Polar
de chats
Francis est
un détective privé hors normes, le Marlowe du monde
félin : conscient de ses capacités et de sa supériorité
intellectuelle — il affectionne tout particulièrement
Schopenhauer — il possède toutes les qualités
d'un fin limier. C'est un peu malgré lui qu'il entame une
nouvelle enquête (les deux dernières s'intitulaient
Félidés et Chien
méchant...), après une fuite honteuse
mais salvatrice : la compagne de Gustav, son maître adoré,
s'est mise en tête de lui faire "couper les noisettes"...
Francis, terrorisé par la mutilation à venir, préfère
partir en catimini, un soir d'orage : le début d'un périple
enlevé et étonnant, raconté par Francis lui-même.
Bien vite, il atterrit dans un égout dont il ne peut s’extirper
; c’est là qu’il croisera son premier cadavre,
une vision qui l’emplit d’horreur mais qui titille aussi
son incontrôlable curiosité. C’est là
aussi qu’il rencontrera le peuple aveugle de la Miséricorde,
qui le charge «officiellement» de l’enquête.
Francis poursuit sa route au cœur d’une forêt et
d’une campagne dénaturées par l’homme
et ne cesse de faire des rencontres de toutes sortes. De multiples
dangers le guettent et les habitants de la forêt ne paraissent
pas tous aussi paisibles qu’il n’y paraît : une
tribu de chats sauvages (des felis silvestris) gouvernée
par Aurore, la mère de la très aguichante Alraune,
et Ambrosius, un ermite scribouillard qui vit seul au fond des bois
avec sa maîtresse, un peu dérangée. Francis,
après avoir vécu une torride aventure avec Alraune,
découvre dans la cour d’une ferme une terrible spectacle,
une scène de massacre presque insoutenable ; il prend alors
conscience de la monstruosité de ses adversaires mais se
demande cependant si le fameux Chevalier noir et son acolyte le
grand dogue, dont la légende circule dans la forêt,
ont vraiment commis ces meurtres. Il ne peut s’empêcher
de soupçonner les chats sauvages et le peuple des égouts.
L’enquête est palpitante, parfois totalement fantaisiste
et comporte une myriade de rebondissements et de revirements de
situations ; Francis, grand pessimiste devant l’éternel,
joue à merveille son rôle de narrateur et de héros
picaresque : il est malmené par les événements,
certes, mais pas plus que le lecteur qui, en tant qu’être
humain, doit essuyer les multiples assauts idéologiques de
ce félidé philosophe, défenseur des droits
des animaux. Car non content de nous imposer un félin très
bavard (dont les accès de lyrisme bucolique sont teintés
d’humour), poète à ses heures, Akif Pirinçci,
par le biais de son narrateur, nous assène avec vigueur quelques
constats écologiques et animalistes censés nous faire
rougir de honte ; des propos qui remettent en cause la fonction
et la présence de l’être humain sur la terre,
une créature capable de faire souffrir sans vergogne d’autres
êtres vivants : une pensée inspirée de Schopenhauer,
bien sûr, cité par Francis et à partir de laquelle
le détective ne cesse de broder ; « L’homme
est une bête sauvage, une bête féroce. Nous ne
le connaissons que dompté, apprivoisé en cet état
qui s’appelle civilisation. (…) Que les verrous et les
chaînes de l’ordre légal tombent n’importe
comment, que l’anarchie éclate, c’est alors qu’on
voit ce qu’est l’homme ! » écrit le
philosophe (pas le chat) dans Pensées et Fragments.
L’auteur, par la bouche d’Ambrosius, fait aussi la distinction
entre deux philosophies, l’une humaine, l’autre animale
: le vieux chat dénonce « la folie rationaliste
des hommes » et soutient que « l’instinct
est le mot magique qui doit éclairer notre comportement
», tout en développant une théorie panthéiste
que Francis a du mal à accepter : « l’instinct
est un fil rouge menant directement à une entité toute
puissante qui traverse toutes les créatures avec un flux
d’énergie incandescent. Appelle cette entité
nature, esprit de la terre ou, si ça te fait plaisir, Dieu.
»
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La
diatribe écologique est intéressante mais sans
nul doute exagérée – néanmoins
pour notre plus grand plaisir de lecteur - car certains des
personnages animaux dont il est question ici font preuve d’autant
de violence et de haine que les pires représentants
de l’espèce humaine. De même, Francis se
souvient avec nostalgie de l’amitié que Gustav
éprouvait pour lui (et réciproquement), et confesse
que celle-ci lui est aussi vitale que les boîtes de
conserve que son maître lui ouvrait avec amour…
Le conte est cruel, la chemin de Francis est jonché
de cadavres peu affriolants, mais l’humanisme et la
compassion dont font preuve le grand détective et d'autres
animaux (tous doués d’intelligence) qu’il
rencontre lors de sa quête pourrait leur être
enviés par bien des humains.
B.Longre
(novembre 2003) |
du même
auteur
Félidés (Métailié, 1992)
Chien méchant (Belfond, 1999)

http://www.belfond.fr
http://www.mauvaisgenres.com/akif_pirincci.htm
http://ourworld.compuserve.com/homepages/KARR_WEHNER/pirincci.htm
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