Barbet Schroeder
Général Didi Amin Dada, autoportrait

France, 1974
DVD Carlotta Films 2006

 

 


La politique comme fiction


" Un monde sans tyrans serait aussi ennuyeux qu’un jardin zoologique sans hyènes."
Cioran

Récompensée par un Oscar, la performance de Forest Whitaker jouant le rôle d’Amin Dada dans The Last King of Scotland était impressionnante ; celle d’Amin Dada lui-même, dans le documentaire de Barbet Schroeder Général Didi Amin Dada, autorportrait l’est plus encore. La comparaison n’est pas insignifiante : dans cet « autoportrait » d’Amin par Schroeder, dans ce document exceptionnel relatant quelques semaines de la vie du tyran ubuesque d’Ouganda, Amin dépasse très largement le cadre du politique et du réel pour créer instinctivement sa propre fiction, pour se forger lui-même sa propre dimension mythologique. Nous sommes en 1974, Barbet Schroeder en est à ses débuts, lorsqu’il décide, moins scandalisé que fasciné (ce n’est pas peu dire), de filmer un homme de pouvoir dont la monstruosité, toute d’égotisme, de force physique et de naïveté déconcertante, constitue une terrifiante exacerbation de l’ego démsuré des puissants de tous temps, de Néron, Louis XIV, ou Mao, jusqu’à Mobutu, Mitterrand, ou Berlusconi (liste non exhaustive).

Ce documentaire a directement influencé le film de Kevin MacDonald ; mais cette récente fiction anglaise s’avère bien en-deçà de l’effroi si particulier provoqué par le spectacle d’Amin Dada, au quotidien comme dans ses discours, spectacle tellement aberrant de cruauté et d’aplomb qu’on hésite à qualifier son personnage central de cynique ou de puéril. Auto-propagandiste, manipulateur par la menace comme par la séduction, toujours soucieux d’aider B. Schroeder à le filmer dans les meilleures situations possibles, Amin couvre les méfaits les plus improbables, les injustices les plus criantes, d’un grand rire très inquiétant, il déforme toutes les réalités selon son point de vue, à son avantage – qu’il s’agisse d’éléphants sauvages, de l’armée ougandaise, de politique nationale et internationale, ou de l’histoire dans son ensemble. Son bagoût, sa brutalité, et la simplicité de ses vues politiques, font de ce pacha sanguinaire une caricature typiquement africaine des tyrans « à l’occidentale », comme l’explique Thierry Michel, qui inscrit cette forme de tyrannie dans la difficile transition africaine du colonialisme au néo-colonialisme. Un tyran du XXème siècle, comme on n’en a plus vu depuis les années 1990, et comme on n’en fera plus ? Amin Dada aimait à danser parmi les chasseurs ougandais en costume traditionnel, il aimait les crocodiles et l’accordéon de poche : on prêterait difficilement ces goûts à un Charles Taylor, ou à un Kadhafi, et même si certains des plus riches business-men qui nous gouvernent aujourd’hui s’affichent volontiers déguisés en cow-boy dans leur ranch, ou en marathonien dans leur fort, on ne rencontrera plus de sitôt la démence folklorique d’Amin.

Nicolas Cavaillès
(août 2007)

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