Francis et les chats sauvages
traduit de l'allemand par Michèle Valencia
(Belfond, novembre 2003)

 

Polar de chats

Francis est un détective privé hors normes, le Marlowe du monde félin : conscient de ses capacités et de sa supériorité intellectuelle — il affectionne tout particulièrement Schopenhauer — il possède toutes les qualités d'un fin limier. C'est un peu malgré lui qu'il entame une nouvelle enquête (les deux dernières s'intitulaient Félidés et Chien méchant...), après une fuite honteuse mais salvatrice : la compagne de Gustav, son maître adoré, s'est mise en tête de lui faire "couper les noisettes"... Francis, terrorisé par la mutilation à venir, préfère partir en catimini, un soir d'orage : le début d'un périple enlevé et étonnant, raconté par Francis lui-même. Bien vite, il atterrit dans un égout dont il ne peut s’extirper ; c’est là qu’il croisera son premier cadavre, une vision qui l’emplit d’horreur mais qui titille aussi son incontrôlable curiosité. C’est là aussi qu’il rencontrera le peuple aveugle de la Miséricorde, qui le charge «officiellement» de l’enquête. Francis poursuit sa route au cœur d’une forêt et d’une campagne dénaturées par l’homme et ne cesse de faire des rencontres de toutes sortes. De multiples dangers le guettent et les habitants de la forêt ne paraissent pas tous aussi paisibles qu’il n’y paraît : une tribu de chats sauvages (des felis silvestris) gouvernée par Aurore, la mère de la très aguichante Alraune, et Ambrosius, un ermite scribouillard qui vit seul au fond des bois avec sa maîtresse, un peu dérangée. Francis, après avoir vécu une torride aventure avec Alraune, découvre dans la cour d’une ferme une terrible spectacle, une scène de massacre presque insoutenable ; il prend alors conscience de la monstruosité de ses adversaires mais se demande cependant si le fameux Chevalier noir et son acolyte le grand dogue, dont la légende circule dans la forêt, ont vraiment commis ces meurtres. Il ne peut s’empêcher de soupçonner les chats sauvages et le peuple des égouts.
L’enquête est palpitante, parfois totalement fantaisiste et comporte une myriade de rebondissements et de revirements de situations ; Francis, grand pessimiste devant l’éternel, joue à merveille son rôle de narrateur et de héros picaresque : il est malmené par les événements, certes, mais pas plus que le lecteur qui, en tant qu’être humain, doit essuyer les multiples assauts idéologiques de ce félidé philosophe, défenseur des droits des animaux. Car non content de nous imposer un félin très bavard (dont les accès de lyrisme bucolique sont teintés d’humour), poète à ses heures, Akif Pirinçci, par le biais de son narrateur, nous assène avec vigueur quelques constats écologiques et animalistes censés nous faire rougir de honte ; des propos qui remettent en cause la fonction et la présence de l’être humain sur la terre, une créature capable de faire souffrir sans vergogne d’autres êtres vivants : une pensée inspirée de Schopenhauer, bien sûr, cité par Francis et à partir de laquelle le détective ne cesse de broder ; « L’homme est une bête sauvage, une bête féroce. Nous ne le connaissons que dompté, apprivoisé en cet état qui s’appelle civilisation. (…) Que les verrous et les chaînes de l’ordre légal tombent n’importe comment, que l’anarchie éclate, c’est alors qu’on voit ce qu’est l’homme ! » écrit le philosophe (pas le chat) dans Pensées et Fragments.
L’auteur, par la bouche d’Ambrosius, fait aussi la distinction entre deux philosophies, l’une humaine, l’autre animale : le vieux chat dénonce « la folie rationaliste des hommes » et soutient que « l’instinct est le mot magique qui doit éclairer notre comportement », tout en développant une théorie panthéiste que Francis a du mal à accepter : « l’instinct est un fil rouge menant directement à une entité toute puissante qui traverse toutes les créatures avec un flux d’énergie incandescent. Appelle cette entité nature, esprit de la terre ou, si ça te fait plaisir, Dieu. »

La diatribe écologique est intéressante mais sans nul doute exagérée – néanmoins pour notre plus grand plaisir de lecteur - car certains des personnages animaux dont il est question ici font preuve d’autant de violence et de haine que les pires représentants de l’espèce humaine. De même, Francis se souvient avec nostalgie de l’amitié que Gustav éprouvait pour lui (et réciproquement), et confesse que celle-ci lui est aussi vitale que les boîtes de conserve que son maître lui ouvrait avec amour… Le conte est cruel, la chemin de Francis est jonché de cadavres peu affriolants, mais l’humanisme et la compassion dont font preuve le grand détective et d'autres animaux (tous doués d’intelligence) qu’il rencontre lors de sa quête pourrait leur être enviés par bien des humains.

B.Longre
(novembre 2003)

du même auteur
Félidés (Métailié, 1992)
Chien méchant (Belfond, 1999)

http://www.belfond.fr

http://www.mauvaisgenres.com/akif_pirincci.htm

http://ourworld.compuserve.com/homepages/KARR_WEHNER/pirincci.htm