|
Raz-de-marée
d’histoire(s)
The
Hungry Tide est le roman d’un lieu, les Sundarbans,
vaste région de forêt et de mangroves formant la partie
inférieure du Golfe du Bengale. L’archipel, dont les
deux tiers sont situés au Bangladesh et le reste en Inde,
naît des nombreux bras du Gange dont les eaux sont chaque
jour remuées par les marées qui recouvrent et découvrent
des milliers d’hectares, faisant de ce milieu hostile, territoire
des crocodiles, serpents et tigres mangeurs d’homme, un habitat
des plus improbables pour l’homme. «Il n’y
a aucun charme ici pour accueillir l’étranger : pourtant,
le monde entier connaît cet archipel sous le nom de «
Sundarban », ce qui signifie la belle forêt.»
Les habitants de ces îles, eux, ont recours au nom de bhatir
desh, the tide country, le pays des marées.
C’est là que Daniel Hamilton, un Ecossais visionnaire,
a choisi de fonder une société utopique en offrant
des terres aux démunis sans distinction d’origine,
de caste, ou de religion pour les inciter à reconquérir
ce lieu sauvage. Et c’est là que des décennies
plus tard Piya, une jeune cétologue américaine dont
les parents sont nés à Calcutta, se lance sur la trace
d’une espèce unique de dauphins d’eau douce avec
l’aide de Fokir, le pécheur illettré possédant
un savoir unique sur la faune et la flore locales, et Kanai, un
linguiste de Delhi qui servira d’interprète à
Piya au cours de leur expédition.
Avec une fascination
d’anthropologue, Ghosh met en lumière les mythologies
individuelles qui subvertissent la version officielle de l’Histoire.
Son roman se fait le dépositaire de toutes les strates du
savoir, de l’expérience et de la mémoire qui
permettent de comprendre le présent. Ainsi, Kanai vient recevoir
de Nilima, sa tante, le journal de feu son mari Nirmal, un instituteur
marxiste qui s’est établi dans les Sundarbans après
avoir abandonné ses activités politiques. A mesure
que Kanai lit le journal de son oncle, « Shéhérazade
» tiraillé entre son ambition littéraire et
ses rêves de poète, le récit des événements
passés — liés les uns aux autres autant par
l’inexorable flux de l’Histoire que par l’évocation
récurrente des vers de Rilke — se mêle à
d’autres histoires, réelles et fictives, dans un complexe
tissu narratif : des propres souvenirs d’enfance de Kanai
lorsqu’on l’envoya faire un séjour chez son oncle
et sa tante pour soigner son arrogance de citadin lettré,
aux terribles événements de 1979 lorsque les réfugiés
du Bangladesh venus s’installer sur l’île de Morichjhãpi
ont été expulsés manu militari par le gouvernement
de gauche du Bengale occidental.
Ressort dramatique en soi, le processus d’écriture
creuse les perspectives (histoire locale, récit de la déesse
Bon Bibi et de son culte - sorte de syncrétisme entre la
foi musulmane et hindoue - information scientifique…) pour
déterrer les traumatismes du passé. Bien que l’intrigue
conductrice, le périple de Piya, Kanai, Fokir et des autres,
soit parfois noyée sous un tel déferlement d’idées
(certains passages, notamment l’historique de la recherche
scientifique du dauphin d’eau douce, peuvent sembler doctes
voire superflus), Ghosh réussit à brosser une saisissante
représentation dans le temps et dans l’espace d’un
lieu et surtout des identités nées de la confrontation
entre ce monde et les mythes qui l’imprègnent.
Parce que les
Sundarbans constituent un lieu à part, comme préservé
de l’évolution, tous, face à l’hostilité
du milieu, sont sur un pied d’égalité. Les catastrophes,
la mort, font partie du quotidien et l’autochtone apprend
à vivre avec la menace, celle des raz-de-marée ou
celle des tigres qui sont l’objets de nombreux tabous et superstitions
: « …les grands félins du pays des marées
étaient comme des fantômes ; ils ne trahissaient jamais
leur présence qu’au travers de marques, de bruits et
d’odeurs. Il était si rare de les apercevoir qu’en
voir un, disait-on, c’était pour ainsi dire être
déjà mort ».
Quelle place est réservée à l’homme dans
cet écosystème complexe et parfois dangereux, en particulier
lorsqu’on sait que le tigre du Bengale bénéficie
de plus de protection (de la part des groupes internationaux de
défense de l’environnement et des gouvernements de
l’Inde et du Bangladesh) que les habitants de ces régions
? Plus souvent proie que prédateur, il peine à occuper
ce monde, et est parfois contraint à l’abandonner,
comme souvent dans les romans de Ghosh.
The
Hungry Tide retrace non seulement les chassés-croisés
des personnages entre hier et aujourd’hui mais fouille aussi
leur capacité ou plutôt leur incapacité à
s’entendre. Kanai, le polyglotte pédant, pense qu’en
maîtrisant différents lexiques, il maîtrise le
monde et les hommes qui dépendent de ses mots : «
…lui aussi, il avait souvent était tenté d’accentuer
le caractère impénétrable du milieu au travers
de lentilles subtilement obliques. (…) chaque nouveau péril
constituait un gage de son importance, chaque nouvelle menace une
preuve de sa valeur. ». Mais devant l’entente incroyable
entre Piya et Fokir qui, semble-t-il, se comprennent sans communiquer,
Kanai et ses cinq langues sont tournés en ridicule, semblent
hors de propos. Car, dit Ghosh, « Les mots sont comme
les vents qui forment des ondulations à la surface de l’eau.
La rivière, elle, coule en dessous, sans qu’on ne la
voie ni ne l’entende ». Il y a ceux qui sont capables
de lire le monde sans interprète. Pour les autres, il y a
les histoires de Ghosh, des fleuves d’imagination d’où
émergent une part de sens.
Après
la vaste saga qu’était Le
Palais des miroirs (The Glass Palace), Amitav
Ghosh fournit une nouvelle preuve de son admirable don de conteur,
à l’aise dans différents registres, du réalisme
magique marquesien ou rushdien (Les Feux du Bengale) au
polar-science-fiction (Le Chromosome de Calcutta). Un écrivain
aux multiples facettes, à la fois historien, linguiste, ethnologue,
mais avant tout romancier de talent dont la plume d’orfèvre
sert à merveille une fresque aux enjeux à la fois
actuels et intemporels.
Frédérique
Freund
(mars 2005)
Frédérique
Freund est
angliciste. Après s'être penchée plus particulièrement
sur la civilisation et la littérature irlandaise, elle poursuit
une formation en traduction éditoriale.

Le
palais des miroirs, 2002 /
Points
Seuil, 2004
http://www.harpercollins.co.uk/Resources/extracts/ex_ch1
http://www.harpercollins.co.uk
http://www.amitavghosh.com/
|