir à l’aise, à sa place. On comprend aussi combien la vie de famille peut être difficile lorsque l’on fonctionne en huis clos. Et puis le scénario nous tient en haleine jusqu’à la dernière case où l’on comprend enfin ce qui se passe avec la fameuse Marie !
C’est une histoire profondément humaniste, Rabaté se moque parfois de ses personnages, mais n’est jamais méchant ni condescendant. Quant au dessin de Prudhomme, il est particulièrement efficace et se concentre sur les personnages dont il rend les « trognes » avec un réel bonheur. Ses tons pastel apportent une certaine douceur au récit et le situent au profond de l’humain.

 

R.G., tome 1 : Riyad-sur-Seine, de Pierre Dragon et Frederik Peeters, Gallimard, 2007 (Bayou)

R.G., comprendre ici Renseignements Généraux, est un polar ; un polar urbain dont le cadre est Paris : entre une planque en face d'un magasin de vêtements qui cache des activités louches derrière les étiquettes, l'ambassade américaine et l'aéroport de Roissy. R.G. est basé sur du vécu, sur la vie quotidienne de ces flics de l'ombre, qui guettent, qui écoutent, qui attendent et qui doivent agir aussi rapidement parfois. C'est le vécu du co-auteur, Pierre Dragon, qui est aussi le héros et le narrateur de l'album. Originaire du Sud-Ouest, il décide de devenir policier dès l'enfance, en écoutant, fasciné les récits hauts en couleurs d'un ami de la famille. Il devient gardien de la Paix à paris, avant d'intégrer une équipe spéciale en civil, qui sillonne la nuit à la recherche du flagrant délit. Puis il travaille avec différents services avant de rejoindre les R.G., pour lesquels il travaille toujours.
Dans l'avant-propos, Joann Sfar, directeur de la collection, explique la rencontre et la genèse de l'album.Il rencontre Pierre Dragon à l'occasion du procès de Charlie Hebdo en 2006 pour l'affaire des caricatures de Mahomet. Et comme les deux hommes sont des raconteurs d'histoires, ils se plaisent. Sfar propose à Dragon de raconter sa vie de flic dans une bande dessinée, dans une oeuvre d'imagination qui puiserait à cette matière-là. Dragon accepte avec une réplique que cite Sfar, digne d'une anthologie : « Si c'est de la poésie, on a le droit. » C'est ainsi que le fic parisien et le dessinateur genevois sont amenés à travailler ensemble.
R.G. montre donc la réalité d'une mission aux Renseignements Généraux. Cela commence le mardi 7 juillet 2003, à 16h30. Dragon et son équipe sont en planque dans le quartier des Halles, avec un équipement sophistiqué. Ils surveillent depuis deux jours le magasin de vêtements d'en face. Ils soupçonnent le gérant de se livrer à des activités illicites. Ils repèrent un homme important, avec costume chic et limousine. L’homme est identifié grâce au réseau de Dragon : il s’agit d’un Américain d’origine libanaise, recherché par le FBI, entré sur le territoire français au nez et à la barbe des autorités. La filature se met en place, la collaboration entre les Américains et les Français également. Pierre Dragon, tout feu tout flammes mène son affaire efficacement, et joue parfois au cow-boy lorsqu’il débarque à l’ambassade américaine par exemple.
Mais une bonne enquête, diligemment menée, n’aboutit pas forcément au résultat escompté. Le chef de Dragon lui rappelle ceci : « N’oublie pas que nous ne travaillons pas pour le citoyen. Nous travaillons pour le politique ». Hélas !

Album intéressant parce que riche de choses vécues, entendues : les attentes, parfois longues, où l’on se raconte des blagues idiotes entre collègues ; l’accélération parfois quand il faut réagir très vite ; les méthodes utilisées, pas toujours réglementaires ; les réseaux ; la ville la nuit ; les relations à l’autorité ; la vie familiale détruite par le travail trop prenant…
Intéressant également par le traitement graphique. On sent le plaisir que F. Peeters a pris à dessiner Paris, à montrer les ambiances dans des quartiers différents, à peindre la nuit et à suivre ce personnage haut en couleurs, Pierre Dragon, qui se la joue parfois un peu mais dont on sent également les doutes ou les failles, quand il arrête de faire le héros.

Frederik Peeters naît en 1974 à Genève, où il vit toujours. Ses premiers livres sont rapidement remarqués et récompensés. Après quatre nominations au Festival d'Angoulême, il y reçoit un prix en 2007 pour le tome IV de Lupus, publié chez Atrabile.
Ses autres livres : Pilules bleues, chez Atrabile ; Koma, avec Pierre Wazem, chez les Humanoïdes associés (4 volumes)

 

Trois ombres, de Cyril Pedrosa, chez Delcourt, 2007 (Shampooing)

Cet album en noir et blanc s’ouvre sur une case pleine page cadrée en plongée. De là où nous sommes, nous voyons un jardin dans lequel, d’emblée, on a envie de s’arrêter. L’ambiance y est bucolique et paisible, les arbres épanouis portent des fruits, la porte est ronde et douce, les papillons volètent, les paniers sont en osier, les chaises en bois. Un homme gigantesque coiffé d’un chapeau à larges bords et fumant une bouffarde pousse une brouette tandis qu’à ses côtés, se tient un petit garçon, tout petit. C’est Joachim qui vit là, très tranquillement avec son immense papa Louis et sa jolie maman Lise.

«A cette époque-là, la vie était simple et gaie. D’ailleurs tout était simple et gai … le goût des cerises …la fraîcheur … l’odeur verte d’une rivière … C’est ainsi que nous vivions, au creux des collines, à l’abri des tempêtes, ignorants du monde comme sur une île bienveillante et paisible.»
Il y a de l’amour entre ces trois-là, beaucoup d’amour, de la sérénité. Lorsqu’on lit les sept premières planches et que l’on rentre dans l’intimité de ces personnages, on ressent un bien-être inouï et l’impression très belle qu’ils sont tous les trois à leur place dans la vie simple qu’ils se sont choisie. Puis le grain de sable survient dans la huitième planche. Pourtant c’est un soir comme les autres. Lise lit un livre ; Louis rêvasse en fumant sa pipe et Joachim ne veut pas retourner se coucher parce qu’il a peur des ombres !
Lorsqu’ils regardent par la fenêtre, ils aperçoivent en effet trois ombres, l’ombre de trois cavaliers qui se déplacent sur la colline en face. Ils n’y prêtent pas attention sur le moment, rassurent Joachim et reprennent le cours de leur vie. Pourtant les ombres reviennent, silencieuses mais présentes, omniprésentes, et elles s’évanouissent lorsque l’on veut s’en approcher.
Que veulent-elles, ces ombres ? Pourquoi sont-elles là, comme une menace sourde ?
Louis et Lise réagissent différemment. Louis cherche l'affrontement direct avec ces ombres insaisissables ; Lise veut faire autrement en demandant conseil à une vieille amie. Pour la première fois, ils ne sont pas d'accord ! Puis Louis décide d'emmener Joachim loin, pour le mettre à l'abri, pense-t-il ... Parce qu'il faut "tenir debout ... rester du côté des vivants."
Magnifique album qui aborde pourtant un sujet difficile, presque indicible, la maladie, la mort, le deuil, la disparition.

Magnifique parce que Cyril Pedrosa choisit le chemin de la joie, du bonheur, de la tendresse, de la complicité entre les êtres, qui les rendent plus forts pour lutter. Parce qu'il évite tous les pièges du trop appuyé, du trop dit, qu'il sait rester dans une légèreté apparente qui permet au lecteur de s'immerger totalement dans ces 269 pages et de respirer malgré tout. Parce qu'il choisit des mots simples qui parlent à tous immédiatement et qui nous rendent très proches des personnages, en nous faisant osciller entre des moments de pur bonheur et des moments plus sombres bien sûr où l'on se sent impuissant et révolté. Parce qu'enfin il fait preuve d'une très grande maîtrise graphique, tant dans le trait, qui passe de la rondeur à l'aigu pour intensifier la dramaturgie et appuyer la lutte que mènent le père et le fils, que dans l'utilisation du noir et du blanc : les aplats de noir et les grisés envahissent les planches de la deuxième partie du récit, pour souligner la fuite, le mouvement éperdu des personnages, le tumulte auquel ils doivent faire face, les sentiments qui les étreignent, le noir de la mort à laquelle il faut s'affronter !

Les trois ombres sont une magnifique parabole de ce qui nous menace tous, et par le biais d'une histoire aux tonalités fantastiques ou fantasmagoriques, installée dans un univers non référencé, Cyril Pédrosa parvient à parler de l'universel : la perte d'un être aimé. C'est aussi pour cela qu'il nous touche tant !

Cyril Pédrosa est né en 1972. Il a commencé sa carrière de dessinateur avec une première série scénarisée par David Chavel, Ring circus, publiée chez Delcourt, puis chez le même éditeur Shaolin Moussaka. Il a publié également Les Coeurs solitaires, avec Walter, en 2006 chez Dupuis, et une nouvelle série pour les jeunes enfants, avec David Chauvel toujours : Brigade fantôme, dans la collection Punaise.

 

• L’Essentiel Jeunesse

Sillage, tome 10 : Retour de flammes, de Jean-David Morvan et Philippe Buchet, chez Delcourt, 2007 (Néopolis)

Suite des aventures intergalactiques de Nävis, la seule humaine dans le convoi de Sillage, qui mène des missions très exposées dans toutes sortes de lieux exotiques et peu probables en côtoyant des êtres de toutes origines.
Sillage est un immense convoi en tête duquel vogue le Navire amiral de la Constituante, suivi des croiseurs d’intervention, des astronefs amiraux, des frégates de guerre, des bidonnefs, des navettes de maintenance, des prisonefs et des vaisseaux pirates.

Suite au grave accident qu'elle a provoqué dans sa précédente mission, Nävis est consignée dans son vaisseau-gîte. Cette pause forcée dans sa vie trépidante l’amène à convoquer ses souvenirs d’enfance, lorsqu’elle vivait seule sur sa planète, à réfléchir et à revenir sur sa vie passée, à ruminer, à se demander si elle a bien agi … Puis elle se rend compte que le vaisseau où elle se trouve enfermée avec ses compagnons est mû par la puissance psychique de Heiliig, qui appartient au peuple des Hoftards. Il est enfermé dans une cage de verre et condamné à s’épuiser en donnant toute son énergie. Nävis décide alors de le délivrer, de quitter la prison et de ramener Heiliig parmi son peuple. Or, celui-ci vit sur la planète où elle a passé toute sa jeunesse avant que la température n'y grimpe de quelque cent degrés. Si Nävis s'attendait à un accueil d'une certaine froideur de l'ancienne compagne d'Heiliig, elle ne pouvait prévoir que son passé allait lui fondre dessus dans un terrible retour de flammes …
Nävis est une héroïne extrêmement attachante, entourée de personnages secondaires qui ont aussi de l’épaisseur. Décors, vaisseaux, vêtements, objets, tout ce qui donne de la vraisemblance et de la cohérence au récit, tout cela est toujours soigné et inventif.

Sillage, mode d’emploi …
Sillage, c’est un space opera, né en 1998, de l’imagination très féconde de Jean-Didier Morvan (qui mène de front une bonne quinzaine de séries) et auquel Philippe Buchet donne corps de belle façon.
Valérian, la série imaginée par Pierre Christin, dessinée par Jean-Claude Mézière et mise en couleurs par Evelyne Tranlé, a été, dans ce domaine de la science-fiction, la série culte des années 80, avec un duo d’agents spatio-temporels, Valérian et Laureline, sa compagne, qui a pris d’ailleurs, au fur et à mesure des albums, de plus en plus d’importance et de densité. Sillage est LA série culte de ce début de siècle et les auteurs prévoient de la développer sur au moins une vingtaine d’albums !
Sillage, c’est un gigantesque convoi de vaisseaux spatiaux qui parcourt l’espace. Les planètes rencontrées sont sondées, analysées, étudiées et l’assemblée des représentants de tous les peuples du convoi décide si la planète est jugée digne d’intérêt, si ses habitants sont prêts aux rencontres du 3ème type et s’ils peuvent intégrer Sillage. Sillage est donc une tour de Babel galactique où se côtoient, dans une tolérance relative, toutes sortes de peuples et d’individus : humanoïdes ou non, dotés de bras ou de tentacules, usant de différents modes de locomotion et de communicatio, de toutes les couleurs et textures imaginables. Les luttes d’influence et les factions existent bien sûr car tout le monde n’est ni beau ni gentil ! La corruption et les petits arrangements privés aussi et l’on dit même que certains hauts dignitaires pratiqueraient le trafic de planètes !
Dans ce convoi haut en couleurs, existe un être unique, seul représentant de son espèce, seul être humain parmi des milliards d’individus : Nävis. On fait sa connaissance dans le premier volume : A feu et à sang. Nävis est une enfant sauvage, élevée par un robot nurse, qui vit en harmonie avec son environnement sur une planète non répertoriée, à la faune et à la flore exubérantes.
Sa compagne de jeu et amie, c’est Houyo, une tigrours. Jusqu’au jour où surgit un vaisseau de Sillage et où Nävis est capturée après une longue course poursuite, et emmenée sur Sillage.
Elle en deviendra une citoyenne, au statut particulier du fait de son caractère unique, et, en tant qu’agent spécial, sera envoyée en missions, souvent périlleuses. Elle a peu d’amis mais ils seraient prêts à mourir pour elle : Bobo, qu’elle a délivré de l’esclavage et auquel elle a appris à penser, son robot Snivel et son mentor, Mackel-Loos.
Nävis a bien des talents et elle est capable de capter les pensées des autres, elle pratique les sports de combat, a d’étranges bandes blanches sur le corps et le nez, possède de forts beaux yeux verts, une garde-robe impressionnante et des coiffures invraisemblables, un sens de l’amitié à toute épreuve, un caractère impétueux, un doudou en peluche tigrours et un juron favori, « Poukram ». Elle est capable de partir toute seule dans le quartier de haute sécurité d’une prison peuplée des pires criminels de la galaxie pour délivrer un ami.
Mais elle a aussi ses points faibles et des questions qui la taraudent : qui est-elle ? Qui sont les siens ? Y a-t-il quelque part d’autres humains ? On la voit évoluer au fil des albums, grandir, mûrir en accumulant les expériences, tout en ne perdant jamais sa fougue.

Sillage est donc une saga de science-fiction qui a déjà acquis un très large lectorat. On peut lire les albums pour le divertissement, car les scènes d’actions y sont nombreuses : combats, poursuites, affrontements spatiaux. On y rencontre toutes sortes d’êtres bizarres, exotiques, inattendus dans des décors fouillés. Philippe Buchet se régale et excelle dans cet univers si riche graphiquement.
Nävis, l’héroïne, a bien des atouts et elle s’avère très attachante. De la gamine capricieuse et incontrôlable du début, elle devient peu à peu une jeune femme passionnante qui dissimule autant qu’elle le peut ses fêlures.
Mais on peut trouver aussi dans Sillage, comme dans tout bon roman de SF, une réflexion sur la place de l’individu au sein de la société, sur les luttes de pouvoirs qui peuvent gangrener ou paralyser la dite société, sur l’asservissement, la tyrannie, la place des femmes, la manière dont on traite le problème de l’emprisonnement …

Chaque album constitue une aventure à part entière, une mission de Nävis. Mais il est tout de même préférable de les lire dans l’ordre pour suivre l’évolution de l’héroïne.
Tome 1 : A feu et à sang - Tome 2 : Collection privée - Tome 3 : Engrenages - Tome 4 : Le signe des démons - Tome 5 - Tome 6 : Artifices - Tome 7 : Q.H.I. - Tome 8 : Nature humaine - Tome 9 : Infiltrations

Il existe aussi deux séries satellites : Nävis, qui compte trois tomes pour l’instant et qui raconte l’enfance de l’héroïne ; Chroniques de Sillage, dont les quatre volumes parus s’attachent à raconter l’histoire de certains peuples croisés par Sillage.

Tome 8, Nature humaine

Nävis a du vague à l’âme : elle se souvient d’elle petite sur sa planète perdue ; elle se souvient de sa rencontre avec Sillage et Mackel-Loos, celui qui l’a accompagnée dans son adaptation et son évolution au cours de ces dernières années, qui l’a aidée, conseillée, rassurée, qui lui a permis de passer de l’état de sauvageonne à celui d’une jeune femme indépendante et respectée par tous. Or Mackel-Loos est mort et Nävis conduit la cérémonie d’adieu, entourée des êtres qui lui sont chers. Mais la pause et le recueillement sont de courte durée car Snivel, son robot et ami, a localisé un signal provenant d’une très lointaine planète, où pourraient se trouver des humains. Nävis déjoue tous les systèmes de sécurité grâce à l’intervention discrète mais très efficace d’Atsukau, celui qui l’aime depuis longtemps et qui suit attentivement ses moindres faits et gestes et, accompagnée de Snivel et de Bobo, elle part à la rencontre d’humains, qu’elle cherche depuis longtemps. Son attente est très forte et elle espère rencontrer les plus beaux êtres de la création, intelligents, généreux, parfaits … Hélas, ce qui l’attend n’est pas le paradis, loin de là, mais c’est aussi en parvenant à surmonter ses désillusions que l’on grandit …
Ce huitième album marque un tournant dans l’histoire de Nävis. Il est de tonalité assez sombre puisque dans les vingt premières planches, on voit une Nävis silencieuse et renfermée, qui n’a plus envie d’aller de l’avant et s’abandonne à l’immense tristesse et à la solitude. C’est l’album où elle devient véritablement adulte et où, enfin, elle peut se confronter à ses semblables qui, hélas, ne sont pas forcément parmi les plus positifs des êtres qu’elle a déjà rencontrés.

Tome 9 : Infiltrations
Dans ce neuvième album, Nävis est méconnaissable : elle porte un long appendice caudal vert rayé de noir, d’étranges mains vertes aux quatre doigts griffus et son visage est sanglé d’un casque prolongé par deux yeux rouges très excentrés, inquiétants et inquisiteurs. Aucune mutation génétique, que l’on se rassure ! Mais un camouflage nécessaire pour cette neuvième mission dans laquelle Nävis est chargé par les dirigeants de Sillage d’infiltrer un groupe de truands dirigé Khéré-Dizzo, une très dangereuse activiste qui s’entoure d’un luxe de précautions inouïes à laquelle il est très difficile d’arriver. L’enquête de Nävis la conduit à mettre à jour un trafic d’êtres vivants et à mettre en péril l’existence même du convoi …

 

 

• Prix BD des collégiens de Poitou-Charentes

L’Envolée sauvage, de Laurent Galandon et Arno Monin, Bamboo, 2006 et 2007 (Angle de vie)
Deux volumes composent ce récit d’années de guerre : tome 1, La dame blanche – tome 2 : Les Autours des palombes.

Au bord d’une rivière, au cœur d’un paysage paisible, un homme âgé est assis. Il observe les oiseaux et les dessine. Il semble en paix, malgré les chiffres tatoués que l’on aperçoit sur son avant-bras gauche. On l’appelle : Simon ! Il se souvient … D’un temps ancien, quand déjà il regardait et dessinait les oiseaux et que l’on était en 1941. Il est orphelin et vit dans un village encore à l’écart de la tourmente avec d’autres enfants perdus dont s’occupent la brave Marinette et le curé, le père Magloire. Mais bientôt, l’horreur se rapproche, l’antisémitisme gagne le village, Simon se fait traiter de juif et on le montre du doigt, comme les autres juifs.

Pressentant le danger, le curé expédie Simon à Paris, dans un orphelinat prison où la vie est plus rude. Paris est occupé et les gens font la queue pour aller visiter la dernière exposition dont on parle : Le Juif et la France. Simon s’enfuit et trouve refuge dans une ferme où vivent une jeune femme et son fils. Il pense avoir trouvé la paix en s’occupant des oiseaux mais, non loin de là, la milice veille et l’étoile cousue sur la veste de Simon brille trop fort …

On aime beaucoup cet album, tendre et terrible, que l’on garde longtemps en tête après l’avoir refermé. Cette histoire, entre récit intimiste et historique, est aussi une chronique douce-amère des temps de guerre, de la haine ordinaire qui peut briser la vie d’un enfant. Le jeune héros, Simon, est très attachant, naïf, insouciant et inquiet en même temps. Il ne mesure pas toujours ce qui est en jeu en cette époque troublée et le vol d’un bel oiseau peut le plonger dans le ravissement et lui faire oublier tout le reste. Tout ceci est montré, dessiné, écrit, avec beaucoup de pudeur et de délicatesse, sans trop d’effets appuyés. Même si le dessin n’est pas encore entièrement abouti, on s’immerge rapidement dans la vie de Simon, et des détails toujours très bien choisis et amenés rappellent au lecteur les menaces qui guettent le jeune héros. Le second volume est beaucoup plus noir.

 

• Prix Tournesol

Bételgeuse, tome 5 : L’autre, de Léo, chez Dargaud
Léo, de son véritable nom Luis Eduardo de Oliveira, est d’origine brésilienne et vit en France depuis 1981, fuyant l’Amérique latine des années 1970. Il y entame une carrière d’illustrateur et sa rencontre avec Jean-Claude Forest tout d’abord, puis avec le scénariste Rodolphe, lui permet de travailler dans la bande dessinée. En 1993, il publie le premier volume d’une vaste saga de science-fiction humaniste et écologique, qui deviendra, quinze ans plus tard, l’une des sagas phare de la science-fiction en bande dessinée, Les Mondes d’Aldébaran, touchant un très vaste public.
Les Mondes d’Aldébaran se composent de trois cycles, dont chacun se déroule sur une planète différente : Bételgeuse, Aldébaran puis Antarès, chaque cycle se composant de cinq albums.

Le cycle d’Aldébaran
La planète Aldébaran est colonisée par une première vague de Terriens en 2079 puisque la Terre est surpeuplée. Le second vaisseau, transportant plusieurs milliers de personnes, disparaît au cours du voyage dans des circonstances inexpliquées. Durant un siècle, les voyages sont suspendus et le premier groupe de colons, puis ses descendants, doit se débrouiller seul, sur une planète inconnue et assurer sa survie. Il forme une société dure, assise sur une dictature militaire et une église autoritaire.
Les cinq volumes du cycle racontent la vie de l’héroïne, Kim Keller, qui vit dans un petit village au bord de la mer. Dans le premier album, lorsque l’on fait sa connaissance, elle n’a que treize ans. Mais elle mûrit très vite car elle se trouve mêlée à toutes sortes d’événements difficiles et souvent tragiques.
Les cinq tomes de la série : Tome 1 : La Catastrophe – Tome 2 : La Blonde – Tome 3 : La Photo – Tome 4 : Le Groupe – Tome 5 : La Créature.

Le cycle de Bételgeuse
Il commence en 2184, après que les Terriens ont repris les vols interstellaires et déclenche un deuxième processus de colonisation. La planète choisie est Bételgeuse. Le premier vaisseau transportant trois mille personnes arrive aux abords de la planète et se met en orbite pendant qu’une équipe de techniciens effectue une mission de reconnaissance à la surface de Bételgeuse. Mais le contact avec la Terre est coupé et six ans plus tard, une mission d’enquête composée de deux astronautes et de Kim Keller arrive pour tenter de comprendre ce qui s’est passé. Kim a alors 24 ans et elle vient de terminer sur Terre des études de biologie.

La Planète, 2000
L'histoire s'ouvre sur une toute jeune fille traquée par des militaires dans le désert. Affolée, elle trouve refuge chez les iums, des animaux mi-phoques, mi-pingouins, avec lesquels elle communique aisément. Ces animaux sont étudiés par une scientifique, Leilah Nakad, qui commandait sept ans plus tôt un vaisseau amenant trois mille jeunes gens destinés à être les premiers colons sur la planète Bételgeuse. A la suite d'un accident inexplicable, presque tous ont péri, sauf Leilah et quelques compagnons. Dans le vaisseau désert qui tourne autour de Bételgeuse, deux personnes se réveillent de leur long sommeil. Pendant ce temps, sur Aldebaran, on prépare une expédition visant à retrouver le vaisseau disparu.

Les Survivants, 2001
Nous retrouvons la jolie Kim et son équipe venus en mission sur Bételgeuse, planète à la faune étrange, afin d’enquêter sur la disparition des colons terriens, sept ans plus tôt. A peine le petit groupe est-il débarqué qu’une espèce de grenouille gigantesque et silencieuse tue l’un d’entre eux et sème l’angoisse. Ils finissent néanmoins par trouver les colons rescapés, scindés en deux groupes, qui ont fait des choix de société diamétralement opposés. Ils se sont séparés à cause des iums, ces animaux noirs et blancs énigmatiques, apparemment inoffensifs, que certains colons pensent aussi intelligents que les humains. Le premier groupe, dans lequel arrivent Kim et ses amis, est commandé par le colonel Tazio, qui a instauré des règles de survie draconiennes. Le second est mené par Leilah Nakak, ancien commandant du vaisseau colonisateur. Kim doit user de toute sa force de persuasion pour réconcilier les deux clans. Elle aimerait aussi mieux connaître ces fameux iums.
Il faut se aller à la beauté envoûtante des paysages que dessine Léo et surprendre par l’étrangeté de la faune qui habite Bételgeuse : cela procure un réel plaisir de lecture. En outre, la réflexion introduite sur la frontière entre l’homme et l’animal est tout à fait intéressante.

L’Expédition, 2002
Kim, avec un petite poignée d’explorateurs, descend une rivière majestueuse pour tenter d’approcher les iums, ces étranges êtres noirs et blancs, à l’aspect débonnaire. Cette expédition permet à nos aventuriers de découvrir l’étonnante flore de la planète et de vivre quelques moments inoubliables, dramatiques ou poétiques …
C’est un régal pour les yeux, tant le dessin de Léo est beau dans sa simplicité apparente, éclairé de couleurs chatoyantes. C’est aussi une épreuve pour notre patience car il installe une intrigue où les questions abondent et les réponses n’arrivent qu’à toutes petites doses

Les Cavernes, 2003
Les héros sont en bien fâcheuse posture : Kim et Hector, partis explorer la planète Bételgeuse, sont en effet coincés dans une grotte, sans moyen de communiquer avec les autres membres du groupe. Ici le drame se resserre encore car les cavernes où ils errent à la recherche d'une sortie sont peuplées d'une faune étrange, fascinante mais très dangereuse ! Ils sont sauvés in extremis par leurs amis. Pendant ce temps, la jeune Maï Lan, qui communique avec les iums, ces drôles de quadrupèdes noirs et blancs, fait aussi une découverte d'importance. Elle veut la faire partager à Kim et à ses compagnons.
Ce que l'on apprécie tout particulièrement chez Léo, c'est sa faculté à créer un monde très cohérent mais qui laisse les Terriens qui y évoluent démunis et perplexes parce qu'ils n'en ont pas les clés.

L’Autre, 2005
L’Autre clôt le cycle de Bételgeuse et apporte aux lecteurs quelques réponses, enfin ! On retrouve Kim et ses compagnons, coincés dans la forêt où ils ont échoué durant leur exploration de Bételgeuse, sans moyen de transport pour rejoindre leur base. Une nuit, Kim est appelée par la mantrisse de la rivière, cette créature mystérieuse qui semble régir la vie dans ce monde. Elle paraît menaçante cette fois et Kim est sauvée par Sven, un fascinant scientifique natif d’une autre planète, dont la mission consiste à surveiller les humains afin de voir s’ils sont prêts à rencontrer d’autres peuples. Sven sait tout de Kim et de ses compagnons, il connaît aussi le rôle des mantrisses. Il permet à la jeune femme de communiquer directement avec l’une d’elles.
Lorsque Kim retrouve ses amis puis le village, elle explique à tous ce qu’elle a appris. Ses révélations doivent décider de l’avenir de Bételgeuse et de l’opportunité de sa colonisation par les humains… Dommage que cela soit fini ! Car la lecture de cette série de science-fiction permet un voyage dans un monde fascinant, où la nature domine sur la technologie. On y croise des êtres extraordinaires, dont Léo nous révèle quelques secrets : les iums, les mantrisses, d’étranges herbivores colorés qui parcourent le désert ou de très sombres animaux de cavernes… Les personnages que Léo place dans ces décors sont intéressants, et réfléchissent aux conséquences de leurs actes dans les mondes qu’ils découvrent, en s’interrogeant aussi sur leur légitimité et sur les « bienfaits » de la colonisation.
C’est cet album qui vient d’être distingué à Angoulême, mais l’ensemble des Mondes d’Aldébaran est réellement passionnant !


• Prix de l’Association des Critiques de Bande Dessinée (ACBD)

Seules contre tous, de Miriam Katin, au Seuil

Miriam Katin, la dessinatrice, est d’origine hongroise. En 1956, devant l’invasion des chars russes à Budapest, elle se réfugie aux Etats-Unis, travaille dans l’industrie du dessin animé, puis émigre en Israël avant de retourner vivre à New York en 1991. A 63 ans, elle publie son premier roman graphique, Seules contre tous.
Seules contre tous, c’est sa propre histoire, lorsqu’elle n’avait que trois ans en Hongrie. C’est aussi l’histoire de sa mère, Ester. Miriam ne se souvient pas de ce moment douloureux, elle s’appuie sur les souvenirs et le témoignage de sa mère pour raconter. En 1942, Ester et Miriam vivent à Budapest, alors que le papa est enrôlé dans l’armée hongroise. Mais le pays est envahi par les troupes allemandes et « puis un jour, Dieu remplaça la lumière par les ténèbres », explique la petite fille. Les persécutions antisémites les atteignent de plein fouet, elles subissent les privations, les diktats des nazis, la méfiance et la petitesse des voisins. Ester décide alors de quitter l’appartement dont tous les meubles vont être confisqués et de fuir, avant qu’il ne soit trop tard. L’album est le récit de la fuite et de la clandestinité de la mère et de la fille durant l’année 1944-1945. C’est aussi un remarquable travail de mémoire, et un hommage très fort au courage d’une femme seule, qui lutte, qui serre les dents, qui encaisse, qui accepte des situations inacceptables pour survivre dans ce monde hostile, et pour sauver la vie de sa petite fille. C’est extrêmement émouvant et l’on s’attache très fort aux deux personnages féminins, aux remarques naïves de la fillette qui ne comprend pas comment Dieu peut à ce point ignorer leur détresse !

Graphiquement, l’album est magnifique, et les pages en noir, blanc et sépia, dont le trait presque effleuré reste très doux, alternent avec d’éclatantes pages aux couleurs pastel qui donnent de la respiration au récit : le passé et le présent se répondent, la mémoire surgit et les souvenirs douloureux affleurent. Il y a de la douceur dans le traitement graphique, et une immense douleur dans ce que vivent les personnages ! Soulignons enfin la grande qualité de l’album publié par le Seuil : un format carré, une impression très soignée sur du très beau papier.

 

Les autres Essentiels :

• L’Essentiel Révélation récompense un(e) jeune auteur(e) et est décerné à
L’Eléphant, d’Isabelle Pralong, chez Vertige Graphic

• L’Essentiel Patrimoine
Moomin, de Tove Jansson, au Petit Lézard

• Prix de la BD alternative
Turkey comix, n° 16