De la sodomie
Sinistrari D’ameno

Editions À Rebours, 2007

 

 

Ad augustam per angusta

L’histoire du traité De Sodomia du Père Sinistrari d’Ameno est tortueuse à souhait, et donc philologiquement jouissive. Imprimé à Venise à l’aube du XVIIIe siècle, mis à l’Index dès 1704, ce texte de la veine « pornothéologique » fut repris cinquante ans plus tard dans les œuvres complètes du prédicateur, parues sous le titre De Delictis et Vœnis. En 1879, un certain Alcide Bonneau le publie d’abord en latin puis le traduit en français. L’opuscule fera le bonheur de maints décadents, de Huysmans à de Gourmont.

Sous ses allures sévères, cette dissertation juridique recèle un authentique plaisir de lecture. Hélas ! Révolu le temps où l’on évoquait les lesbiennes par l’expression « femmes fricatrices », où l’on se touchait « les parties génitales sous l’aiguillon de précoces et prurigineux désirs », où le corps se soumettait aux quatre volontés de ses « esprits séminaux ». Un vocabulaire d’une telle luxuriance, si jésuitique soit-elle, éveillerait même un semblant de nostalgie face à la platitude du langage actuel sur le sexe.

Le « péché muet », crime suprême de lèse-natalité, fut toujours considéré par l’Église comme gravissime. Sinistrari d’Ameno s’efforce quant à lui de circonscrire au mieux ce vice et les peines encourues par ceux qui s’y adonnent. Il cherche à déterminer si l’acte a réellement été consommé dans l’hypothèse où la « sémination dans le vase postérieur » n’aurait pas eu lieu. Ou encore, il s’interroge, avec un art inné de la circonlocution, à propos de la sodomie au féminin, pratiquée entre tribades. Pour ce faire, il s’appuie sur Platon, Sénèque, Tite-Live, Pline et tout le gratin de la philosophie chrétienne occidentale. Enfin, magnanime, il envisage d’adoucir les tortures des pécheurs qui n’auraient fauté qu’une seule fois. De là à trancher s’il fallait livrer à la potence, écorcher ou décapiter les récidivistes, la question reste pendante… Une certitude pourtant : les cadavres des sodomites doivent être incinérés.

Rééditer Sinistrari d’Ameno à l’ère de la Gay Pride équivaut bien à exhumer Sade sous de Gaulle. C’est un pied de nez taquin à l’air du temps, une véritable initiative « à rebours ». Saluons-la avec autant de respect que, à l’époque de la Cité des Doges, on s’inclinait au passage de cette courtisane dont, murmurait-on, « le clitoris avait la grandeur du cou d’une oie».

Frédéric Saenen
(juillet 2007)

Frédéric Saenen, licencié en philologie romane, professeur de français-langue étrangère, auteur et poète, collabore à de nombreuses revues de poésie ou de critique littéraire, en Belgique et en France et participe régulièrement à des lectures publiques. Depuis mai 2003, avec Frédéric Dufoing, il anime Jibrile, revue de critique littéraire et politique.

 

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etc.

"Les Éditions À rebours, ainsi nommées en hommage à Joris-Karl Huysmans, proposent aux lecteurs des textes de littérature française et étrangère aujourd’hui indisponibles.
À rebours de la production littéraire actuelle, nous proposons aux curieux de redécouvrir des écrits d’auteurs célèbres qui ont porté la polémique au sein de la littérature et des idées.
À rebours des œuvres les plus connues de ces auteurs, il s’agit de mettre en lumière celles qui le sont moins.
À rebours d’éditions accompagnées d’apparats critiques, nous invitons des écrivains contemporains à éclairer sur un ton subjectif les œuvres en question. Nous pensons que ces écrits du passé nous racontent aussi notre présent, et qu’ils ne s’adressent pas seulement à des érudits."
Ludovic Roguet