The Hungry Tide
Harper & Collins, 2004

Le pays des marées
traduit de l'anglais par Christiane Besse
Robert Laffont 2006

parution en poche, avril 2008
10-18

 

 

 

Raz-de-marée d’histoire(s)

The Hungry Tide est le roman d’un lieu, les Sundarbans, vaste région de forêt et de mangroves formant la partie inférieure du Golfe du Bengale. L’archipel, dont les deux tiers sont situés au Bangladesh et le reste en Inde, naît des nombreux bras du Gange dont les eaux sont chaque jour remuées par les marées qui recouvrent et découvrent des milliers d’hectares, faisant de ce milieu hostile, territoire des crocodiles, serpents et tigres mangeurs d’homme, un habitat des plus improbables pour l’homme. «Il n’y a aucun charme ici pour accueillir l’étranger : pourtant, le monde entier connaît cet archipel sous le nom de « Sundarban », ce qui signifie la belle forêt.» Les habitants de ces îles, eux, ont recours au nom de bhatir desh, the tide country, le pays des marées.
C’est là que Daniel Hamilton, un Ecossais visionnaire, a choisi de fonder une société utopique en offrant des terres aux démunis sans distinction d’origine, de caste, ou de religion pour les inciter à reconquérir ce lieu sauvage. Et c’est là que des décennies plus tard Piya, une jeune cétologue américaine dont les parents sont nés à Calcutta, se lance sur la trace d’une espèce unique de dauphins d’eau douce avec l’aide de Fokir, le pécheur illettré possédant un savoir unique sur la faune et la flore locales, et Kanai, un linguiste de Delhi qui servira d’interprète à Piya au cours de leur expédition.

Avec une fascination d’anthropologue, Ghosh met en lumière les mythologies individuelles qui subvertissent la version officielle de l’Histoire. Son roman se fait le dépositaire de toutes les strates du savoir, de l’expérience et de la mémoire qui permettent de comprendre le présent. Ainsi, Kanai vient recevoir de Nilima, sa tante, le journal de feu son mari Nirmal, un instituteur marxiste qui s’est établi dans les Sundarbans après avoir abandonné ses activités politiques. A mesure que Kanai lit le journal de son oncle, « Shéhérazade » tiraillé entre son ambition littéraire et ses rêves de poète, le récit des événements passés — liés les uns aux autres autant par l’inexorable flux de l’Histoire que par l’évocation récurrente des vers de Rilke — se mêle à d’autres histoires, réelles et fictives, dans un complexe tissu narratif : des propres souvenirs d’enfance de Kanai lorsqu’on l’envoya faire un séjour chez son oncle et sa tante pour soigner son arrogance de citadin lettré, aux terribles événements de 1979 lorsque les réfugiés du Bangladesh venus s’installer sur l’île de Morichjhãpi ont été expulsés manu militari par le gouvernement de gauche du Bengale occidental.
Ressort dramatique en soi, le processus d’écriture creuse les perspectives (histoire locale, récit de la déesse Bon Bibi et de son culte - sorte de syncrétisme entre la foi musulmane et hindoue - information scientifique…) pour déterrer les traumatismes du passé. Bien que l’intrigue conductrice, le périple de Piya, Kanai, Fokir et des autres, soit parfois noyée sous un tel déferlement d’idées (certains passages, notamment l’historique de la recherche scientifique du dauphin d’eau douce, peuvent sembler doctes voire superflus), Ghosh réussit à brosser une saisissante représentation dans le temps et dans l’espace d’un lieu et surtout des identités nées de la confrontation entre ce monde et les mythes qui l’imprègnent.

Parce que les Sundarbans constituent un lieu à part, comme préservé de l’évolution, tous, face à l’hostilité du milieu, sont sur un pied d’égalité. Les catastrophes, la mort, font partie du quotidien et l’autochtone apprend à vivre avec la menace, celle des raz-de-marée ou celle des tigres qui sont l’objets de nombreux tabous et superstitions : « …les grands félins du pays des marées étaient comme des fantômes ; ils ne trahissaient jamais leur présence qu’au travers de marques, de bruits et d’odeurs. Il était si rare de les apercevoir qu’en voir un, disait-on, c’était pour ainsi dire être déjà mort ».
Quelle place est réservée à l’homme dans cet écosystème complexe et parfois dangereux, en particulier lorsqu’on sait que le tigre du Bengale bénéficie de plus de protection (de la part des groupes internationaux de défense de l’environnement et des gouvernements de l’Inde et du Bangladesh) que les habitants de ces régions ? Plus souvent proie que prédateur, il peine à occuper ce monde, et est parfois contraint à l’abandonner, comme souvent dans les romans de Ghosh.

The Hungry Tide retrace non seulement les chassés-croisés des personnages entre hier et aujourd’hui mais fouille aussi leur capacité ou plutôt leur incapacité à s’entendre. Kanai, le polyglotte pédant, pense qu’en maîtrisant différents lexiques, il maîtrise le monde et les hommes qui dépendent de ses mots : « …lui aussi, il avait souvent était tenté d’accentuer le caractère impénétrable du milieu au travers de lentilles subtilement obliques. (…) chaque nouveau péril constituait un gage de son importance, chaque nouvelle menace une preuve de sa valeur. ». Mais devant l’entente incroyable entre Piya et Fokir qui, semble-t-il, se comprennent sans communiquer, Kanai et ses cinq langues sont tournés en ridicule, semblent hors de propos. Car, dit Ghosh, « Les mots sont comme les vents qui forment des ondulations à la surface de l’eau. La rivière, elle, coule en dessous, sans qu’on ne la voie ni ne l’entende ». Il y a ceux qui sont capables de lire le monde sans interprète. Pour les autres, il y a les histoires de Ghosh, des fleuves d’imagination d’où émergent une part de sens.

Après la vaste saga qu’était Le Palais des miroirs (The Glass Palace), Amitav Ghosh fournit une nouvelle preuve de son admirable don de conteur, à l’aise dans différents registres, du réalisme magique marquesien ou rushdien (Les Feux du Bengale) au polar-science-fiction (Le Chromosome de Calcutta). Un écrivain aux multiples facettes, à la fois historien, linguiste, ethnologue, mais avant tout romancier de talent dont la plume d’orfèvre sert à merveille une fresque aux enjeux à la fois actuels et intemporels.

Frédérique Freund
(mars 2005)

Frédérique Freund est angliciste. Après s'être penchée plus particulièrement sur la civilisation et la littérature irlandaise, elle poursuit une formation en traduction éditoriale.

 

Le palais des miroirs, 2002 / Points Seuil, 2004

http://www.harpercollins.co.uk/Resources/extracts/ex_ch1

http://www.harpercollins.co.uk

http://www.amitavghosh.com/