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L'Inde,
chronique alerte du passé et du présent
Impossible de
lire ce roman foisonnant sans éprouver diverses émotions,
tant il recèle d'innombrables qualités romanesques
: une trame qui se joue de toute linéarité en multipliant
les anecdotes, les enchevêtrements généalogiques
et narratifs, les situations cocasses ou pathétiques, les
histoires à tiroirs et les apartés dignes d'un Diderot,
et des déambulations picaresques dans Calcutta, à
rapprocher de la grande littérature des Fielding ou autres
Smollett. Au centre de cet imbroglio, un conteur/narrateur exceptionnel
(dissimulé derrière l'auteure et paraissant lui dicter
ce que bon lui semble) qui incarne à lui tout seul l'Histoire
sociale, politique et religieuse de l'Inde, de la lutte pour l'indépendance
à nos jours. Il se prénomme Kishore "Babou"
(marque de distinction) : un tyran domestique, un pingre matérialiste,
qui règne avec dédain sur son petit monde, jusqu'à
ce qu'un pontage cardiaque le transforme ou plutôt, lui redonne
le bon sens, l'esprit éveillé et la curiosité
qu'il possédait dans sa jeunesse. Sous le regard inquiet
de sa femme et de ses enfants, il prend l'habitude de "vadrouiller
dans les rues de la ville", se met à lire les journaux,
se repenche sur l'histoire de ses ancêtres (tous venus à
Calcutta, la ville du Gange et de son "onde bienfaisante"
pour y rester) et sur son adolescence, marquée par la mort
de son frère aîné Lalit et par un amour jamais
avoué pour sa belle-soeur Bhabbi, la toute jeune veuve.
Il se souvient aussi de ses deux amis, Amolak, partisan de Gandhi,
et Shantanou, qui admire Subhash Chandra Bose "Netaji",
farouche indépendantiste aux alliances ambiguës. Kishore,
lui, est partagé entre ses deux amis et ne sait s'il doit
prendre parti, tandis que pour aider sa mère qui vit dans
une grande pauvreté, il est forcé de se plier à
l'autorité de ses oncles, de petits commerçants mesquins
qui soutiennent le Rassemblement hindou... Kishore revient par la
pensée à ces mois difficiles mais exaltants qui ont
précédé la partition de l'Inde, se remémorant
ses dilemmes et les scènes de massacres du mois d'août
1946 : "Ils se trompent lourdement, ceux qui croient que
les hindous et les musulmans peuvent s'unir et vivre ensemble. (...)
une ânerie monumentale. Shantanou et Amolak, tous les deux
l'ont fourvoyé, c'est seulement maintenant qu'il parvient
à y voir clair." Et l'auteure de réécrire
certaines pages de l'histoire indienne sans jamais se départir
d'un profond sens de l'autodérision. Pour preuve, la déception
et le dégoût ressentis par Kishore lors du cinquantenaire
de l'Indépendance, quand son fils, au lieu de lui offrir
le drapeau aux couleurs de l'Inde (signe du nouvel idéalisme
de Kishore), fait encore une fois preuve d'un mauvais goût
prononcé pour les "signes extérieurs de richesse",
en offrant à son père une... voiture. Un épisode
parmi d'autres, permettant à Alka Saraogi de mettre en place
une réflexion sur l'Inde actuelle et de dresser un bilan
sans fard de ce pays hybride, entre occidentalisation, consumérisme
outrancier et tiers-monde, une société où les
plus riches côtoient les plus pauvres : "Cette partition
trop chère payée, avec des centaines de milliers de
morts(...). Et cette guerre avec des gens qui parlent la même
langue (...). Ces budgets de défense faramineux pour monter
une armée (...) alors qu'aujourd'hui encore les rues de Calcutta
grouillent de lépreux, de mendiants, de femmes et d'enfants
nus et affamés." pense Kishore.
Mais au-delà de la critique sociale qui imprègne le
roman, c'est le personnage de Kishore, dont la métamorphose
anime le roman, que le lecteur retiendra : naïf et sage tout
à la fois, il est là, symbole vivant de son pays,
à attendre comme un enfant le premier janvier 2000, afin
que se réalise la promesse échangée des décennies
plus tôt avec ses deux amis : des retrouvailles devant le
Victoria Memorial ! C'est ainsi que l'histoire personnelle et l'Histoire
tout court ne cessent de se rejoindre tout au long du roman :
"Kishore Babou a vécu trois vies en une. Sa première
vie a duré jusqu'à l'Indépendance de l'Inde,
sa vingt-deuxième année. Sa seconde vie, qui a duré
cinquante bonnes années, commence alors, sans l'ombre d'un
rapport avec sa première vie. Kishore Babou parvient aujourd'hui
à la considérer comme une autre naissance, une autre
incarnation. Dira-t-on que ces cinquante années de la vie
de Kishore sont à l'image des cinquante années de
la nouvelle démocratie indienne, où l'on cherchera
en vain le vestige des idéalismes d'alors, l'écho,
même assourdi, du grand combat pour la liberté ?"
Un peu comme si les idéaux de Kishore s'étaient assoupis
avec ceux de l'Inde, pour revivre en 1997, alors que le vieil homme
s'ouvre de nouveau au monde.
Les préoccupations d'Alka Saraogi sont aussi littéraires
: patiemment, elle explore l'acte narratif lui-même, tentant
de le déconstruire, de le démonter avec beaucoup d'humour
et d'exposer aux regards du lecteur les "ficelles" ou
procédés narratifs qui sont habituellement dissimulés,
implicites et forment le "contrat" tacite qui unit auteur
et lecteur ; point de cela ici et le lecteur, à sa grande
surprise, est régulièrement informé du tour
que prend le récit : "Le récit à présent
repart en arrière, plus en arrière encore, à
la demande expresse de Kishore Babou (...) Le narrateur est d'avis,
lui, que cette histoire est accessoire. Mais après son pontage,
Kishore Babou (...) n'a plus les mêmes critères"
nous dit le "narrateur" (quel qu'il soit...),
ou encore, une autre intrusion, parmi tant d'autres, intitulée
: "Quelques lignes de Kishore Babou, à sa demande,
en hors texte". En réalité, ces incartades,
qui tiennent de la supercherie, ne simplifient en rien la lecture
et au contraire, pour notre plus grand plaisir, brouillent encore
davantage les pistes de ce roman fleuve, où prosaïsme
et poésie, spiritualité et politique, satire et pathos
ne cessent de s'entrelacer, pour nous transporter au bord du Gange,
et "sur le flot éternel de ses eaux".
Blandine
Longre
(mai 2003)

http://www.gallimard.fr/
http://www.rfi.fr/Fichiers/evenements/ecrivains/saraogi.asp
http://www.hinduonnet.com/thehindu/mag/2002/12/08/stories/
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