Tintin et l'Alph-Art
Casterman, 2004

 

La genèse de l’œuvre ultime

« Si d’autres reprenaient Tintin, ils le feraient peut-être mieux, peut-être moins bien. Une chose est certaine : ils le feraient autrement, et, du coup, ce ne serait plus Tintin !… ». En vertu de cette explication donnée par Hergé à Numa Sadoul, la décision fut prise, en 1986, de ne jamais terminer l’album laissé en route par son auteur. C’est ainsi que fut publié Tintin et l’Alph-Art, résultat d’un choix effectué parmi les cent cinquante pages préparatoires des dernières aventures de Tintin. Et c’est ce même ouvrage, dans une version plus lisible, plus facile d’accès, adaptée à un plus large public et à la collection des autres albums (dont il constitue le 24ème), que vient de publier Casterman.

Les dernières aventures de Tintin, Milou et du Capitaine Haddock, dans lesquelles on retrouve les Dupondt, Tournesol, la Castafiore, quelques méchants comme Rastatopoulos, se déroulent dans les milieux artistiques (caricaturés comme il se doit), gangrenés par des faussaires (sans scrupules comme il se doit). Toujours prêt à l’action, notre héros n’hésite jamais à se lancer sur la piste des bandits, échappe à la mort grâce à son courage, à des interventions extérieures (Milou et d’autres) ou à des hasards miraculeux dont il profite toujours judicieusement ; il repère les objets-signes (ici un bijou mystérieux), les mines patibulaires (celle d’Endaddine Akass), il laisse jouer les coïncidences… tout cela pour notre plus grand plaisir, le plaisir chaque fois renouvelé de suivre des péripéties à la fois extraordinaires et familières.

En regard des planches plus ou moins élaborées, des esquisses et des ébauches, le texte reprend l’essentiel des dialogues et des actions visibles. La lecture des brouillons, ainsi facilitée, préserve le dit plaisir, et en même temps montre combien la simplicité apparente des dessins (et des dialogues) est le fruit d’un travail minutieux, acharné. Les ratures, les hésitations (sur les formes, les noms), les retours sur le texte, les repentirs divers, tout manifeste combien Hergé soignait les détails, et explique le temps qu’il restait sur un album. Documents de travail du plus haut intérêt pour qui s’intéresse aussi à la genèse de l’œuvre, auxquels s’ajoutent neuf « pages retrouvées », qui donnent aux aventures présentes une autre dimension encore, celle du travail sur le scénario (Hergé paraissant hésiter, en l’occurrence, entre une histoire de faussaires et une histoire de trafiquants de drogue) ; on savoure en passant des esquisses montrant un capitaine version hippie, artiste, chanteur-guitariste…

L’ouvrage est inachevé, et c’est bien ainsi. « Le récit lui-même est en train d’évoluer. Je continue encore à me documenter et je ne sais pas vraiment où cette aventure va me conduire », disait Hergé à Benoît Peeters, peu avant sa mort. Œuvre ouverte, laissée à la discrétion du lecteur, qui sait que tout doit bien finir, la mort de Tintin à la publication n’étant pas la mort de l’éternellement jeune reporter, mais qui a la charge d’imaginer comment, puisque la dernière promesse faite au héros est une menace : celle de devenir une « expansion » (le hasard des mots en suspension confine parfois au génie) du sculpteur César ; œuvre ouverte donc, qui résume à elle seule deux pôles de l’art : les contraintes de la création, la liberté de la lecture.

Jean-Pierre Longre
(janvier 2004)

Jean-Pierre Longre, enseignant en littérature du XXème siècle à l'Université Jean Moulin Lyon 3, est l'auteur d'une thèse sur Raymond Queneau, de divers ouvrages ou articles sur des écrivains contemporains et sur la comparaison des langages littéraire et musical. Il a participé à l'édition des romans de Queneau dans la " Pléiade ", et effectue des recherches sur les littératures francophones (Roumanie, Belgique, Québec).

voir aussi L'Archipel Tintin
(Les Impressions Nouvelles, Paris-Bruxelles, décembre 2003)

http://www.casterman.fr

http://www.tintin.be/