The Alchemist’s Daughter
de Katharine McMahon

Weindenfeld & Nicolson (Orion), 2006

 


Bildungsroman féminin, à l'anglo-saxonne.

Première moitié du XVIIIe siècle. La recherche scientifique et les progrès techniques vont bon train, même s’ils restent teintés de nombreuses réticences obscurantistes propagées par l’omniprésence du religieux ; mais John Selden, éminent physicien (« natural philosopher ») refuse de voir là un obstacle et n’hésite pas à enseigner son savoir et transmettre ses démarches empiriques à sa fille Emilie, en particulier dans le domaine de l’alchimie, une science sulfureuse mais dans laquelle nombre de Selden se sont impliqués par le passé.
Emilie est donc éminemment érudite dès son jeune âge, passant son enfance et son adolescence dans le laboratoire de son père, un lieu sombre qui recèle de multiples secrets ; Selden veut faire d’elle une femme aussi savante qu’un homme : une « expérience » à laquelle il a dédiée son existence depuis la naissance de la petite. Mais il lui interdit pour cela tout contact avec l’extérieur, dans l’idée de la protéger (même le Révérend Shales, pourtant naturaliste et scientifique, est interdit de visite - sa méfiance envers l’alchimie y est pour beaucoup), et la jeune fille est presque cloîtrée dans la grande propriété familiale passablement délabrée ; ainsi, le quotidien d’Emilie, pourtant enviable si l’on considère la condition féminine de l’époque, se résume à de longues journées d’apprentissage et de lecture, ponctuée de promenades en compagnie de son père, qui servent là encore à lui inculquer des savoirs sur le monde du vivant qui les entoure, quand elle ne spécule pas avidement les propriétés et la nature de l’air et du feu… C’est en grande partie cette vie de recluse qui l’incite à se laisser séduire par le premier homme venu, Aislabie, un marchand londonien qui semble s’intéresser aux travaux de son père, et particulièrement fasciné par l’étrangeté d’Emilie. L’univers paisible construit par John Selden, soudain bouleversé, se disloque et surgit une irréparable fracture entre le père et la fille, qui rejoint bientôt Londres en compagnie de son futur époux.

Ce palpitant roman d’apprentissage, dont les thématiques rappellent les romans de Sarah Waters tout autant que ceux de Iain Pears, évoque l’atmosphère effervescente d’une époque ambivalente, entre mouvement et fixité, et tâche de montrer qu’en dépit de son érudition, Emilie n’est pas à l’abri des aléas de l’existence, de la duperie ou de l’hypocrisie humaines ; son père, malgré toutes ses précautions, ne l’a nullement préparée à vivre dans un monde où les femmes, éternelles mineures, sont considérées comme de jolis petits animaux de compagnie, ou bien rejetées comme de vulgaires instruments une fois qu’elles ont servi - comme les prostituées qu’Emilie viendra à mieux connaître.

Revenue chez son père, elle se réfugie dans le seul lieu familier qu’elle contrôle, le laboratoire et les expériences alchimiques qui la rassurent et qui l’amèneront à reconsidérer son existence, ses origines et son mariage - tout aussi volatile et fugace que les combinaisons d'air et de feu qu'elle étudie... D’une parfaite érudition (la romancière s’est en partie inspirée de la figure de Mme du Châtelet, maîtresse de Voltaire et femme de sciences, pour construire son personnage), The Alchemist’s Daughter reste cependant suffisamment ancré dans l’univers des émotions pour toucher un grand nombre de lecteurs et procurer d’agréables moments de lecture.

Blandine Longre
(février 2006)

Blandine Longre, agrégée d’anglais, est l’une des fondatrices de Sitartmag ; rédactrice en chef depuis mai 1999, elle s’intéresse tout particulièrement aux écritures contemporaines (francophone, anglophone, asiatique, orientale etc.), à la littérature pour la jeunesse, au théâtre (texte et représentation) et aux relations qu’entretiennent fiction et réel.

 

http://www.orionbooks.co.uk