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Suzanne Rabin,
loin d'apprécier son célèbre patronyme, avoue
que "malgré sa renommée nationale, (son) nom
est surtout une source inépuisable de malaise et de malentendus"
; car Suzanne n'est pas de la famille de. Sa famille se résume
à sa mère, la seule personne au monde capable d'apaiser
les pleurs imprévisibles de Suzanne, provoqués par
des vétilles, une petite contrariété, une pensée
troublante, un regard inconnu qui se pose sur elle. Affectée
de troubles émotionnels depuis la mort de son père,
elle mène une existence étriquée dans une morne
banlieue de Tel-Aviv, et, à plus de trente ans, partage avec
sa mère un petit appartement qui est pour elle comme un large
cocon routinier la protégeant d'un monde sauvage. Mais Suzanne
a beau se raisonner, proclamer que sa vie lui sied parfaitement,
que sa mère "est une femme merveilleuse que j'aime
beaucoup", qu'elle a raison de rejeter son propre corps
(elle est laide, de toute façon, "créature"
asexuée plutôt que femme) ou de ressentir de la répulsion
pour tout ce qui se rapporte aux besoins physiques (se sustenter,
se laver, se soulager...), sa lucidité face à cette
vie sans désirs ni plaisirs semble présager de profonds
bouleversements : ce sont les prémices d'une quête
identitaire qui emprunte de multiples détours et se heurte
à d'innombrables impasses et trébuchements.
Lorsque le cousin Naor débarque de New-York, son univers
est chamboulé et l'appartement si douillet se transforme
en champ miné. Comment se comporter face à un étranger,
de surcroît aussi beau que le poète anglais Shelley,
aussi cultivé que feu son père et aussi passionné
d'art qu'elle ? Loin de tomber sous le charme, elle s'effraye de
la longue promiscuité à venir (on ne sait combien
de temps il doit rester en Israël) et de l'influence que ce
cousin a sur sa mère. Suzanne mesure alors chaque geste,
chaque parole, et s'enferme dans sa chambre et dans le mutisme,
ultimes barrages contre une invasion forcée.
Mais peu à peu, la nouvelle présence se révèle
être la meilleure des thérapies et provoque en elle
un véritable retour à la vie, une vie à laquelle
elle a dit non, sans savoir vraiment pourquoi, ou plutôt pour
trop de raisons à la fois, des années plus tôt
("J'ai décidé de fermer une fois pour toutes
et hermétiquement la porte de fer de la cave dans laquelle
je vis et d'où j'inspecte la vie à l'aide d'un périscope").
Son cousin lui insuffle enfin un enthousiasme qui lui permet de
tuer à petit feu le "foetus du renoncement"
qui n'avait cessé de grandir en elle au fil du temps et d'enfin
affronter une génitrice qui n'a pourtant rien à voir
avec la caricature de la mère juive abusive (ou presque...).
Le monde selon
Suzanne pourrait sembler bien triste ou fataliste sans son humour,
teinté d'une amère lucidité, un humour qui
l'emporte sans peine sur les aspects sombres du roman. Certaines
scènes sont d'une truculence ou d'une drôlerie qu'on
ne trouve plus vraiment que dans la littérature anglophone,
et paradoxalement, c'est ce ton mi-badin mi-mordant qui donne au
récit une profondeur certaine : l'auteur refuse ainsi d'en
faire un énième exercice de style purement narcissique
; car Suzanne a beau affirmer qu'elle n'a pas "de conscience
politique ni sociale" ou qu'elle appartient à une
génération indifférente, qui se "débine"
face au conflit israélo-palestinien, Alona Kimhi, par son
biais, ne manque jamais d'asséner quelques coups aux gouvernants
et aux sionistes, qui ont fait de la diaspora juive "un
petit peuple impérialiste et méchant" (dixit
le cousin Naor). Il faut dire que l'été est marqué
par la défaite électorale de Peres, au profit de Natanyahou.
Le contexte électoral est ainsi prétexte à
de nombreuses discussions, comme cette scène tragi-comique
dans l'isoloir de la petite école où Suzanne est venue
voter, quand une idée machiavélique lui traverse l'esprit
: "Je pouvais infliger à ma mère un acte de
haute trahison (...). Au lieu de voter comme il se doit, si je votais
pour un parti arabe, ou, pire encore et plus audacieux, pour le
Likoud, maudit-soit-son-nom (...) Je me suis excitée à
l'abri de l'isoloir avec ces idées d'une immoralité
effrayante."
Outre cet humour acerbe et cette auto-dérision constante,
le petit monde de Suzanne est peuplé d'une galerie de personnages
attachants dont la présence sonne toujours juste : Nehama,
la copine exubérante et bavarde de sa mère, Armand,
l'épicier, un peu amoureux de Suzanne, le petit Arthur, atteint
d'hyperactivité et de coprolalie (dont les apparitions donnent
lieu à des scènes plutôt croustillantes), accompagné
par sa mère Katioucha, la belle émigrée russe,
et enfin, Rivki, la travailleuse sociale qui s'occupe de Suzanne
(et ne cesse de lui décrire ses propres aventures ratées
avec des hommes) et qui veut absolument envoyer cette dernière
dans un centre artistique afin que s'épanouisse sa personnalité...
Seul le cousin
Naor, "l'invité", ainsi que Suzanne le nommera
toujours, est un être à part, en décalage avec
ce monde, idéalisé et idolâtré par sa
cousine, pour qui il fait partie de ces "gens qui suscitent
en nous un besoin. Un certain besoin. Cosmique, insaisissable. Notre
invité est comme ça aussi." Personnalité
complexe (ou que lui-même prend soin de complexifier pour
perturber Suzanne), un peu retorse, il est bien le seul à
ne pas pouvoir supporter les pleurnicheries de sa cousine ou à
vouloir les prendre au sérieux, ce qui est en quelque sorte
le salut de Suzanne.
Ainsi, ce roman
d'éducation, qui décrit les affres affectives d'une
jeune femme un peu paumée et un peu trop résignée
à son sort et aux malheurs du monde, est loin d'être
strictement intimiste, posant à l'arrière-plan un
pays et des personnages pittoresques, capables d'injustice et de
compassion tout à la fois.
Blandine
Longre
(octobre 2001)

http://www.gallimard.fr/
http://www.ithl.org.il/authors.html
http://www.ashdot.co.il/alona/alona.html
http://www.harvill.com/book_detail.asp?ID=868
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