Suzanne la pleureuse
traduit de l'hébreu par Rosie Pinhas-Delpeuch
Gallimard, 2001

Folio Gallimard, novembre 2003

 

Suzanne Rabin, loin d'apprécier son célèbre patronyme, avoue que "malgré sa renommée nationale, (son) nom est surtout une source inépuisable de malaise et de malentendus" ; car Suzanne n'est pas de la famille de. Sa famille se résume à sa mère, la seule personne au monde capable d'apaiser les pleurs imprévisibles de Suzanne, provoqués par des vétilles, une petite contrariété, une pensée troublante, un regard inconnu qui se pose sur elle. Affectée de troubles émotionnels depuis la mort de son père, elle mène une existence étriquée dans une morne banlieue de Tel-Aviv, et, à plus de trente ans, partage avec sa mère un petit appartement qui est pour elle comme un large cocon routinier la protégeant d'un monde sauvage. Mais Suzanne a beau se raisonner, proclamer que sa vie lui sied parfaitement, que sa mère "est une femme merveilleuse que j'aime beaucoup", qu'elle a raison de rejeter son propre corps (elle est laide, de toute façon, "créature" asexuée plutôt que femme) ou de ressentir de la répulsion pour tout ce qui se rapporte aux besoins physiques (se sustenter, se laver, se soulager...), sa lucidité face à cette vie sans désirs ni plaisirs semble présager de profonds bouleversements : ce sont les prémices d'une quête identitaire qui emprunte de multiples détours et se heurte à d'innombrables impasses et trébuchements.
Lorsque le cousin Naor débarque de New-York, son univers est chamboulé et l'appartement si douillet se transforme en champ miné. Comment se comporter face à un étranger, de surcroît aussi beau que le poète anglais Shelley, aussi cultivé que feu son père et aussi passionné d'art qu'elle ? Loin de tomber sous le charme, elle s'effraye de la longue promiscuité à venir (on ne sait combien de temps il doit rester en Israël) et de l'influence que ce cousin a sur sa mère. Suzanne mesure alors chaque geste, chaque parole, et s'enferme dans sa chambre et dans le mutisme, ultimes barrages contre une invasion forcée.
Mais peu à peu, la nouvelle présence se révèle être la meilleure des thérapies et provoque en elle un véritable retour à la vie, une vie à laquelle elle a dit non, sans savoir vraiment pourquoi, ou plutôt pour trop de raisons à la fois, des années plus tôt ("J'ai décidé de fermer une fois pour toutes et hermétiquement la porte de fer de la cave dans laquelle je vis et d'où j'inspecte la vie à l'aide d'un périscope"). Son cousin lui insuffle enfin un enthousiasme qui lui permet de tuer à petit feu le "foetus du renoncement" qui n'avait cessé de grandir en elle au fil du temps et d'enfin affronter une génitrice qui n'a pourtant rien à voir avec la caricature de la mère juive abusive (ou presque...).

Le monde selon Suzanne pourrait sembler bien triste ou fataliste sans son humour, teinté d'une amère lucidité, un humour qui l'emporte sans peine sur les aspects sombres du roman. Certaines scènes sont d'une truculence ou d'une drôlerie qu'on ne trouve plus vraiment que dans la littérature anglophone, et paradoxalement, c'est ce ton mi-badin mi-mordant qui donne au récit une profondeur certaine : l'auteur refuse ainsi d'en faire un énième exercice de style purement narcissique ; car Suzanne a beau affirmer qu'elle n'a pas "de conscience politique ni sociale" ou qu'elle appartient à une génération indifférente, qui se "débine" face au conflit israélo-palestinien, Alona Kimhi, par son biais, ne manque jamais d'asséner quelques coups aux gouvernants et aux sionistes, qui ont fait de la diaspora juive "un petit peuple impérialiste et méchant" (dixit le cousin Naor). Il faut dire que l'été est marqué par la défaite électorale de Peres, au profit de Natanyahou. Le contexte électoral est ainsi prétexte à de nombreuses discussions, comme cette scène tragi-comique dans l'isoloir de la petite école où Suzanne est venue voter, quand une idée machiavélique lui traverse l'esprit : "Je pouvais infliger à ma mère un acte de haute trahison (...). Au lieu de voter comme il se doit, si je votais pour un parti arabe, ou, pire encore et plus audacieux, pour le Likoud, maudit-soit-son-nom (...) Je me suis excitée à l'abri de l'isoloir avec ces idées d'une immoralité effrayante."
Outre cet humour acerbe et cette auto-dérision constante, le petit monde de Suzanne est peuplé d'une galerie de personnages attachants dont la présence sonne toujours juste : Nehama, la copine exubérante et bavarde de sa mère, Armand, l'épicier, un peu amoureux de Suzanne, le petit Arthur, atteint d'hyperactivité et de coprolalie (dont les apparitions donnent lieu à des scènes plutôt croustillantes), accompagné par sa mère Katioucha, la belle émigrée russe, et enfin, Rivki, la travailleuse sociale qui s'occupe de Suzanne (et ne cesse de lui décrire ses propres aventures ratées avec des hommes) et qui veut absolument envoyer cette dernière dans un centre artistique afin que s'épanouisse sa personnalité
...
Seul le cousin Naor, "l'invité", ainsi que Suzanne le nommera toujours, est un être à part, en décalage avec ce monde, idéalisé et idolâtré par sa cousine, pour qui il fait partie de ces "gens qui suscitent en nous un besoin. Un certain besoin. Cosmique, insaisissable. Notre invité est comme ça aussi." Personnalité complexe (ou que lui-même prend soin de complexifier pour perturber Suzanne), un peu retorse, il est bien le seul à ne pas pouvoir supporter les pleurnicheries de sa cousine ou à vouloir les prendre au sérieux, ce qui est en quelque sorte le salut de Suzanne.
Ainsi, ce roman d'éducation, qui décrit les affres affectives d'une jeune femme un peu paumée et un peu trop résignée à son sort et aux malheurs du monde, est loin d'être strictement intimiste, posant à l'arrière-plan un pays et des personnages pittoresques, capables d'injustice et de compassion tout à la fois.

Blandine Longre
(octobre 2001)

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