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Edith
la privée
Avec
cette série qui a débuté en 2001, le duo Christin-Goetzinger,
qui n’en est pas à sa première collaboration,
nous offre une plongée dans les années cinquante avec
une femme de classe et de caractère, à la quarantaine
rayonnante, Edith Hardy, qui est veuve, dirige seule à Paris
une agence de détective privée. Edith Hardy est toujours
impeccable, sanglée dans de petits tailleurs ajustés,
qu’elle porte avec des talons hauts et des bas à couture,
elle fume, elle conduit sa voiture, elle ne laisse personne décider
de sa vie et de sa conduite ! Elle travaille avec son jeune secrétaire
Victor, timide et gauche, un peu naïf, qui prend néanmoins
un peu de bouteilles au fil des enquêtes.
Dans les trois premiers albums, Le Parfum disparu, La
Trace pâle, paru en 2002 et Le Poison
rouge, en 2004, Edith et Victor doivent enquêter
sur la mystérieuse disparition d’un jeune chimiste
qui travaillait dans l’industrie pharmaceutique, en développant
une nouvelle pommade antiseptique. Enquête qui les mène
sur la piste de produits nouveaux : les antiseptiques, auxquels
s’intéressent beaucoup de monde. Ils rencontrent sur
leur chemin des syndicalistes CGT peu commodes, une baronne en ruine
frayant avec le Kominform soviétique et un drôle d’Américain.
La guerre froide fait rage à cette époque, la science
progresse à pas de géants et les travaux officiels
de recherches cachent souvent d’autres buts. Les scientifiques
sont des cibles intéressantes pour les deux camps en présence.
Antoine Dubreuil, le fameux chimiste, est aux mains des agents russes
qui savent qu’il est sur le point de découvrir un antibiotique
révolutionnaire. Edith accepte alors de travailler pour les
Américains et de retrouver au plus vite le chimiste avant
qu’il n’arrive en URSS. Apprenant qu’il est finalement
passé à l’Est avec la formule de son antibiotique,
Edith fait un voyage éclair jusqu'à Moscou, où
elle rencontre un officier supérieur, quelques hauts fonctionnaires
et agents secrets afin de récupérer le savant français
un peu trop idéaliste. Elle découvre l'URSS qui s'ouvre
timidement vers l'Occident en quête d'une nouvelle reconnaissance,
tandis qu’à Paris, Victor, promu de secrétaire
à adjoint, bricole sur une affaire de vrais et faux tableaux
russes, fleuron de la peinture officielle soviétique.
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Cette
série a beaucoup de charme, grâce à l’art
qu’a Annie Goetzinger de reconstituer jusque dans les
moindres détails toute l’ambiance d’une
époque. On évolue avec plaisir dans un monde
passé, traversé par la Guerre froide, parfaitement
évoqué et reconstitué. Nous sommes dans
un Paris en pleine mutation, qui hésite encore entre
tradition et modernité : cohabitent par exemple dans
un même quartier une ferme dans laquelle il y a encore
de vraies vaches et une usine chimique ! On sent aussi que
la dessinatrice jubile à dessiner les objets de la
vie quotidienne de la fin des années cinquante et surtout
les toilettes des dames, grâce à son dessin plein
de charme agrémenté d'un rien de nostalgie.
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La
série a aussi beaucoup d’intérêt quant
au scénario, précis, documenté, qui permet
de se faire une idée assez exacte de la terrible période
de la guerre froide. On tient là un vrai récit d’atmosphère,
dans la veine du cinéma français d’après-guerre.
Les trois premiers albums constituent une histoire complète.
Mais ce quatrième volume peut se lire indépendamment
des trois précédents. Edith et Victor entament une
nouvelle enquête un lundi matin de 1957. Tout est calme dans
le passage du Rendez-vous dans le douzième arrondissement,
où se côtoient les artisans, les ménagères
et les vaches de la ferme du quartier ! C’est alors qu’une
Dauphine survient, extraordinaire voiture sortie très récemment
des ateliers de chez Renault. Un ingénieur de la Régie,
fort bien mis, en descend et propose à Edith Hardy d’élucider
le vol d’une maquette de prototype à l’intérieur
même des usines Renault de Billancourt. Edith, toujours très
classe, se rend sur l’île Seguin, afin de comprendre
les rouages de cet univers si particulier, le monde de l’automobile.
Quant à Victor, on l’envoie sur le terrain comme jeune
ouvrier, mettant à profit ses nouvelles relations au sein
de la CGT. Tout en portant la caisse à outils, Victor regarde,
enregistre, apprend le monde du travail et de l’usine. Et
tant qu’à faire, pourquoi ne pas s’instruire
davantage en compagnie de la charmante fille d’un militant
? Quel sens du devoir a ce Victor !
On comprend bien, en lisant cet album passionnant, l’importance
qu’avait la Régie Renaut à la fin des années
cinquante et la fierté qu’éprouvaient les ouvriers
qui travaillaient dans ces usines modèles, avec les différents
corps de métier, les luttes d’idées, les rites.
C’est une autre France qui nous est racontée ici, par
le biais du monde ouvrier, qui n’avait pas encore vécu
les grands bouleversements sociologiques et technologiques à
venir. A ne pas rater.
Catherine
Gentile
(décembre 2006)
Catherine
Gentile est documentaliste, formatrice en littérature
jeunesse, présidente de l'Association du Festival du Livre
de jeunesse et de bande dessinée de la ville de Cherbourg-Octeville
et auteur de Bulles en stock (Bibliographie
sélective et commentée de bandes dessinées,
ed. Cedis, 1999) ; elle chronique aussi littérature de jeunesse
et bande dessinée dans la revue Inter CDI.

http://www.dargaud.com
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