Le Faux-Fuyant
Arléa, septembre 2003

 

Fausse fuite...

Quels événements invraisemblables ont bien pu pousser le narrateur de ce sombre roman à se réfugier au Mozambique ? Une banale altercation sur un passage clouté qui tourne mal, insultes, coups et blessures, arrivée de la police, incarcération, complications... Le jeune homme velléitaire mais sans histoires sent sa vie basculer sans prévenir, et c'est la clandestinité obligée ; une solution, arrangée par son amie Amalia, fuir, loin, très loin, au Mozambique, où vit un oncle à elle, Matule, qui pourra trouver un travail au garçon à Maputo, dans son petit hôtel. L'exilé volontaire se fait peu à peu à l'Afrique, à l'atmosphère tendue de la capitale (le pays sort d'une guerre civile sanglante qui a attiré là toutes sortes de mercenaires), à la paranoïa aiguë de Matule (persuadé que la mafia est à ses trousses), au mutisme de Gito, un gentil garçon recueilli par Matule, tout en se demandant quand Amalia pourra le rejoindre...

On trouve ici tout ce qui peut réjouir un lecteur en mal d'aventures : une bonne dose de situations risquées, un brin d'existentialisme et de dérive nihiliste, une intrigue parfaitement construite, un anti-héros peu conforme à nos attentes (un monsieur tout le monde qui déploie soudain d'étonnantes capacités à survivre, si l'on en juge son pessimisme maladif) et d'intéressants revirements de situation qui "fidélisent" sans mal le lecteur. Ajoutons que l'auteur nous offre une fine ébauche d'analyse sociale, en portant un regard incisif sur une catégorie de citoyens nouvelle génération que rien ne semble passionner, légèrement cyniques et désabusés : « "une vie de petit jouisseur sans envergure", disait mon père. Je me contentais de répondre : "Tu as raison, c'est une vie de petit jouisseur, ça ne vaut pas ta carrière dans l'éducation nationale..." Je n'avais pas envie de lui expliquer que le monde du travail avait changé, que les ambitieux visant de grandes carrières seraient les courroies martyres de demain, que le péril gris, l'armée des retraités, me disqualifiaient d'entrée de jeu, que la pyramide des âges, triangle obèse, vacillait sur sa pointe..." Un "petit jouisseur" qui ne cesse d'user de faux-fuyants et que la vie met pourtant au pied du mur sans crier gare, l'obligeant enfin à agir.
Après un recueil de nouvelles (Mauvais numéros, récits se situant à Madagascar, Prix Alexandre Vialate), Alexandre Kauffmann propose là un polar intimiste vif et intelligent, remarquablement construit, au dénouement surprenant, et qui retrace le parcours d'un personnage auquel on s'attache, en dépit (ou peut-être à cause ?) de son mal-être palpable.

Blandine Longre
(juillet 2003)

Editions Arléa
http://www.arlea.fr

http://www.lonelyplanet.com/destinations/africa/mozambique/