|
Ad
augustam per angusta
L’histoire
du traité De Sodomia du Père
Sinistrari d’Ameno est tortueuse à souhait, et donc
philologiquement jouissive. Imprimé à Venise à
l’aube du XVIIIe siècle, mis à l’Index
dès 1704, ce texte de la veine « pornothéologique
» fut repris cinquante ans plus tard dans les œuvres
complètes du prédicateur, parues sous le titre De
Delictis et Vœnis. En 1879, un certain Alcide Bonneau
le publie d’abord en latin puis le traduit en français.
L’opuscule fera le bonheur de maints décadents, de
Huysmans à de Gourmont.
Sous ses allures
sévères, cette dissertation juridique recèle
un authentique plaisir de lecture. Hélas ! Révolu
le temps où l’on évoquait les lesbiennes par
l’expression « femmes fricatrices »,
où l’on se touchait « les parties génitales
sous l’aiguillon de précoces et prurigineux désirs
», où le corps se soumettait aux quatre volontés
de ses « esprits séminaux ». Un vocabulaire
d’une telle luxuriance, si jésuitique soit-elle, éveillerait
même un semblant de nostalgie face à la platitude du
langage actuel sur le sexe.
 |
Le
« péché muet », crime suprême
de lèse-natalité, fut toujours considéré
par l’Église comme gravissime. Sinistrari d’Ameno
s’efforce quant à lui de circonscrire au mieux
ce vice et les peines encourues par ceux qui s’y adonnent.
Il cherche à déterminer si l’acte a réellement
été consommé dans l’hypothèse
où la « sémination dans le vase postérieur
» n’aurait pas eu lieu. Ou encore, il s’interroge,
avec un art inné de la circonlocution, à propos
de la sodomie au féminin, pratiquée entre tribades.
Pour ce faire, il s’appuie sur Platon, Sénèque,
Tite-Live, Pline et tout le gratin de la philosophie chrétienne
occidentale. Enfin, magnanime, il envisage d’adoucir
les tortures des pécheurs qui n’auraient fauté
qu’une seule fois. De là à trancher s’il
fallait livrer à la potence, écorcher ou décapiter
les récidivistes, la question reste pendante…
Une certitude pourtant : les cadavres des sodomites doivent
être incinérés. |
Rééditer
Sinistrari d’Ameno à l’ère de la Gay Pride
équivaut bien à exhumer Sade sous de Gaulle. C’est
un pied de nez taquin à l’air du temps, une véritable
initiative « à rebours ». Saluons-la avec autant
de respect que, à l’époque de la Cité
des Doges, on s’inclinait au passage de cette courtisane dont,
murmurait-on, « le clitoris avait la grandeur du cou d’une
oie».
Frédéric
Saenen
(juillet 2007)
Frédéric
Saenen, licencié
en philologie romane, professeur de français-langue étrangère,
auteur et poète, collabore à de nombreuses revues
de poésie ou de critique littéraire, en Belgique et
en France et participe régulièrement à des
lectures publiques. Depuis mai 2003, avec Frédéric
Dufoing, il anime Jibrile,
revue de critique littéraire et politique.

Chez
le même éditeur
Proses moroses de Rémy de Gourmont
Écrits d’un tueur de
bergers de Joseph Vacher
catalogue
et commande en ligne
| 
au
catalogue
Traité du fouet
du Général F. Amédée Doppet
Traité de chasteté
du Révérend D. Ren. Louvel
Messaline d'Alfred Jarry
Sainte Lydwine de Schiedam
de Joris-Karl Huysmans
Infernaliana de Charles Nodier
etc. |
"Les
Éditions À rebours, ainsi nommées
en hommage à Joris-Karl Huysmans, proposent aux lecteurs
des textes de littérature française et étrangère
aujourd’hui indisponibles.
À rebours de la production littéraire actuelle,
nous proposons aux curieux de redécouvrir des écrits
d’auteurs célèbres qui ont porté
la polémique au sein de la littérature et des
idées.
À rebours des œuvres les plus connues de ces auteurs,
il s’agit de mettre en lumière celles qui le
sont moins.
À rebours d’éditions accompagnées
d’apparats critiques, nous invitons des écrivains
contemporains à éclairer sur un ton subjectif
les œuvres en question. Nous pensons que ces écrits
du passé nous racontent aussi notre présent,
et qu’ils ne s’adressent pas seulement à
des érudits."
Ludovic Roguet |
|