Pas un jour
Grasset, 2002

Prix Médicis 2002

 

Au début, on dirait du Perec. Le " tu " d'Un homme qui dort, l'établissement avéré d'une contrainte d'écriture, ou plutôt de temps, d'espace et de thème : cinq heures par jour, pendant un mois, " raconter le souvenir que tu as d'une femme ou autre que tu as désirée ou qui t'a désirée ". Le tout dans l'ordre aléatoire d'une mémoire livrée uniquement à elle-même, puis replacé dans un ordre alphabétique défiant la chronologie. Méthode précisément dévoilée, conformément aux principes de l'OuLiPo, dont l'auteur est membre. Du Perec donc ? Non, bien sûr ; on a beau être oulipienne, on n'en est pas moins romancière avec sa marge de liberté et d'infidélité : revenant sur l'" ante scriptum ", le " post scriptum " laisse la narratrice adresser ses reproches à l'auteur : " Et bien entendu, , infoutue tu fus de respecter les règles que tu t'étais prescrites à l'origine de ce projet. [...] Te croyais-tu vraiment capable de mener ce que l'on appelle une vie régulière et te plier à une dactylographie métronomique, aux heures sobres du matin ? "

Entre les deux, le récit. Douze souvenirs de désir parfois assouvi, parfois repoussé, parfois déçu, parfois à peine effleuré, tendre ou violent, à double sens ou à sens unique ; souvenirs truffés çà et là de digressions baladeuses (on y voyage beaucoup, entre Europe et USA), de confidences voilées, de détails techniques. Alors une autobiographie ? Pas si simple. La couverture dit " roman ". Tout repose, au fil du texte, sur un personnage fictif, une narratrice qui interpelle l'auteur (oui, disons l'auteur, qui parfois, comme par mégarde, laisse échapper un "je" paraissant la surprendre autant que nous, lecteurs), une narratrice qui assure l'unité et la continuité de l'ensemble ; non la continuité linéaire des confessions calibrées (celles de Rousseau par exemple), mais celle qui se construit comme une mémoire sollicitée par le dédoublement et l'auto-interpellation. De plus, nous sommes aux antipodes de l'exhibitionnisme conventionnel de notre époque, de la " pornographie généreusement déversée dans tous les tuyaux, câbles, médias connus et à venir " ; aux antipodes, et bien au-delà. Le romanesque, comme chez Proust (qu'Anne F. Garréta a singulièrement manipulé dans l'un des précédents romans, La Décomposition), consiste en une plongée en cercles concentriques dans les mystères du désir, de l'amour, de l' " interrogation rétrospective ", de " cet espace interne où habite un je ", de la création littéraire aussi. Une création qui n'est pas exempte - au contraire - d'un sourire tenant aussi bien à l'écriture et à ses méandres qu'aux toiles de fond des aventures ici contées : les colloques, rencontres littéraires et autres rassemblements rituels auxquels l'auteur semble participer avec la distance décapante qui laisse reconnaître les vrais humoristes.

Pas un jour est bien à lire - et à bien lire - comme un roman au sens moderne (post-moderne?) du terme : une narration se forgeant à mesure qu'elle avance, dans les limites et avec le recul requis par un choix d'écriture, qui implique aussi un choix de lecture (le " tu " est évidemment, aussi, une sollicitation du lecteur). Au féminin-masculin, le roman d'une exploration individuelle qui met en jeu, en question et en cause toute mémoire humaine.

Jean-Pierre Longre
(septembre 2002)

Jean-Pierre Longre, maître de conférences en littérature du XXème siècle à l'Université Jean Moulin Lyon 3, est l'auteur d'une thèse sur Raymond Queneau, de divers ouvrages ou articles sur des écrivains contemporains et sur la comparaison des langages littéraire et musical.
Il a participé à l'édition des romans de Queneau dans la " Pléiade ", et effectue des recherches sur les littératures francophones (Roumanie, Belgique, Québec).

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