Look Sauvage
Daniel Lemoine (Traduction de l'anglais)
Titre original : The savage girl
Au Diable Vauvert, 2003

 

 

Le monde sauvage de la publicité

Alex Shakar, considéré aux Etats-Unis comme un jeune écrivain au fort potentiel, a puisé l’idée de son premier roman dans un article de journal qui parlait des « tendanceurs », ces personnes chargées d’observer les habitudes des consommateurs pour essayer d’y découvrir les futures tendances de la mode. Avant de pouvoir maîtriser le langage du marketing et d'avoir assez de matière pour l’écriture d’un livre, Shakar a fait de nombreuses recherches et on sent dès les premières pages de Look sauvage que l’écrivain domine totalement son sujet.

Au centre du roman, on trouve deux sœurs, Ivy et Ursula Van Unden. Ivy, la plus jeune et la plus belle, est un top model ayant connu un certain succès mais qui est actuellement internée pour cause de schizophrénie : elle est intimement persuadée de venir de l’âge des cavernes et d’avoir été kidnappée par des « Imagineurs » pour faire la publicité de leurs produits. Ursula, peintre sans succès, est alors venue à Midcity (ville fictive) pour s’occuper de sa cadette ; auprès de Chas, petit ami d’Ivy et patron de la société Tomorrow, elle a trouvé un travail que celui-ci lui a ainsi défini : « Sors, a-t-il dit. Trouve l’avenir. Rapporte-le-moi. ». Ursula est entrée dans le monde des tendanceurs, et c’est rollers aux pieds qu’elle parcourt la ville pour décrypter les vêtements ou les coutumes des gens. Elle découvre dans un parc une « sauvage urbaine » qui semble avoir perdu l’usage de la parole, chasse les pigeons pour se nourrir et coud ses propres vêtements en fourrure. Cette sauvage – sous les traits d’Ivy qui semble aller mieux et veut désormais s’enrichir et devenir célèbre – va devenir l’emblème d’une campagne de publicité pour une eau de régime…

Look sauvage est un livre très original – tendance loufoque – qui se veut avant tout une critique féroce de notre monde où la consommation est reine. Alex Shakar développe plusieurs idées intéressantes notamment celle de la « paradessence » (essence paradoxale) et il explique que chaque produit éveille chez l’acheteur potentiel « deux désirs opposés qu’il promet de satisfaire simultanément », ainsi «la paradessence du café est la stimulation et la détente». Cependant, à force de trop vouloir critiquer notre société, l’auteur n’évite pas les écueils de la caricature, particulièrement lorsque Chas explique, lors de son discours annuel sur les futures tendances, ce qu’est la post-ironie : « La postironie est le sérieux ironique. La postironie est l’esclavage omnipotent. La postironie est la terreur rieuse. Mesdames et messieurs, la postironie, dans sa paradessence la plus pure…est la schizophrénie. ». A partir de ce moment, Chas et ses collaborateurs s’enfoncent lentement dans leur folie publicitaire pendant que le roman lui-même oublie toute mesure et tombe dans une lourdeur fatigante. Il reste à espérer qu’Alex Shakar saura mieux maîtriser son trop-plein d’idées dans son prochain livre.

Anne Weber
(mars 2003)

http://www.audiable.com/

http://www.thesavagegirl.com/savage_girl.asp