That’s what…
Elabeth, 2004
piano solo

 

On dirait bien que l’un de nos pianistes favoris prend goût à l’exercice ô combien périlleux et révélateur (du talent) qu’est la solitude absolue devant le clavier (Edouard Ferlet y a également succombé récemment et admirablement.)
Alain Jean-Marie récidive : après Afterblue (Shaï, 1999), voici donc chez un nouveau label (qu’il faut féliciter et encourager, écouter le disque du trompettiste Fabien Mary, Twilight) une sorte de suite ou de prolongement du précédent CD dans l’interprétation de compositions qu’il doit connaître par cœur, par le cœur, pour le cœur, en racontant de belles histoires, de Memories of You, pièce composée en 1930 par Eubie Blake (1883 – 1983) à Peace d’Ornette Coleman en passant par les œuvres de confrères tels que Billy Strayhorn, McCoy Tyner et Dave Brubeck sans oublier deux thèmes de John Coltrane, Mister Syms et After the Rain, ce dernier aussi bouleversant que l’interprétation qu’enregistra le saxophoniste dans Impressions en 1963 (il existe une version de Coltrane lui-même au piano !) et une composition personnelle, Italian Sorrow.

Longtemps partenaire sollicité par un nombre impressionnant de musiciens états-uniens de passage à Paris dès son arrivée en 1974, notre antillais (musicien autodidacte, lauréat du prix Djando Reinhardt 1979 de l’Académie du Jazz) fut catalogué comme pianiste be-bop, amorce un retour aux biguines de sa Guadeloupe natale (ses disques Biguine Reflections), enregistre avec les plus grands (notamment en duo avec le contrebassiste Niels-Henning Ørsted Pedersen et avec son confrère Michel Graillier) accompagne la chanteuse Dee Dee Bridgewater puis devient le pianiste du Onztet du contrebassiste et chef d’orchestre Patrice Caratini…

A l’aube de la soixantaine, Alain Jean-Marie a conservé son merveilleux toucher, si délicat, son phrasé d’une exceptionnelle richesse ; mais apparaît maintenant, dans ce répertoire singulier, une sérénité, une aura particulière, qui le classe à mes oreilles dans la droite ligne d’un John Lewis… ce qui n’est pas un mince compliment.
Le titre entier de la composition de Stafford James est That’s what dreams are made of… c’est peut-être pour cela qu’on entend ici une musique de rêve…

Jacques Chesnel
(avril 2004)

Jacques Chesnel est membre de l'Académie du Jazz. Auteur de "Le Jazz en quarantaine" (Isoète), "Les Grands Créateurs de Jazz" avec Gérald Arnaud (Bordas) ; auteur et consultant "jazz" pour l'Encyclopédie Encarta sur CD-Rom. Peintre, il travaille depuis plus de trente ans sur les rapports entre jazz et peinture.
(www.jazz-chesnel.com).

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