Interesting women
(Fourth Estate, mai 2002)

 

 

Les femmes que l'on rencontre dans ce recueil ne sont pas toutes aussi "intéressantes" que le titre veut bien le prétendre ; Américaines pour la plupart, divorcées et remariées, rarement solitaires, souvent accompagnées d'un enfant (fréquemment confié aux baby-sitters et autres nourrices sur lesquelles la narration s'attarde peu) ; un point commun : elles vivent presque toutes en Italie (tout comme l'auteur) ou sont attachées à ce pays d'exil, et toutes sont métisses, à l'aise financièrement ; avec suffisamment de temps pour se livrer à une introspection continuelle, pour se pencher sur quelques lambeaux de souvenirs, (des réminiscences qui dévoilent de nombreuses failles dans ces existences presque trop parfaites et stéréotypées), et pour tirer quelques conclusions comportementales plutôt judicieuses.

Il est ainsi essentiel de dépasser l'irritante frivolité et l'oisiveté de surface que les protagonistes déploient, pour entrer dans leur univers un peu trouble, celui de l'indicible. Car le schéma narratif, récurrent dans chacune des nouvelles, tout en prenant le risque de lasser le lecteur, l'entraîne aussi dans un microcosme où chaque pensée est analysée, chaque geste décortiqué, paraissant revêtir une signification symbolique profonde qui donne un certain charme à ce recueil.

Au-delà du domaine de l'intime, d'autres préoccupations s'ajoutent et se répètent, qui ponctuent les existences des narratrices ; certaines éprouvent une fascination malsaine mais irrésistible pour les prostituées, comme cette épouse qui offre à son mari italien une nuit avec deux professionnelles (The birthday present). D'autres évoquent avec nostalgie des amitiés particulières (A visit, Un petit d'un petit) et les rencontres fragmentées qui prennent un aspect un peu mythique, avec des femmes qui longtemps, les ont fascinées.
Mais dans la plupart des récits, c'est le thème obsédant de la pigmentation de la peau qui apparaît comme prépondérant ; la couleur est à l'origine de nombreuses interrogations, source de confusion dans Brothers and sisters around the world, où la narratrice, une noire américaine en vacances sur une île près de Madagascar, s'irrite de la curiosité des femmes autochtones (une femme noire se comportant comme une blanche demeure une énigme...) puis s'en émeut, pour enfin éprouver la même curiosité à leur égard. Dans Anthropology, l'on assiste au mini-drame d'une famille qui refuse que l'on les désigne comme "noirs", alors qu'ils appartiennent, depuis des décennies, à une communauté métisse. Dancing with Josephina décline le même thème car là encore, une jeune femme en vacances aux Caraïbes se fait passer pour une fille du coin en dansant avec un Américain en quête de beautés locales. Le fantasme que tente de concrétiser la narratrice (se métamorphoser en "fille") ne dure que quelques instants, qui lui suffisent pourtant à s'inventer un double décadent, le reflet plus pauvre et surfait d'une midinette en chasse, avec, en toile de fond, l'esclavage, l'inoubliable blessure qui se serait transmise d'une génération à l'autre.
Mais la nouvelle la plus réussie de ce recueil n'obéit plus aux lois de l'ensemble et semble être arrivée là par hasard : The golden chariot est une étrange comédie musicale (qui rappelle, avec beaucoup de fantaisie, les opéras de Bertolt Brecht) "jouée" par une famille noire, et décrit le rêve américain avec une ironie non-feinte. Nous sommes en 1962 et la famille Harmon entreprend un périple transcontinental, de Philadelphie à Seattle ; plongée satirique dans le monde ambigu d'une classe-moyenne bien décidée à se conformer à l'idéal de la société blanche, solidaire avec le mouvement des droits civiques mais pas trop et qui, plutôt que de s'aventurer vers le Sud encore dangereux, préfère voyager vers l'Ouest mythique.

Blandine Longre
(mai 2002)

L'Editeur
http://www.4thestate.co.uk/

Interview
http://www.randomhouse.com/boldtype/0902/lee/

Nouvelle en ligne : The Golden Chariot
http://www.all-story.com/issues.cgi?action=show_story&story_id=137