Lisahohé
Gallimard, Continents Noirs, 2005

 

Le faux touriste.

Jeune collection lancée en 2000, dirigée par Jean-Noël Schifano (romancier, critique, traducteur, entre autres, d'Umberto Eco), Continents Noirs propose des ouvrages contemporains d’écrivains (pour la plupart francophones) originaires d'Afrique Noire. Il est parfois dommageable d'apposer des étiquettes, d'ériger des cloisons entre les écritures, car un écrivain, peu importent ses origines, est d'abord un écrivain ; et pourtant, les écritures africaines, dans leur diversité (le pluriel du titre de la collection en témoigne), comportent des similitudes ; d'abord, le phénomène est récent, comme l'explique si bien Jean-Noël Schifano : "Ils [ces écrivains] appartiennent, jusqu'au XXe siècle compris, à des littératures orales millénaires — quand le livre des continents noirs est le plus jeune du monde : l'âge d'un homme, celui par exemple du Sénégalais Léopold Sédar Senghor." Pour le directeur de la collection, ce mouvement possède aussi des spécificités langagières méritant d'être explorées et un dynamisme narratif demandant à être reconnu ; et seul un regroupement à part entière (comme ici une collection, ou des éditions, celle du musée Dapper par exemple) est à même de renforcer cette reconnaissance ainsi que l’impact de ces œuvres sur un lectorat avide de nouveauté.
En 2000, cinq parutions ont inauguré Continents Noirs (dont une réédition, L'Ivrogne dans la brousse d'Amos Tutuola, traduit en 1953 par Queneau) et depuis, la collection n'a cessé de s'enrichir, entre romans, récits et essais. Parmi les titres parus cette année, le roman de Théo Ananissoh, écrivain togolais qui vit aujourd'hui en Allemagne et écrit en français... Rien d'étonnant que ce roman de l'entre-deux culturel, dans lequel le narrateur a quelques points communs avec l'auteur, se déroule sous le signe d'une pluralité loin des clichés exotiques d'une Afrique monolithique.

Lisahohé, petite ville d'un pays africain anonyme, est la destination de Paul, citoyen allemand ; un lieu où il a vécu, adolescent, entre un père détesté, maintenant décédé, et quelques camarades de lycée qu'il n'a pas oubliés ; mais ce retour au pays, après quinze ans d'absence, n'a au départ aucun but précis : "Je m'apercevais que je n'avais rien prévu de particulier quant au contenu de mon séjour. Je n'avais même pas décidé de sa durée." Est-il venu rendre un hommage au passé ? Ou bien combler les vides de ce passé? Sans le comprendre d'emblée, Paul effectue un pèlerinage ambivalent, un retour aux sources qui va le mener plus loin qu'il ne l'imaginait - bien qu'il paraisse conserver le même détachement dont il fait montre au début du roman - en ne livrant qu'à de très rares instants ses sentiments, accumulant les souvenirs au fur et à mesure de ses redécouvertes, se contentant de commentaires laconiques.

Cette indifférence apparente, le peu d'enthousiasme de surface, confèrent au narrateur un statut ambigu, d'abord celui du touriste étranger égaré dans une ville éteinte, perdue au milieu de la savane, arrivé là presque comme par hasard. C'est à l'auberge de la Savane, justement, que Paul a pris ses quartiers et qu'il fait la connaissance de deux Allemandes, de sympathiques compatriotes qu'il accompagne parfois en visite. Mais son arrivée vient rapidement aux oreilles d'anciennes connaissances, dont Djimongou, un camarade de lycée devenu un notable influent ; il accueille Paul avec chaleur, mais paraît incapable de dire où sont passés deux autres de leurs amis, Didier Somok et Gabriel Nahm, dont les parcours politique et humain, dans les rangs de la contestation, les ont conduits à s'opposer à Djimongou.

Les troubles politiques appartenant au passé récent (pudiquement nommés "les événements", une rébellion réprimée dans le sang) et très proche (le meurtre d'un ancien ministre, Bagamo, qui vient d'être commis et pour lequel un innocent va payer) se mêlent et se font écho - et Paul se met en quête de ses anciens amis, tout en maintenant une amitié prudente avec Djimongou. Paul le touriste s'implique donc, discrètement mais avec obstination, dans une enquête teintée de nostalgie ; il découvre peu à peu ce que lui dissimulait Djimongou, l'ancien ami qui a suivi les voies complémentaires de l'argent et du pouvoir corrupteur... Somok et Nahm, quant à eux, sont les purs de l'histoire, sans compromis - tandis que Paul, l'Allemand Africain, demeure dans un entre-deux certes inconfortable mais en même temps protecteur.

L'immoralité politique est une notion récurrente tout au long de ce roman sobre et abrupt, et c'est la fille de Bagamo, le ministre assassiné, qui, avec mépris et pour défendre les actes de son père, tient ce discours à Paul : "des avocats, des professeurs d'université, des ingénieurs ont pensé qu'ils pouvaient faire de la politique en Zorro. Ils ont même cru que c'était une question de diplômes. (...) Les hommes sont les hommes et, en politique, le chemin n'est jamais droit ni propre."
Les scènes successives n'appellent pas non plus de commentaires, elle se suffisent à elles-mêmes — réceptions et soirées aux relents colonialistes évidents, visite d'anciens lieux appartenant au passé de Paul (son lycée, le magasin de son père - sur lequel Paul ne s'appesantit pas avant le dénouement - les promenades en compagnie d'Elise, la femme dont il était amoureux...) et scènes animalières qui font basculer le récit dans l'insouciance (en surface) du touriste moyen... comme pour mieux illustrer l'ambivalence de son séjour et l'indécision constante qui y préside. Le lecteur est ainsi témoin plus que protagoniste et c'est toujours avec recul que l'on observe cette fresque implacable mais parcellaire d'un lieu angoissant, en déliquescence - le détachement, et l'étonnante maîtrise émotionnelle du narrateur y étant pour beaucoup.

Blandine Longre
(juillet 2005)

Blandine Longre, agrégée d’anglais, est l’une des fondatrices de Sitartmag ; rédactrice en chef depuis mai 1999, elle s’intéresse tout particulièrement aux écritures contemporaines (francophone, anglophone, asiatique, orientale etc.), à la littérature pour la jeunesse, au théâtre (texte et représentation) et aux relations qu’entretiennent fiction et réel.

Dans la même collection
Transit
de A. Waberi

parutions récentes (2005)
L'Invention du beau regard, Contes citadins de Patrice Nganang
Ainsi va l'hattéria, roman d'Arnold Sènou
L’Indocilité, essai de Boniface Mongo Mboussa
http://www.gallimard.fr/collections/continents_noirs.htm

 

sur l'Afrique, voir aussi :

La revue 9 de Coeur (n°4, Arts africains contemporains, Le Seuil, 2005)

Théâtre (Lansman éditeur)
Hermas Gbaguidi / Boubacar Belco Diallo
Daniel Besnehard / Léonard Yanakou

Moisson de crânes d'A. Waberi (Le serpent à plumes, 2004)

La Danse des masques de B. Giusti (Bérénice, 2004)