|
|
Les femmes
que l'on rencontre dans ce recueil ne sont pas toutes aussi
"intéressantes" que le titre veut bien le
prétendre ; Américaines pour la plupart, divorcées
et remariées, rarement solitaires, souvent accompagnées
d'un enfant (fréquemment confié aux baby-sitters
et autres nourrices sur lesquelles la narration s'attarde
peu) ; un point commun : elles vivent presque toutes en Italie
(tout comme l'auteur) ou sont attachées à ce
pays d'exil, et toutes sont métisses, à l'aise
financièrement ; avec suffisamment de temps pour se
livrer à une introspection continuelle, pour se pencher
sur quelques lambeaux de souvenirs, (des réminiscences
qui dévoilent de nombreuses failles dans ces existences
presque trop parfaites et stéréotypées),
et pour tirer quelques conclusions comportementales plutôt
judicieuses.
|
|
Il
est ainsi essentiel de dépasser l'irritante frivolité
et l'oisiveté de surface que les protagonistes déploient,
pour entrer dans leur univers un peu trouble, celui de l'indicible.
Car le schéma narratif, récurrent dans chacune des
nouvelles, tout en prenant le risque de lasser le lecteur, l'entraîne
aussi dans un microcosme où chaque pensée est analysée,
chaque geste décortiqué, paraissant revêtir
une signification symbolique profonde qui donne un certain charme
à ce recueil.
Au-delà
du domaine de l'intime, d'autres préoccupations s'ajoutent
et se répètent, qui ponctuent les existences des narratrices
; certaines éprouvent une fascination malsaine mais irrésistible
pour les prostituées, comme cette épouse qui offre
à son mari italien une nuit avec deux professionnelles (The
birthday present). D'autres évoquent avec nostalgie des
amitiés particulières (A visit, Un petit
d'un petit) et les rencontres fragmentées qui prennent
un aspect un peu mythique, avec des femmes qui longtemps, les ont
fascinées.
Mais dans la plupart des récits, c'est le thème obsédant
de la pigmentation de la peau qui apparaît comme prépondérant
; la couleur est à l'origine de nombreuses interrogations,
source de confusion dans Brothers and sisters around the world,
où la narratrice, une noire américaine en vacances
sur une île près de Madagascar, s'irrite de la curiosité
des femmes autochtones (une femme noire se comportant comme une
blanche demeure une énigme...) puis s'en émeut, pour
enfin éprouver la même curiosité à leur
égard. Dans Anthropology, l'on assiste au mini-drame
d'une famille qui refuse que l'on les désigne comme "noirs",
alors qu'ils appartiennent, depuis des décennies, à
une communauté métisse. Dancing with Josephina
décline le même thème car là encore,
une jeune femme en vacances aux Caraïbes se fait passer pour
une fille du coin en dansant avec un Américain en quête
de beautés locales. Le fantasme que tente de concrétiser
la narratrice (se métamorphoser en "fille") ne
dure que quelques instants, qui lui suffisent pourtant à
s'inventer un double décadent, le reflet plus pauvre et surfait
d'une midinette en chasse, avec, en toile de fond, l'esclavage,
l'inoubliable blessure qui se serait transmise d'une génération
à l'autre.
Mais la nouvelle la plus réussie de ce recueil n'obéit
plus aux lois de l'ensemble et semble être arrivée
là par hasard : The golden chariot est une étrange
comédie musicale (qui rappelle, avec beaucoup de fantaisie,
les opéras de Bertolt Brecht)
"jouée" par une famille noire, et décrit
le rêve américain avec une ironie non-feinte. Nous
sommes en 1962 et la famille Harmon entreprend un périple
transcontinental, de Philadelphie à Seattle ; plongée
satirique dans le monde ambigu d'une classe-moyenne bien décidée
à se conformer à l'idéal de la société
blanche, solidaire avec le mouvement des droits civiques mais pas
trop et qui, plutôt que de s'aventurer vers le Sud encore
dangereux, préfère voyager vers l'Ouest mythique.
Blandine
Longre
(mai 2002)

L'Editeur
http://www.4thestate.co.uk/
Interview
http://www.randomhouse.com/boldtype/0902/lee/
Nouvelle
en ligne : The Golden Chariot
http://www.all-story.com/issues.cgi?action=show_story&story_id=137
|