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Au début,
on dirait du Perec. Le " tu " d'Un homme qui dort,
l'établissement avéré d'une contrainte d'écriture,
ou plutôt de temps, d'espace et de thème : cinq heures
par jour, pendant un mois, " raconter le souvenir que tu
as d'une femme ou autre que tu as désirée ou qui t'a
désirée ". Le tout dans l'ordre aléatoire
d'une mémoire livrée uniquement à elle-même,
puis replacé dans un ordre alphabétique défiant
la chronologie. Méthode précisément dévoilée,
conformément aux principes de l'OuLiPo, dont l'auteur est
membre. Du Perec donc ? Non, bien sûr ; on a beau être
oulipienne, on n'en est pas moins romancière avec sa marge
de liberté et d'infidélité : revenant sur l'"
ante scriptum ", le " post scriptum " laisse la narratrice
adresser ses reproches à l'auteur : " Et bien entendu,
, infoutue tu fus de respecter les règles que tu t'étais
prescrites à l'origine de ce projet. [...] Te croyais-tu
vraiment capable de mener ce que l'on appelle une vie régulière
et te plier à une dactylographie métronomique, aux
heures sobres du matin ? "
Entre les deux,
le récit. Douze souvenirs de désir parfois assouvi,
parfois repoussé, parfois déçu, parfois à
peine effleuré, tendre ou violent, à double sens ou
à sens unique ; souvenirs truffés çà
et là de digressions baladeuses (on y voyage beaucoup, entre
Europe et USA), de confidences voilées, de détails
techniques. Alors une autobiographie ? Pas si simple. La couverture
dit " roman ". Tout repose, au fil du texte, sur un personnage
fictif, une narratrice qui interpelle l'auteur (oui, disons l'auteur,
qui parfois, comme par mégarde, laisse échapper un
"je" paraissant la surprendre autant que nous, lecteurs),
une narratrice qui assure l'unité et la continuité
de l'ensemble ; non la continuité linéaire des confessions
calibrées (celles de Rousseau par exemple), mais celle qui
se construit comme une mémoire sollicitée par le dédoublement
et l'auto-interpellation. De plus, nous sommes aux antipodes de
l'exhibitionnisme conventionnel de notre époque, de la "
pornographie généreusement déversée
dans tous les tuyaux, câbles, médias connus et à
venir " ; aux antipodes, et bien au-delà. Le romanesque,
comme chez Proust (qu'Anne F. Garréta a singulièrement
manipulé dans l'un des précédents romans, La
Décomposition), consiste en une plongée en cercles
concentriques dans les mystères du désir, de l'amour,
de l' " interrogation rétrospective ", de
" cet espace interne où habite un je ",
de la création littéraire aussi. Une création
qui n'est pas exempte - au contraire - d'un sourire tenant aussi
bien à l'écriture et à ses méandres
qu'aux toiles de fond des aventures ici contées : les colloques,
rencontres littéraires et autres rassemblements rituels auxquels
l'auteur semble participer avec la distance décapante qui
laisse reconnaître les vrais humoristes.
Pas un
jour est bien à lire - et à bien lire - comme
un roman au sens moderne (post-moderne?) du terme : une narration
se forgeant à mesure qu'elle avance, dans les limites et
avec le recul requis par un choix d'écriture, qui implique
aussi un choix de lecture (le " tu " est évidemment,
aussi, une sollicitation du lecteur). Au féminin-masculin,
le roman d'une exploration individuelle qui met en jeu, en question
et en cause toute mémoire humaine.
Jean-Pierre
Longre
(septembre 2002)
Jean-Pierre
Longre, maître de conférences en littérature
du XXème siècle à l'Université Jean
Moulin Lyon 3, est l'auteur d'une thèse sur Raymond
Queneau, de divers ouvrages ou articles sur des écrivains
contemporains et sur la comparaison des langages littéraire
et musical.
Il a participé à l'édition des romans de Queneau
dans la " Pléiade ", et effectue des recherches sur les littératures
francophones (Roumanie, Belgique, Québec).

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