Agence Hardy, tome 4 : Banlieue rouge
Pierre Christin & Annie Goetzinger

Dargaud, 2006

 

 

Edith la privée

Avec cette série qui a débuté en 2001, le duo Christin-Goetzinger, qui n’en est pas à sa première collaboration, nous offre une plongée dans les années cinquante avec une femme de classe et de caractère, à la quarantaine rayonnante, Edith Hardy, qui est veuve, dirige seule à Paris une agence de détective privée. Edith Hardy est toujours impeccable, sanglée dans de petits tailleurs ajustés, qu’elle porte avec des talons hauts et des bas à couture, elle fume, elle conduit sa voiture, elle ne laisse personne décider de sa vie et de sa conduite ! Elle travaille avec son jeune secrétaire Victor, timide et gauche, un peu naïf, qui prend néanmoins un peu de bouteilles au fil des enquêtes.
Dans les trois premiers albums, Le Parfum disparu, La Trace pâle, paru en 2002 et Le Poison rouge, en 2004, Edith et Victor doivent enquêter sur la mystérieuse disparition d’un jeune chimiste qui travaillait dans l’industrie pharmaceutique, en développant une nouvelle pommade antiseptique. Enquête qui les mène sur la piste de produits nouveaux : les antiseptiques, auxquels s’intéressent beaucoup de monde. Ils rencontrent sur leur chemin des syndicalistes CGT peu commodes, une baronne en ruine frayant avec le Kominform soviétique et un drôle d’Américain. La guerre froide fait rage à cette époque, la science progresse à pas de géants et les travaux officiels de recherches cachent souvent d’autres buts. Les scientifiques sont des cibles intéressantes pour les deux camps en présence. Antoine Dubreuil, le fameux chimiste, est aux mains des agents russes qui savent qu’il est sur le point de découvrir un antibiotique révolutionnaire. Edith accepte alors de travailler pour les Américains et de retrouver au plus vite le chimiste avant qu’il n’arrive en URSS. Apprenant qu’il est finalement passé à l’Est avec la formule de son antibiotique, Edith fait un voyage éclair jusqu'à Moscou, où elle rencontre un officier supérieur, quelques hauts fonctionnaires et agents secrets afin de récupérer le savant français un peu trop idéaliste. Elle découvre l'URSS qui s'ouvre timidement vers l'Occident en quête d'une nouvelle reconnaissance, tandis qu’à Paris, Victor, promu de secrétaire à adjoint, bricole sur une affaire de vrais et faux tableaux russes, fleuron de la peinture officielle soviétique.

Cette série a beaucoup de charme, grâce à l’art qu’a Annie Goetzinger de reconstituer jusque dans les moindres détails toute l’ambiance d’une époque. On évolue avec plaisir dans un monde passé, traversé par la Guerre froide, parfaitement évoqué et reconstitué. Nous sommes dans un Paris en pleine mutation, qui hésite encore entre tradition et modernité : cohabitent par exemple dans un même quartier une ferme dans laquelle il y a encore de vraies vaches et une usine chimique ! On sent aussi que la dessinatrice jubile à dessiner les objets de la vie quotidienne de la fin des années cinquante et surtout les toilettes des dames, grâce à son dessin plein de charme agrémenté d'un rien de nostalgie.

La série a aussi beaucoup d’intérêt quant au scénario, précis, documenté, qui permet de se faire une idée assez exacte de la terrible période de la guerre froide. On tient là un vrai récit d’atmosphère, dans la veine du cinéma français d’après-guerre.
Les trois premiers albums constituent une histoire complète. Mais ce quatrième volume peut se lire indépendamment des trois précédents. Edith et Victor entament une nouvelle enquête un lundi matin de 1957. Tout est calme dans le passage du Rendez-vous dans le douzième arrondissement, où se côtoient les artisans, les ménagères et les vaches de la ferme du quartier ! C’est alors qu’une Dauphine survient, extraordinaire voiture sortie très récemment des ateliers de chez Renault. Un ingénieur de la Régie, fort bien mis, en descend et propose à Edith Hardy d’élucider le vol d’une maquette de prototype à l’intérieur même des usines Renault de Billancourt. Edith, toujours très classe, se rend sur l’île Seguin, afin de comprendre les rouages de cet univers si particulier, le monde de l’automobile. Quant à Victor, on l’envoie sur le terrain comme jeune ouvrier, mettant à profit ses nouvelles relations au sein de la CGT. Tout en portant la caisse à outils, Victor regarde, enregistre, apprend le monde du travail et de l’usine. Et tant qu’à faire, pourquoi ne pas s’instruire davantage en compagnie de la charmante fille d’un militant ? Quel sens du devoir a ce Victor !
On comprend bien, en lisant cet album passionnant, l’importance qu’avait la Régie Renaut à la fin des années cinquante et la fierté qu’éprouvaient les ouvriers qui travaillaient dans ces usines modèles, avec les différents corps de métier, les luttes d’idées, les rites. C’est une autre France qui nous est racontée ici, par le biais du monde ouvrier, qui n’avait pas encore vécu les grands bouleversements sociologiques et technologiques à venir. A ne pas rater.

Catherine Gentile
(décembre 2006)

Catherine Gentile est documentaliste, formatrice en littérature jeunesse, présidente de l'Association du Festival du Livre de jeunesse et de bande dessinée de la ville de Cherbourg-Octeville et auteur de Bulles en stock (Bibliographie sélective et commentée de bandes dessinées, ed. Cedis, 1999) ; elle chronique aussi littérature de jeunesse et bande dessinée dans la revue Inter CDI.

 

http://www.dargaud.com