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Obsessions
et compulsions
Andy Warhol
l'affirmait : "A l'avenir, chacun aura son quart d'heure
de célébrité mondiale"* et l'on retrouve
un peu de cela dans Sleb (abréviation phonétique
de "celeb" et "celebrity"), un ouvrage satirique
qui se lit sans mal, mais qui risque cependant de très vite
tomber dans l'oubli, tout comme les modes culturelles éphémères
créées de toutes pièces par le système
médiatique que l'ouvrage, justement, vilipende ; car Sleb
est d'abord représentatif d'une époque (avec toutes
les références culturelles que cela suppose), d'un
lieu précis, le Londres branché de l'an 2002...
Et pourtant,
l'auteur a le mérite de ne pas nous offrir un "glamorama"
à la Bret Easton Ellis, car le lecteur passe en réalité
peu de temps dans les sphères artificielles de la mode et
des célébrités et davantage avec un homme "moyen"
par excellence, en totale dégénérescence :
Christopher Sewell, alcoolique et dépressif, dont les mésaventures
pathétiques rappellent curieusement celles des protagonistes
des romans d'Irvine Welsh. Christopher
Sewell est un homme tout ce qu'il y a de plus banal, d'une affligeante
médiocrité, très "middle-class" et
il travaille comme cadre commercial dans le département publicité
d'un magazine branché, seul élément "glamour"
de sa morne existence. Puis tout s'effondre autour de lui : son
père meurt, il se met à boire plus que de coutume,
sa femme le quitte (classique) et au bureau, on lui recommande fortement
de partir se reposer quelques jours...
Soudain, la célébrité s'abat sur lui, un phénomène
que rien ne laissait prévoir : il est désormais le
meurtrier le plus célèbre de Grande-Bretagne, et il
assume parfaitement son rôle ; il faut dire qu'il n'a pas
tué n'importe qui, car sa victime se nomme Félix Carter,
chanteur pop adulé. Comment un homme aussi peu reluisant
que Christopher a pu devenir si célèbre du jour au
lendemain ? Quel événement l'a poussé à
commettre, de sang-froid, un crime inexplicable ? C'est ce que cherche
à comprendre un journaliste autorisé à s'entretenir
avec le meurtrier, depuis sa prison : le roman se construit peu
à peu autour de ces rencontres et des quasi-monologues de
Christopher, prisonnier modèle et conscient de son aura.
Sans amertume ni rancur, presque reconnaissant, il revient
sur les quelques jours qui ont précédé son
crime, racontant ses démêlés professionnels
et personnels, en particulier avec sa femme Samanta ; après
le départ de cette dernière, l'antihéros sombre
irrémédiablement dans l'alcoolisme, une déchéance
qui est racontée avec autodérision par Christopher
lui-même (on admirera son étonnante capacité
à se raconter et on rira des conseils donnés aux autres
alcooliques invétérés, contre la gueule de
bois, ou d'une hilarante expédition punitive imaginée
par son esprit gorgé d'alcool...).
Habilement,
l'auteur a choisi de renverser la stricte chronologie des événements,
et son récit débute par la mort de la pop star et
par la façon dont les agences de presse puis les tabloïds
s'emparent de l'affaire ; Andrew Holmes mêle fiction, exposé
satirique dénonçant la tyrannie médiatique,
et réflexions sociologiques : un procédé d'alternance
narrative amusant et distrayant, avouons-le, et qui, ajouté
à la vivacité de ton et au goût prononcé
de l'auteur pour la satire et la digression, fait de ce premier
roman un ouvrage atypique et efficace. Car personne n'échappe
aux critiques implicites ou non d'Andrew Holmes, des agences de
presse à la télévision, en passant par les
chômeurs et les petits voyous. L'auteur, lui-même journaliste
indépendant, a souhaité que son roman reflète
la réalité, et a inséré divers chapitres
qui fonctionnent comme de mini-intrigues secondaires, sans liens
directs avec le périple de Christopher, mais qui apportent
beaucoup de fantaisie et offrent de grands moments d'humour. Il
est vrai que l'on aurait pu se contenter de la confession de Sewell,
mais le roman, épuré de son contexte socioculturel,
aurait davantage été dominé par une tonalité
tragique. Là, l'auteur, friand de digressions, donne l'impression
de joyeusement se disperser, même si l'on comprend que chaque
histoire nous mène inexorablement à la résolution
du mobile du meurtre.
Enquête
journalistique, fable moderne d'une société qui construit
des mythologies fondées sur du vide, des mythes qui vont
et viennent, sans que rien ni personne ne puisse empêcher
leur propagation, Sleb est d'abord une divertissante
tragédie, le drame intime d'un homme victime de ce système
et des phénomènes médiatiques, un antihéros
dont la conscience imbibée de vodka et de bière ne
parvient plus à distinguer la réalité de la
fiction... Sous des allures ludiques et frivoles, ce roman, parfaitement
construit, met en évidence l'artificialité de la culture
de masse, dénonce l'hypocrisie de certains médias
et s'attaque à l'inégalité flagrante de la
structure sociale (nous ne sommes pas dans l'Angleterre post-thatcherienne
pour rien !).
B.Longre
(octobre 2002)
*
"In the future everybody will be world-famous for 15 minutes."

L'éditeur
http://www.madaboutbooks.com
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