La perte et le fracas
L'Olivier, 2001

(titre original : No great mischief, 1999)

 

 

 

Reconquérir le souvenir

Alistair MacLeod est un auteur patient et persévérant : douze années lui ont été nécessaires pour écrire ce roman qui reconstruit les racines d'une famille d'origine écossaise, les MacDonald (qui se reconnaissent entre eux par leur chevelure rousse ou brune) venus s'établir au Cap-Breton en 1779. Le narrateur se prénomme Alexander MacDonald (comme deux de ses cousins) et au tout début du roman, il rend visite à son frère aîné, Calum, un vieil homme proche de l'éthylisme. Cette rencontre est le point de départ d'une exploration des souvenirs, vécus ou racontés, transmis de générations en générations. Alexander se souvient de leur ancêtre à tous, son arrière-arrière-arrière-grand-père, Calum Ruadh et de ses douze enfants, de ses parents, morts alors qu'il avait trois ans, de ses grands-parents qui l'ont élevé, en le berçant des chants ancestraux amenés d'Ecosse, de ses trois grands frères pêcheurs et de son travail dans une mine à Sudbury, avec d'autres membres de son clan.
Alistair MacLeod a écrit une touchante chronique familiale, qui s'inscrit dans la veine romanesque du souvenir reconquis, exploitée par d'autres écrivains anglophones, entre autres par Kazuo Ishiguro et Trezza Azzopardi. Car ce roman est loin d'être une simple succession d'anecdotes émouvantes : les souvenirs qui refluent s'emboîtent les uns dans les autres, remplissant les cases blanches d'un passé qui exige qu'on l'entende. Là réside le paradoxe d'un passé qui semble vouloir étouffer le présent et se refuse à disparaître. Mû par un devoir de mémoire, le narrateur écoute son frère lui dire : " Le passé est différent pour chacun, mais il nous rattrape tous" ; ou son grand-père, persuadé que " les montagnes et les océans ont beau nous séparer, le sang reste plus fort, et le coeur est dans les Highlands". La nostalgie de la terre quittée a survécu aux terreurs et aux épreuves du Nouveau Monde et Alexander perpétue cette tradition.
Mais il a aussi une pensée pour les Zoulous, qui eux aussi, aux dires de ses frères, chantent quand ils travaillent dans les mines, ou encore pour les Masai, un peuple menacé, aperçus par sa soeur lors d'un safari en Afrique : eux aussi lui ressemblent et tentent de faire survivre un passé glorieux et des valeurs éternelles. Cette tendance à l'universalisme explique sans nul doute le succès remporté par ce beau roman austère, sévère et rocailleux, à l'image de l'existence ardue mais aussi généreuse des petites gens qui peuplent le Cap-Breton de Nouvelle-Ecosse.

B. Longre
(décembre 2001)

 

Le Cap-Breton (Canada)
http://fortress.uccb.ns.ca/parks/cbhist_f.html