Fausse
fuite...
Quels événements
invraisemblables ont bien pu pousser le narrateur de ce sombre roman
à se réfugier au Mozambique ? Une banale altercation
sur un passage clouté qui tourne mal, insultes, coups et
blessures, arrivée de la police, incarcération, complications...
Le jeune homme velléitaire mais sans histoires sent sa vie
basculer sans prévenir, et c'est la clandestinité
obligée ; une solution, arrangée par son amie Amalia,
fuir, loin, très loin, au Mozambique, où vit un oncle
à elle, Matule, qui pourra trouver un travail au garçon
à Maputo, dans son petit hôtel. L'exilé volontaire
se fait peu à peu à l'Afrique, à l'atmosphère
tendue de la capitale (le pays sort d'une guerre civile sanglante
qui a attiré là toutes sortes de mercenaires), à
la paranoïa aiguë de Matule (persuadé que la mafia
est à ses trousses), au mutisme de Gito, un gentil garçon
recueilli par Matule, tout en se demandant quand Amalia pourra le
rejoindre...
On trouve ici tout ce qui peut réjouir un lecteur en mal
d'aventures : une bonne dose de situations risquées, un brin
d'existentialisme et de dérive nihiliste, une intrigue parfaitement
construite, un anti-héros peu conforme à nos attentes
(un monsieur tout le monde qui déploie soudain d'étonnantes
capacités à survivre, si l'on en juge son pessimisme
maladif) et d'intéressants revirements de situation qui "fidélisent"
sans mal le lecteur. Ajoutons que l'auteur nous offre une fine ébauche
d'analyse sociale, en portant un regard incisif sur une catégorie
de citoyens nouvelle génération que rien ne semble
passionner, légèrement cyniques et désabusés
: « "une vie de petit jouisseur sans envergure",
disait mon père. Je me contentais de répondre : "Tu
as raison, c'est une vie de petit jouisseur, ça ne vaut pas
ta carrière dans l'éducation nationale..." Je
n'avais pas envie de lui expliquer que le monde du travail avait
changé, que les ambitieux visant de grandes carrières
seraient les courroies martyres de demain, que le péril gris,
l'armée des retraités, me disqualifiaient d'entrée
de jeu, que la pyramide des âges, triangle obèse, vacillait
sur sa pointe..." Un "petit jouisseur"
qui ne cesse d'user de faux-fuyants et que la vie met pourtant au
pied du mur sans crier gare, l'obligeant enfin à agir.
Après un recueil de nouvelles (Mauvais numéros,
récits se situant à Madagascar, Prix Alexandre Vialate),
Alexandre Kauffmann propose là un polar intimiste vif et
intelligent, remarquablement construit, au dénouement surprenant,
et qui retrace le parcours d'un personnage auquel on s'attache,
en dépit (ou peut-être à cause ?) de son mal-être
palpable.
Blandine
Longre
(juillet 2003)

Editions
Arléa
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