de Alan Parker
scénario Laura Jones et Alan Parker,
d'après le livre de Frank McCourt
(Angela's ashes, 1996)

Grande-Bretagne, 2000, 2h28
Sortie le 22 mars 2000

Emily Watson, Robert Carlyle,
Michael Legge,
Ciaran Owans, Joe Breen


Brooklyn, 1935. Dans le taudis des McCourt, la joie règne à la naissance de la petite dernière. Les grands frères, Frank, 5 ans et Malachy, 4 ans, s'occupent tant bien que mal de leurs petits frères jumeaux, tandis que leur père ne cesse de s'émerveiller devant son unique fille. Celle-ci s'éteint quelques semaines plus tard. La mère, Angela, accablée par le chagrin et les grossesses répétées, sombre dans la dépression, Malachy père part noyer sa peine dans l'alcool et les enfants livrés à eux-mêmes, sont pris en charge par la voisine. C'est leur grand-mère irlandaise qui enverra l'argent des billets de retour. A cinq ans, Frank dit adieu à la Statue de la Liberté et fait la connaissance de la Sainte Vierge, idole d'une terre, l'Irlande, qui ne sait plus que faire de ses masses affamées, enfermée dans le carcan d'un catholicisme omniprésent et fanatique et qui vit dans une haine féroce de l'ancien envahisseur, l'Anglais. Le pays, libre depuis peu (1921), qui refuse à Malachy senior l'argent qu'il pense lui être dû pour ses services rendus à l'IRA avant son émigration aux Etats-Unis.
La famille s'installe dans les quartiers insalubres de Limerick où, tout comme à Brooklyn, Malachy boit son chômage ou ses rares salaires tout en prônant des valeurs peu adaptées au dénuement misérable des siens, tandis qu'Angela mendie pour nourrir et vêtir ses enfants, ce que son mari "du Nord" ne s'abaisse pas à faire.

Le ton est posé dès les premières séquences, et on ne quittera plus que très rarement les rues et les bas-fonds humides de Limerick, grouillante d'enfants malingres
, traversée par l'insalubre rivière Shannon qui apparaît régulièrement dans le champ.
Ce film est une fidèle adaptation des mémoires de Frank McCourt, un récit poignant qui lui valut le Pulitzer Prize en 1997, un ouvrage traduit dans 25 langues, à la renommée mondiale. Tout au long du film (dont les dialogues sont directement tirés du livre sans subir de transformation majeure), la voix off du narrateur intervient, commente, de façon parfois très humoristique, certaines séquences clés, sélectionnées par Parker. C'est au début du film que le réalisateur choisit de placer ce constat de McCourt, qui porte un regard implacable mais non dénué d'humour sur son pays et qui résume parfaitement l'ensemble :
" Lorsque je repense à mon enfance, je me demande comment j'ai survécu. C'était, bien sûr, une enfance malheureuse (...) mais une enfance irlandaise malheureuse est pire qu'une enfance malheureuse ordinaire, et il y a pire encore : une enfance catholique irlandaise malheureuse."

Alan Parker l'avoue, "adapter une oeuvre littéraire célèbre est délicat ..." et il est vrai que le film, tout en rendant honneur au livre, en est une version passablement édulcorée, en dépit du fait que l'ensemble demeure une reconstitution sordide et pathétique à souhait. Le visage impassible d'Emily Watson est en parfaite adéquation avec la résignation du personnage d'Angela, qui, malgré l'enfer qu'elle vit, est une mère courage impénétrable mais aimante. C'est le personnage de Malachy, le père, qui est traité de façon beaucoup plus attachante que par McCourt, et Robert Carlyle, en habitué des rôles de chômeurs désespérés (Riff Raff de Ken Loach, ou The Full Monty), analyse ainsi le comportement de ce père qui fuit ses responsabilités : "C'eut été trop facile de faire de ce type un méchant. Je vois en lui une victime, au même titre que les autres, son seul péché étant de s'adonner à l'alcool. Mais faire de Malachy McCourt le salaud de l'histoire serait exonérer la société qui tolère de telles conditions d'existence." Chez McCourt, le portrait du père est rendu d'autant plus terrible qu'il est fait par un enfant tenaillé jour et nuit par une faim obsédante qui imprègne l'ouvrage tout entier. Et en effet, le récit de l'auteur possède un charme indéniable, fondé sur une narration de l'instant et de l'immédiat que l'on ressent moins dans le film d'Alan Parker, car il manque à ce dernier une certaine épaisseur narrative ; cela en dépit du fait que tout du long, la voix off du narrateur intervient, commente, de façon parfois très humoristique, certaines séquences sélectionnées par Parker, et ces choix, inévitablement subjectifs ne sont pas toujours judicieux.
On ne saurait néanmoins trop s'attarder à comparer le livre et le film, car la nature même du média cinéma impose brièveté et concision, et que les films dit "littéraires" pâtissent fréquemment de la faiblesse de l'adaptation à l'écran.
Mais ne serait-ce que pour ceux qui n'auraient pas lu l'ouvrage, il faut souligner qu'en dépit de ses imperfections, le film possède des qualités propres, en particulier dans l'interprétation. Emily Watson et Robert Carlyle excellent dans leurs rôles de miséreux malmenés par la vie, et les enfants, que ce soit le petit Frank aux trois époques différentes de son enfance et de son adolescence, ou encore ses frères et ses copains, sont parfaits et authentiques; le plus poignant d'entre eux étant assurément Frank enfant (Joe Breen), entre cinq et neuf ans. Nul doute que ce film encouragera ceux qui n'ont pas lu l'ouvrage à s'en emparer et incitera les autres à s'y replonger.

B.Longre
(mars 2000)

site officiel
http://www.angelasashes.com/

Franck Mc Court
http://www.homearts.com/depts/family/28mccof1.htm
http://www.simonsays.com/book/default_book.cfm?isbn=0684874350
http://www.potpourri.org/bios/bio_frank.html
http://www.annonline.com/interviews/970414/

le dernier livre de Frank McCourt, 'Tis
http://www.liberation.fr/livres/2000mars/0302mccourt.html

Alan Parker
http://movies.uip.de/evita/filmakers/ParkerBio.htm