|
Toujours mieux servi par soi-Mai
Alain
Geismar, l’un des deux leaders de Mai 68, celui qui a le mégaphone
et le pull en V sur les photos qui ont fait 40 tours de calendriers
depuis, donne un livre, beau d’écriture et juste de
ton, à l’image de ce qu’il est : sans complaisance,
et sans jamais en rajouter. Rare.
Quand vous rencontrez
Alain Geismar dans une assemblée qui refait le monde, ce
qui vous frappe au premier abord, c’est sa discrétion,
il est le seul à ne pas pontifier. Qu’il prenne la
parole et c’est d’abord l’humour qui vient, une
légère distance par rapport à son action :
on n’est pas là pour se mettre en avant ou jouer les
anciens combattants. Insistez, le fond d’humour persiste dans
la voix un peu voilée qui garde ce ton d’anti-leader
justement, d’un qui ne veut pas jouer les ténors de
la classe. Difficile pendant ces deux dernières décennies
de lui faire raconter son Mai. Pas envie de rabâcher ni de
jouer les mandarins. Cet homme tranquille qui aime les voyages,
la physique, le vélo, la mer, les mets, les mais et les mots
est aussi un cœur. A preuve sa dédicace. Et un fidèle
en amitié. Branchez-le sur Sartre, vous verrez. La politique
et l’état du monde, toujours au centre des préoccupations
d’ Alain Geismar lui ont inspiré un essai en 81,
L’Engrenage terroriste, publié chez Fayard.
D’abord Inspecteur général de l’Education
nationale, puis directeur adjoint du cabinet d’André
Laignel, ensuite de Lionel Jospin, il est actuellement maître
de conférences à l’Institut d’études
politiques de Paris. Ses multiples activités (ou un manque
d’appétit pour une récidive juste littéraire
?) ne lui avaient pas laissé le temps jusqu’à
maintenant de produire un témoignage sur la Révolution
de Mai. Il aura fallu que quelque chose se passe pour qu’il
se penche sur son passé et sur son clavier.
Cette chose c’est Bercy, le 29 avril 2007. « Nicolas
Sarkozy, souligne Alain Geismar, asséna un discours qui me
sidéra. Mai 68 nous avait imposé le relativisme intellectuel
et moral. (…) Voyez, disait-il, comment l’héritage
de Mai 68 a introduit le cynisme dans la société et
la politique (…) Voyez comment le culte de l’argent
roi, du profit à court terme, de la spéculation, comment
les dérives du capitalisme financier ont été
portés par les valeurs de Mai 68 » Alain Geismar
se sent « désigné à l’opprobre
» ainsi que ses amis. « Mes combats d’hier
servaient d’explication commode à la crise d’aujourd’hui…
je n’apprécie guère la posture du bouc émissaire…
» En clair ; les mots de trop, véritables incidents
déclencheur, le poussent, quarante ans après, à
remettre les pendules à l’heure, à travers un
témoignage objectif, dénué de bons sentiments
ou de gloriole, sur cet exceptionnel printemps et sur ses fondements.
Accompagner le mouvement
Alain Geismar
passe en revue ses propres motivations, qui lui permettent d’éclairer
sur son parcours, son héritage culturel « à
la fois juif et républicain », ses racines en
Lorraine, son enfance en Limousin et en Savoie, ses engagements,
et leurs antécédents : Budapest 56, la guerre d’Algérie,
la prise du pouvoir « sur fond de bottes »
par le général de Gaulle, dont les méthodes
lui déplaisaient, même si par ailleurs il admirait
le Résistant « qui a pu concevoir une pensée
autre qu’hexagonale en 1940 », et « le
défenseur de l’indépendance à l’égard
des Américains en 66 ». Estime, d’une manière
générale, pour cette « génération
qui sortait de la Résistance » et le forme par
son exemple à la politique. Ancien militant du PSU, ancien
élève de l’école des Mines, c’est
au cours d’un stage comme manœuvre aux aciéries
de Pompey, qu’il éprouve les cadences exténuantes
du trois fois huit et « les rapports humains très
chaleureux avec les ouvriers ». C’est déterminant
: il refuse « la perspective de commander en étant
ingénieur » s’oriente vers la recherche.
Ensuite, pris par la politique il devient secrétaire général
du SNESup, « fondé au lendemain de la guerre par
les communistes qui y conservaient une grande influence »,
ce qui ne va pas lui faciliter la tâche. C’est dans
ce contexte qu’arrivent les épisodes fameux de Nanterre
en 68, l’effervescence autour du mouvement étudiant.
Bien que conscient
des insuffisances et du léger retard de la société
française, non seulement sur le plan politique et social
mais aussi sur le plan de la liberté sexuelle, Alain Geismar
ne songe pas une seconde à devenir révolutionnaire
mais seulement à accompagner le mouvement. La suite ? L’université
est fermée, les évènements s’enchaînent,
les conflits aussi et c’est la rencontre avec Daniel Cohn
Bendit. « Il ne se résumait pas à son allure
d’anar un peu culotté, une sorte de Till l’espiègle
comme on l’a trop souvent présenté. »
Il y a aussi Jacques Sauvageot, l’ami. Très vite, la
situation évolue, la grande grève s’amorce,
la censure aussi ; les barricades se montent. Alain Geismar annonce
la solidarité SNESup avec les étudiants et détaillent
leurs revendications : « libération et amnistie
des étudiants incarcérés, retrait des forces
de police, réouverture des facultés. »
 |
Ensuite…
c’est la Sorbonne, Billancourt, Flins. Comme toute
les choses qu’on croit savoir parce qu’elles
ont été ressassées, il faut les redécouvrir
sous le regard d’Alain Geismar. « La France
s’embrasait, le pouvoir à ma grande surprise,
se contenta de répliquer par des coups aux revendications
de la jeunesse puis du monde ouvrier. » Moments
intenses, heures sombres (il est incarcéré
à la Santé mais là où d’autres
noircirait des volumes, il n’en fait pas un roman).
Moment d’histoire. La nôtre, si proche qu’on
la zappe. Il faut suivre le déroulement et les implications
de la révolte, dans ce livre limpide, indispensable
pour qui ne l’a pas vécu, notamment les jeunes
générations. Livre de partage pour ceux qui
l’ont connu. Livre de réflexion pour ceux qui
s’interrogent sur les influences de ce «
Mai lumineux », ici et maintenant, demain et
ailleurs.
|
Jocelyne
Sauvard
(juin 2008)
Jocelyne
Sauvard est écrivain (romans, théâtre)
et journaliste. Elle anime aussi une émission littéraire
sur Idfm98, "Parlez-moi la vie". http://www.jocelynesauvard.fr

http://www.editions-perrin.fr/
|