Redemption Song
traduit de l'anglais par Nicolas Richard
Au Diable Vauvert, 2003

 

Un poème urbain sur fond d’émeutes raciales

L’action se situe en 1981, Lincoln Higgins a 18 ans et vit à Brixton, cette banlieue du sud de Londres majoritairement habitée par une population noire d’origine jamaïquaine. Dans son quartier il est plus connu sous le nom de Biscuit, en particulier pour ceux qui viennent lui acheter de la drogue. Comme la plupart de ses copains de couleur, Biscuit n’a ni formation ni travail et refuse de s’inscrire dans un programme d’insertion professionnelle pour les jeunes mis en place par le gouvernement car il pense se faire exploiter par un employeur sans pourtant obtenir d’emploi stable. Son seul moyen pour gagner de l’argent est donc de dealer ou de participer à de menus cambriolages en compagnie de ses compères Bouille-de-Cercueil et Floyd. Sa vie s’articule autour de ce petit trafic et de ce qui l’accompagne : éviter les contrôles d’une police qui semble avoir des méthodes plutôt musclées ou rencontrer le caïd Nunchaks pour se réapprovisionner.

Tous ces jeunes vivent en permanence sur fond de musique reggae et vont se défouler dans des « bamboches et des bringues » où ils emmènent leurs « zoguettes » écouter les sound-systems et les DJs qui leur tiennent des discours aux paroles révolutionnaires. Pour dialoguer, ils ne connaissent que la langue de la rue teintée de l’accent rapporté de leur île lointaine :
« Je suis pas mécontent que vous soyé là tous lé deux, annonça Floyd.
- Pourquoi ? T’es en panne d’herbe ? demanda Biscuit.
- Ma foi, oui, y a ça. Mé il y a aussi une autre raison.
- Je te préviens, j’é pas un rond à te prêté.
- Nan, nan. Justement, j’é un plan thune.
- Laisse tombé, man, intervint Bouille-de-Cercueil. Té plans thunes sont trop craignos, man. Moi j’é un plan évite-la-taule. »

Un jour, Biscuit rencontre Jah Nelson, un vieux sage qui lui enseigne les préceptes de la secte rastafari (exaltation des racines africaines de la civilisation chrétienne et de l’humanité toute entière) ce qui redonne fierté et confiance au jeune homme, souvent désemparé devant l’avenir auquel il semble destiné. Mais sous des airs d’apparente bonhomie, l’atmosphère de Brixton se tend peu à peu après l’arrestation musclée d’un des compères de Biscuit pour finalement se terminer dans des émeutes sanglantes qui opposent les jeunes et cette police omniprésente dans leur « ghetto ».
Pour Biscuit, une deuxième révolution est en marche, celle qui a lieu dans sa propre famille où la mère élève seule ses trois enfants (issus de trois pères différents) et ne se rend pas compte qu’elle est souvent injuste avec la cadette, qu’elle finira par pousser hors du foyer. C’est alors lui, le fils aîné, qui se sacrifiera pour sortir sa sœur du guêpier où elle s’est involontairement fourrée.
Ce troisième roman d’Alex Wheatle – le premier à être traduit en français – se reçoit comme un coup de poing dans le ventre ; c’est d’abord l’écriture qui frappe avec l’alternance de dialogues rythmés et de passages descriptifs plus posés où l’auteur sait à merveille peindre la désolation de Brixton. Ensuite, il y a la densité du sujet, sa dimension sociale et les nombreux personnages secondaires dont l’élaboration ne laisse rien au hasard. On retiendra en particulier les femmes, dont les différents rôles sont parfaitement évoqués : la mère qui a bien du mal à joindre les deux bouts en faisant quelques heures de ménage et qui ferme les yeux sur les trafics de son fils, la fille, adolescente rebelle qui ne pense qu’à son apparence physique, la tante qui résout tout grâce à l’Eglise ou la petite amie qui n’épousera Biscuit que s’il trouve un travail honnête. Alex Wheatle a décidément bien du talent, lui qui n’a pas fait d’études et a pris goût à l’écriture alors qu’il était DJ au sein d’un sound-system ; un auteur dont on reparlera sans aucun doute.
Pour les non-initiés, il pourra être utile de savoir que « le Gong » est le surnom de Bob Marley et que Redemption Song est considérée comme la chanson testament du roi du reggae, décédé en 1981.

A. Weber
(mars 2003)

http://www.audiable.com/

http://www.reggaezine.co.uk/alexwheatle.html