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La genèse de l’œuvre ultime
« Si
d’autres reprenaient Tintin, ils le feraient peut-être
mieux, peut-être moins bien. Une chose est certaine : ils
le feraient autrement, et, du coup, ce ne serait plus Tintin !…
». En vertu de cette explication donnée par Hergé
à Numa Sadoul, la décision fut prise, en 1986, de
ne jamais terminer l’album laissé en route par son
auteur. C’est ainsi que fut publié Tintin
et l’Alph-Art, résultat d’un choix
effectué parmi les cent cinquante pages préparatoires
des dernières aventures de Tintin. Et c’est ce même
ouvrage, dans une version plus lisible, plus facile d’accès,
adaptée à un plus large public et à la collection
des autres albums (dont il constitue le 24ème), que vient
de publier Casterman.
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Les
dernières aventures de Tintin, Milou et du Capitaine
Haddock, dans lesquelles on retrouve les Dupondt, Tournesol,
la Castafiore, quelques méchants comme Rastatopoulos,
se déroulent dans les milieux artistiques (caricaturés
comme il se doit), gangrenés par des faussaires (sans
scrupules comme il se doit). Toujours prêt à
l’action, notre héros n’hésite jamais
à se lancer sur la piste des bandits, échappe
à la mort grâce à son courage, à
des interventions extérieures (Milou et d’autres)
ou à des hasards miraculeux dont il profite toujours
judicieusement ; il repère les objets-signes (ici un
bijou mystérieux), les mines patibulaires (celle d’Endaddine
Akass), il laisse jouer les coïncidences… tout
cela pour notre plus grand plaisir, le plaisir chaque fois
renouvelé de suivre des péripéties à
la fois extraordinaires et familières. |
En regard des
planches plus ou moins élaborées, des esquisses et
des ébauches, le texte reprend l’essentiel des dialogues
et des actions visibles. La lecture des brouillons, ainsi facilitée,
préserve le dit plaisir, et en même temps montre combien
la simplicité apparente des dessins (et des dialogues) est
le fruit d’un travail minutieux, acharné. Les ratures,
les hésitations (sur les formes, les noms), les retours sur
le texte, les repentirs divers, tout manifeste combien Hergé
soignait les détails, et explique le temps qu’il restait
sur un album. Documents de travail du plus haut intérêt
pour qui s’intéresse aussi à la genèse
de l’œuvre, auxquels s’ajoutent neuf « pages
retrouvées », qui donnent aux aventures présentes
une autre dimension encore, celle du travail sur le scénario
(Hergé paraissant hésiter, en l’occurrence,
entre une histoire de faussaires et une histoire de trafiquants
de drogue) ; on savoure en passant des esquisses montrant un capitaine
version hippie, artiste, chanteur-guitariste…
L’ouvrage
est inachevé, et c’est bien ainsi. « Le récit
lui-même est en train d’évoluer. Je continue
encore à me documenter et je ne sais pas vraiment où
cette aventure va me conduire », disait Hergé
à Benoît Peeters, peu avant sa mort. Œuvre ouverte,
laissée à la discrétion du lecteur, qui sait
que tout doit bien finir, la mort de Tintin à la publication
n’étant pas la mort de l’éternellement
jeune reporter, mais qui a la charge d’imaginer comment, puisque
la dernière promesse faite au héros est une menace
: celle de devenir une « expansion » (le hasard des
mots en suspension confine parfois au génie) du sculpteur
César ; œuvre ouverte donc, qui résume à
elle seule deux pôles de l’art : les contraintes de
la création, la liberté de la lecture.
Jean-Pierre
Longre
(janvier 2004)
Jean-Pierre
Longre, enseignant en littérature du XXème siècle
à l'Université Jean Moulin Lyon 3, est l'auteur d'une
thèse sur Raymond
Queneau, de divers ouvrages ou articles sur des écrivains
contemporains et sur la comparaison des langages littéraire
et musical. Il a participé à l'édition
des romans de Queneau dans la " Pléiade ", et effectue
des recherches sur les littératures francophones (Roumanie,
Belgique, Québec).

voir
aussi L'Archipel Tintin
(Les Impressions Nouvelles, Paris-Bruxelles, décembre 2003)
http://www.casterman.fr
http://www.tintin.be/
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