La politique comme fiction
" Un monde sans tyrans serait aussi ennuyeux qu’un
jardin zoologique sans hyènes."
Cioran
Récompensée
par un Oscar, la performance de Forest Whitaker jouant le rôle
d’Amin Dada dans The Last King of Scotland
était impressionnante ; celle d’Amin Dada lui-même,
dans le documentaire de Barbet Schroeder Général
Didi Amin Dada, autorportrait l’est plus
encore. La comparaison n’est pas insignifiante : dans
cet « autoportrait » d’Amin par Schroeder,
dans ce document exceptionnel relatant quelques semaines de
la vie du tyran ubuesque d’Ouganda, Amin dépasse
très largement le cadre du politique et du réel
pour créer instinctivement sa propre fiction, pour se
forger lui-même sa propre dimension mythologique. Nous
sommes en 1974, Barbet Schroeder en est à ses débuts,
lorsqu’il décide, moins scandalisé que fasciné
(ce n’est pas peu dire), de filmer un homme de pouvoir
dont la monstruosité, toute d’égotisme,
de force physique et de naïveté déconcertante,
constitue une terrifiante exacerbation de l’ego démsuré
des puissants de tous temps, de Néron, Louis XIV, ou
Mao, jusqu’à Mobutu, Mitterrand, ou Berlusconi
(liste non exhaustive).
Ce documentaire
a directement influencé le film de Kevin MacDonald ;
mais cette récente fiction anglaise s’avère
bien en-deçà de l’effroi si particulier
provoqué par le spectacle d’Amin Dada, au quotidien
comme dans ses discours, spectacle tellement aberrant de cruauté
et d’aplomb qu’on hésite à qualifier
son personnage central de cynique ou de puéril. Auto-propagandiste,
manipulateur par la menace comme par la séduction, toujours
soucieux d’aider B. Schroeder à le filmer dans
les meilleures situations possibles, Amin couvre les méfaits
les plus improbables, les injustices les plus criantes, d’un
grand rire très inquiétant, il déforme
toutes les réalités selon son point de vue, à
son avantage – qu’il s’agisse d’éléphants
sauvages, de l’armée ougandaise, de politique nationale
et internationale, ou de l’histoire dans son ensemble.
Son bagoût, sa brutalité, et la simplicité
de ses vues politiques, font de ce pacha sanguinaire une caricature
typiquement africaine des tyrans « à l’occidentale
», comme l’explique Thierry Michel, qui inscrit
cette forme de tyrannie dans la difficile transition africaine
du colonialisme au néo-colonialisme. Un tyran du XXème
siècle, comme on n’en a plus vu depuis les années
1990, et comme on n’en fera plus ? Amin Dada aimait à
danser parmi les chasseurs ougandais en costume traditionnel,
il aimait les crocodiles et l’accordéon de poche
: on prêterait difficilement ces goûts à
un Charles Taylor, ou à un Kadhafi, et même si
certains des plus riches business-men qui nous gouvernent aujourd’hui
s’affichent volontiers déguisés en cow-boy
dans leur ranch, ou en marathonien dans leur fort, on ne rencontrera
plus de sitôt la démence folklorique d’Amin.
Nicolas
Cavaillès
(août 2007)
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