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Le
faux touriste.
Jeune collection
lancée en 2000, dirigée par Jean-Noël Schifano
(romancier, critique, traducteur, entre autres, d'Umberto Eco),
Continents Noirs propose des ouvrages contemporains
d’écrivains (pour la plupart francophones) originaires
d'Afrique Noire. Il est parfois dommageable d'apposer des étiquettes,
d'ériger des cloisons entre les écritures, car un
écrivain, peu importent ses origines, est d'abord un écrivain
; et pourtant, les écritures africaines, dans leur diversité
(le pluriel du titre de la collection en témoigne), comportent
des similitudes ; d'abord, le phénomène est récent,
comme l'explique si bien Jean-Noël Schifano : "Ils
[ces écrivains] appartiennent, jusqu'au XXe siècle
compris, à des littératures orales millénaires
— quand le livre des continents noirs est le plus jeune du
monde : l'âge d'un homme, celui par exemple du Sénégalais
Léopold Sédar Senghor." Pour le directeur
de la collection, ce mouvement possède aussi des spécificités
langagières méritant d'être explorées
et un dynamisme narratif demandant à être reconnu ;
et seul un regroupement à part entière (comme ici
une collection, ou des éditions, celle du musée Dapper
par exemple) est à même de renforcer cette reconnaissance
ainsi que l’impact de ces œuvres sur un lectorat avide
de nouveauté.
En 2000, cinq parutions ont inauguré Continents Noirs (dont
une réédition, L'Ivrogne dans la brousse
d'Amos Tutuola, traduit en 1953 par Queneau) et depuis, la collection
n'a cessé de s'enrichir, entre romans, récits et essais.
Parmi les titres parus cette année, le roman de Théo
Ananissoh, écrivain togolais qui vit aujourd'hui en Allemagne
et écrit en français... Rien d'étonnant que
ce roman de l'entre-deux culturel, dans lequel le narrateur a quelques
points communs avec l'auteur, se déroule sous le signe d'une
pluralité loin des clichés exotiques d'une Afrique
monolithique.
Lisahohé,
petite ville d'un pays africain anonyme, est la destination de Paul,
citoyen allemand ; un lieu où il a vécu, adolescent,
entre un père détesté, maintenant décédé,
et quelques camarades de lycée qu'il n'a pas oubliés
; mais ce retour au pays, après quinze ans d'absence, n'a
au départ aucun but précis : "Je m'apercevais
que je n'avais rien prévu de particulier quant au contenu
de mon séjour. Je n'avais même pas décidé
de sa durée." Est-il venu rendre un hommage au
passé ? Ou bien combler les vides de ce passé? Sans
le comprendre d'emblée, Paul effectue un pèlerinage
ambivalent, un retour aux sources qui va le mener plus loin qu'il
ne l'imaginait - bien qu'il paraisse conserver le même détachement
dont il fait montre au début du roman - en ne livrant qu'à
de très rares instants ses sentiments, accumulant les souvenirs
au fur et à mesure de ses redécouvertes, se contentant
de commentaires laconiques.
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Cette
indifférence apparente, le peu d'enthousiasme de surface,
confèrent au narrateur un statut ambigu, d'abord celui
du touriste étranger égaré dans une ville
éteinte, perdue au milieu de la savane, arrivé
là presque comme par hasard. C'est à l'auberge
de la Savane, justement, que Paul a pris ses quartiers et
qu'il fait la connaissance de deux Allemandes, de sympathiques
compatriotes qu'il accompagne parfois en visite. Mais son
arrivée vient rapidement aux oreilles d'anciennes connaissances,
dont Djimongou, un camarade de lycée devenu un notable
influent ; il accueille Paul avec chaleur, mais paraît
incapable de dire où sont passés deux autres
de leurs amis, Didier Somok et Gabriel Nahm, dont les parcours
politique et humain, dans les rangs de la contestation, les
ont conduits à s'opposer à Djimongou. |
Les troubles
politiques appartenant au passé récent (pudiquement
nommés "les événements",
une rébellion réprimée dans le sang) et très
proche (le meurtre d'un ancien ministre, Bagamo, qui vient d'être
commis et pour lequel un innocent va payer) se mêlent et se
font écho - et Paul se met en quête de ses anciens
amis, tout en maintenant une amitié prudente avec Djimongou.
Paul le touriste s'implique donc, discrètement mais avec
obstination, dans une enquête teintée de nostalgie
; il découvre peu à peu ce que lui dissimulait Djimongou,
l'ancien ami qui a suivi les voies complémentaires de l'argent
et du pouvoir corrupteur... Somok et Nahm, quant à eux, sont
les purs de l'histoire, sans compromis - tandis que Paul, l'Allemand
Africain, demeure dans un entre-deux certes inconfortable mais en
même temps protecteur.
L'immoralité politique est une notion récurrente tout
au long de ce roman sobre et abrupt, et c'est la fille de Bagamo,
le ministre assassiné, qui, avec mépris et pour défendre
les actes de son père, tient ce discours à Paul :
"des avocats, des professeurs d'université, des
ingénieurs ont pensé qu'ils pouvaient faire de la
politique en Zorro. Ils ont même cru que c'était une
question de diplômes. (...) Les hommes sont les hommes et,
en politique, le chemin n'est jamais droit ni propre."
Les scènes successives n'appellent pas non plus de commentaires,
elle se suffisent à elles-mêmes — réceptions
et soirées aux relents colonialistes évidents, visite
d'anciens lieux appartenant au passé de Paul (son lycée,
le magasin de son père - sur lequel Paul ne s'appesantit
pas avant le dénouement - les promenades en compagnie d'Elise,
la femme dont il était amoureux...) et scènes animalières
qui font basculer le récit dans l'insouciance (en surface)
du touriste moyen... comme pour mieux illustrer l'ambivalence de
son séjour et l'indécision constante qui y préside.
Le lecteur est ainsi témoin plus que protagoniste et c'est
toujours avec recul que l'on observe cette fresque implacable mais
parcellaire d'un lieu angoissant, en déliquescence - le détachement,
et l'étonnante maîtrise émotionnelle du narrateur
y étant pour beaucoup.
Blandine
Longre
(juillet 2005)
Blandine
Longre, agrégée d’anglais, est
l’une des fondatrices de Sitartmag ; rédactrice en
chef depuis mai 1999, elle s’intéresse tout particulièrement
aux écritures contemporaines (francophone, anglophone, asiatique,
orientale etc.), à la littérature pour la jeunesse,
au théâtre (texte et représentation) et aux
relations qu’entretiennent fiction et réel.

Dans
la même collection
Transit
de A. Waberi
parutions
récentes (2005)
L'Invention du beau regard, Contes citadins de Patrice
Nganang
Ainsi va l'hattéria, roman d'Arnold Sènou
L’Indocilité, essai de Boniface Mongo Mboussa
http://www.gallimard.fr/collections/continents_noirs.htm
sur
l'Afrique, voir aussi :
La
revue 9 de Coeur (n°4,
Arts africains contemporains, Le Seuil, 2005)
Théâtre
(Lansman éditeur)
Hermas
Gbaguidi / Boubacar Belco Diallo
Daniel
Besnehard / Léonard Yanakou
Moisson
de crânes d'A. Waberi (Le serpent à plumes,
2004)
La Danse des masques de
B. Giusti (Bérénice, 2004)
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