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Au
jardin
Psychanalyste,
philosophe, cofondatrice du MLF, éditrice, depuis quatre
décennies, Antoinette Fouque enrichit les sciences humaines
et les sciences politiques de ses avancées théoriques
sur la différence des sexes. Elle décrypte le monde
et l’ouvre à la création féminine. Elle
fraye de nouvelles voies pour le 21ème siècle. Et
sa pensée, dit Alain Touraine, est au cœur de la mutation
civilisationnelle en cours. Pour nous, elle est aussi, et peut-être
même tout d’abord, écrivain.
Portrait d’une femme livre au jardin.
Intellectuelle,
celle qui riche de savoirs, de connaissances, d’expériences,
parle, analyse, débat et qui, par sa pensée, son action,
rend conscient, fait évoluer le monde des femmes et de la
création, Antoinette Fouque, femme politique et femme d’honneur,
femme de lettres et femme de plumes, dont la voix a sa musique qui
peut s’inscrire sur une partition, possède un style
qu’on reconnaît d’emblée par sa ligne poétique,
caractéristique du grand écrivain. Longtemps en réserve,
cette passion de l’écriture la fait vibrer depuis la
petite enfance. De prime abord, elle lui est venue par les contes,
les récits qu’on lui donnait à entendre à
la maison, et très vite par la lecture. Puis les mots peuplant
le jardin secret, ceux qu’on griffonne et dont on ne parle
pas, ceux qui résistent à la publication, deviennent
au fil du temps, et des études, pratique régulière,
autant qu’objets de recherche. Mais l’écriture
qu’elle aime est loin du narcissisme ; c’est «
une écriture qui ne refoule ni n’exploite l’oralité
première », une écriture qui, s’en
prenant à « l’empire du signe sur le corps
», s’articule à la chair, à la pensée
génésique, une écriture non « matricide
» mais « matricielle », où se symbolise
la libido creandi des femmes. Une écriture qui ne
se limite pas à l’écrit puisque c’est
l’histoire aussi qu’il s’agit pour elle d’écrire.
Ce n’est plus alors uniquement pour son propre compte, mais
également pour celui de ses consoeurs, qu’Antoinette
explore ce territoire mystérieux et privé, saturé
de couleurs, le jardin où vit le verbe.
JARDIN
du SUD
Très
vite ce jardin n’habitera plus seulement une métaphore,
mais une réalité de terre, de parfums et d’eau.
Quand elle n’est pas à Paris, au cœur battant
de sa maison d’édition, ou sur les routes, y compris
aériennes, pour mener combats et colloques, Antoinette vit
au jardin. Palmes, cistes et grappes mauves plantés sur les
rocs de l’Esterel s’ouvrent sur le bleu de la mer, et
elle partage son temps entre les livres et cette " autre bibliothèque".
Celle des feuilles, des écorces, des pétales et des
essences. Son cabinet de pins, de lauriers roses, d’oliviers,
de lavandes vous transporte immédiatement dans un jardin
de Provence, ou de la Riviera, en Balagne, ou à Syracuse,
au jardin des Hespérides ou au jardin d’Epicure. Mais
l’Arbre à plumes qui ombrage la pelouse, l’Orgueil
de Chine, et l’eau, élément essentiel, vous
font pencher un instant pour le Yuan ming yuan, puis pour les jardins
de la Résidence de Calcutta, à cause des toits rouges
qu’on aperçoit. Le bambou qui s’élève
au fond évoque Long Hai, le caoutchouc, Angkor, l’ophys
tyrrhena vous emmène à Nara, la serre chez George
Sand, et juste au moment où, interpellée par un grand
poirier blanc, par les arbustes, dieux étrangers, vous cherchez
la petite pièce sentant l’iris, et que parfumait aussi
un cassis sauvage*, voilà qu’un cep de vigne vous rappelle
que vous êtes tout près des coteaux varois. Et que
c’est là qu’Antoinette Fouque écoute le
ressac, le mistral et le cheminement des pensées qui vont
faire des livres. Le dernier, est-ce un hasard, a pour titre Gravidanza,
peut-être, parce qu’au bout de l’allée,
chapeautée par un petit temple d’amour, chuchote une
source ? « Les femmes venaient ici il y a longtemps y
tremper la main ou boire cette eau, symbole de fertilité.
» Antoinette accompagne la remarque d’un sourire.
« Gravidanza », lui rappelle cette phrase de
Simone Weil : « Toutes nos lois sont régies par
la pesanteur, sauf la grâce ». « Il y
a dans ce titre "gravide" et " danza ", la pesanteur
et la grâce, le poids de porter l’enfant et la grâce
d’être légère, la légèreté
de l’ espérance de l’enfant à venir »,
ajoute-t-elle.
JARDIN
INTERIEUR
« Il fallait donc qu’il y ait une terre, un jardin
premier, pour qu’en effet, ne fût-ce qu’une femme
écrivain puisse savoir qu’elle avait un lieu où
écrire », souligne Antoinette Fouque dans ce deuxième
essai de féminologie qui rassemble une trentaine de communications,
entretiens, textes et articles. Ceux-là même qui fondent,
au cours des quatre dernières décennies, ce qu’Alain
Touraine définit, dans la préface, comme son «
postféminisme ».
Et cette terre sauvage, souterraine, celle où naît
l’écriture — interdite aux femmes longtemps,
très longtemps — et sur laquelle elle travaille depuis
des années, elle s’emploie à la faire émerger
à la conscience et à la rendre accessible au plus
grand nombre.
Défendue aux femmes, tant en Occident qu’en Orient,
l’écriture (et par là le savoir, la réflexion
et l’exhumation de la pensée) n’a pu, pendant
des millénaires, être mise au jour par elles ou très
peu ; ou de manière clandestine. Elle a pu aussi rester ignorée.
Il en va différemment aujourd’hui, certes, mais «
la misogynie perdure ». C’est ce que pointe
Antoinette dans un texte de 1974, toujours d’actualité,
semble-t-il, au moment de la publication du livre, trente-trois
ans plus tard : « Une femme porteuse d’une écriture
créatrice, neuve, n’est pas la mieux accueillie parmi
les écrivains. » Mais alors, dans les sociétés
autres que littéraires, qu’en est-il ? Certaines ont
renoncé, d’autres se sont battues, se battent encore
ou subissent l’interdit, et Antoinette d’ajouter de
vive voix depuis son éden : « Le jardin c’est
la part du paradis et la part des femmes. C’est le lieu du
non lieu, le lieu que nous inventons, quand nous n’avons pas
droit au monde, à la parole ou à l’écriture.
A cette heure, 80% des analphabètes sont des femmes, parce
qu’on ne les autorise pas à apprendre à écrire
- pour des raisons culturelles et cultuelles - et parce qu’elles
travaillent sans arrêt. »
L’analphabétisme, Antoinette Fouque l’a non seulement
cerné ici, là-bas, dénoncé sans relâche,
mais aussi ressenti au sein de la cellule familiale : ses parents
nés au tout début du siècle – 1899, pour
sa mère –, en Calabre et en Corse, n’avaient
pas fréquenté l’école, ou si peu, qu’ils
étaient restés dans les « couches illettrées
de la population ». Mais des lettres, au sens de la culture
littéraire, ils en avaient, et d’impérissables,
qui se transmettaient par la parole.
JARDIN
MARITIME
Toute une tradition
orale passait par la branche familiale : « Mes parents
appartenaient à la tradition méditerranéenne,
la grande Grèce, pourrait-on dire en englobant la Corse,
la Sicile, régions éminemment cultivées. Ma
mère parlait beaucoup, racontait des histoires, me disait
qu’elle était poète, ma grand-mère aussi.
Mon grand-père maternel racontait des légendes ou
des morceaux sortis tout droit d’Orlando furioso de l’Arioste,
comme s’il les inventait. »
Et le père d’Antoinette, venu de Corse, peu bavard,
« homme de peu de mots », qui avait navigué,
portait avec lui la connaissance de la terre et de la mer, des départs,
de l’endurance, les voix du vent, de la houle et de la méditation
éloquente. Une polyphonie des silences.
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La
famille est montée à Marseille. C’est
là qu’Antoinette voit le jour. Grandir avec
en soi la passion de la littérature, dans un milieu
de culture orale, pourrait paraître contradictoire,
mais cela ne l’était pas. Ses parents, outre
un art de vivre et de dire, professaient un immense respect
pour la chose écrite, l’instruction, la culture
et les diplômes. « Non pas pour franchir
les échelons sociaux que cela supposait mais plutôt
comme moyen de garder ou vivifier une culture qui soit héritière
de la culture qu’ils avaient eux-mêmes. »
Quant à leur fille, dès l’adolescence,
il lui faut s’en aller, loin, très loin de
l’eau saline, à une heure de train, à
Aix ! Un monde de grès jaune et de Sainte(s) Victoire(s),
pour se colleter à ces fameuses études, et
le devenir, diplômée es lettres.
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Le cours Mirabeau
et la fac — où elle rencontre, très jeune, celui
qui deviendra son mari et le père de sa fille — c’est
encore le Sud, qui lui donne son assiette, mais ce n’est plus
là où elle est née, près des calanques.
« C’est le sud qu’il ne faut pas perdre en
regardant la mer, note Antoinette, je ne veux à aucun prix
perdre le sud, c'est-à-dire ma mère ; le nord, il
n’y a pas de risque, je sais où est le père.
» Ainsi, Antoinette n’égare aucun des repères
cardinaux, d’ailleurs elle a pris l’œil vert Corse
qui pétille et le bouclé brun de l’Italie méridionale.
En prime, bien sûr, elle a récolté l’amour
du travail bien fait, du conte, de la stance et de son rythme, qu’elle
a bientôt retranscrits. La voix, relevée d’une
pointe de thym, chante un peu, transporte empathie, curiosité
et désir de rendre les propos lumineux, sur fond discret
de jeux de mots qui renvoient à l’inconscient. Cette
voix, venue de l’intérieur, est retenue pour cause
de pudeur.
« C’est vrai que j’ai mis beaucoup de temps
à me faire entendre : j’ai commencé à
parler en public, outre l’enseignement, vers 32 ans, en Mai
68, en créant le MLF. J’étais d’une timidité
maladive. Et puis, un jour, comme beaucoup de femmes, j’ai
parlé. Et quand on parle, on ne s’entend plus, alors
j’ai continué à parler. Après est venue
l’écriture… Enfin, j’ai toujours écrit,
mais l’écrit publié, c’est autre chose.
»
JARDIN
PUBLIC
Après
la fondation du MLF, du groupe « Psychanalyse et Politique
», en 1968, c’est la maison d’édition Des
femmes, qu’elle crée en 1973. Laquelle maison d’édition,
née « après deux ans de réunions
hebdomadaires ouvertes, et venue du désir de faire avancer
la libération des femmes — non de créer une
maison d’édition féministe » —
a pour vocation de défendre une position originale. Ainsi
quand elle publie une femme écrivain, Antoinette, elle, s’intéresse
à toutes ses dimensions, intellectuelles, artistiques et
humaines : « Ce n’est pas seulement l’écrivain,
c’est aussi la femme ». Loin des conservatismes
entretenus par la surmédiatisation, le succès commercial
ou le scandale, sa démarche d’éditrice a pour
objectif de favoriser l’éclosion de la veine artistique
et intellectuelle de ses semblables.
« Depuis le début, je voulais construire, donner
un lieu, tracer des voies positives… mettre l’accent
sur la force créatrice des femmes, faire apparaître
qu’elles enrichissent la civilisation, et qu’elles ne
sont pas seulement les gardiennes du foyer, enfermées dans
une communauté d’opprimées ». «
La maison d’édition était, est toujours
pour moi, le lieu du temps de la vie, du temps à venir, qui
renoue avec le premier amour, ce que j’appelle l’homosexualité
native, avec les forces de gestation qui animent chaque femme, qu’elle
fasse ou non des enfants » (Gravidanza).
Simultanément,
elle ouvre la première librairie des Femmes à Saint-Germain
des prés ; très vite, d’autres suivent, en région,
en Europe.
Egalement Directrice de recherches à Paris-VIII, fondatrice
de l’Alliance des femmes pour la démocratie, députée
au Parlement européen (1994-1999), Antoinette Fouque par
le mouvement qu’elle a créé, par la pensée
qu’elle fait émerger et qui imprègne plusieurs
générations, a subtilement mais radicalement bouleversé
les fondements les plus méconnus des idéologies et
des savoirs dominants. Elle joue un rôle moteur dans la vie
culturelle, politique, sociale française et internationale.
C’est elle qui, la première, défend, amène
à la lumière et publie Duong Thu Huong, Taslima Nasreen,
Aung San Suu Kyi, condamnées, la première à
la détention, la seconde à la mort, la troisième
à la privation de toutes les libertés. Pour la seule
raison qu’elles sont femmes et écrivains, de romans
ou d’écrits politiques, c’est tout un.
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Elle
défend de même tant d’autres, moins célèbres,
coupables d’être nées filles, seulement,
et se rend sur tous les fronts où les femmes souffrent.
Parfois, c’est juste ici, en bas de la rue. Ainsi,
quand en 2002, Sohane, dix-sept ans, est « brûlée
vive dans le local à poubelles d’une H.L.M.
de banlieue où elle avait été emmenée
de force et enfermée par un amoureux éconduit,
épaulé par plusieurs garçons de la
cité », elle alerte, dénonce, questionne
et écrit. Lettres articles, analyses, manifestes,
dossiers sont publiés, entre autres, dans Libération
et le Nouvel Observateur, certains seront par la
suite repris dans Gravidanza.
En 1995 paraît chez Gallimard le mémorable
Il y a deux sexes, qui rassemble
en un volume plusieurs écrits d’Antoinette
Fouque et constitue le premier essai de féminologie.
Il sera réédité en une édition
revue et augmentée en 2004.
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La féminologie,
c’est, dit celle qui en a élaboré le terme,
« la création d’un champ épistémologique,
les Sciences des femmes, aux côtés des Sciences de
l’Homme, une promesse d’enrichissement réciproque
». C’est s’efforcer « de comprendre
notre savoir forclos, à la fois inconscient et exclu. »
C’est « mettre la génésique au centre
de la pensée », « c’est la pensée
de la gestation ou la gestation comme mode de pensée ».
Comme le dit encore Alain Touraine : « L’expérience
de la grossesse, associée à la revendication de liberté
et d’égalité, lui permet d’aller beaucoup
plus loin que la simple égalité : d’abord, vers
la reconnaissance de la différence, et, vite, vers l’affirmation
de la production génitale qui donne aux femmes la possibilité
de se libérer de ce qu’elle nomme un faux modèle
dans une démocratie hantée dès l’origine
par l’exclusion de l’autre, par « l’envie
de l’utérus », qu’elle a très tôt
identifiée par la haine de la femme-mère, l’expropriation
et la forclusion de son corps comme lieu de création de l’être
humain, du vivant-pensant. »... Expropriation pour les
femmes de leur richesse spécifique et « appropriation
par les hommes de la création intellectuelle, scientifique
et artistique, de la création par le cerveau»,
dit Antoinette, qui relève que pourtant un même verbe,
creare en latin, signifie la fois création et procréation.
Elle ajoute : « La symbolisation phallique est un substitut
à ce qui est perçu et envié par le petit garçon,
ce qu’il perçoit de la créativité du
corps femelle quand il voit sa mère enceinte. Cet énorme
battage autour du phallus n’est que le cache à l’envie
de l’utérus qui est l’envie de Dieu ».
« La vraie création, la vraie poiesis – de
poien qui veut dire faire en grec -, le faire génital, génial,
se passe pour les femmes à l’intérieur du corps,
à l’intérieur du jardin aménagé,
pour ne pas rejeter le corps étranger, comme espace d’hospitalité.
Alors que le faire anal, phallique, le faire technique de l’écriture
ou des avions qui volent comme des oiseaux mais ne sont pas des
oiseaux, se passe - comme la procréation pour les hommes
– en dehors du corps. » . Et, selon Antoinette
Fouque, qu’on ne vienne pas renvoyer la procréation
à la nature, à du biologique pur : « La
procréation, c’est l’expérience humaine
par excellence ». Les femmes procréent du «
vivant-parlant », elles sont les « anthropocultrices
de l’espèce » lit-on dans Il y a
deux sexes.
JARDIN
PRIVE
Antoinette Fouque
n’est pas que la personnalité aux multiples activités,
engagements, et missions, elle est aussi écrivain, au sens
du Robert : personne qui compose des ouvrages littéraires.
Qui puise au plus près de la poésie. Exemple.
« Il pleut. Ciel bas, noir outremer à l’est.
Mer formée, lourde, de plomb ou d’obsidienne, selon
les fonds. Le petit bouquet du jour, crocus et narcisses, arrive
avec le café et mes trois quotidiens… »
Alain Touraine compare son « imagination créatrice
et révélatrice de secrets à celle de Rimbaud
». Mais Antoinette s’en défend : «
Je suis aussi éloignée de Rimbaud que la cigale
du jardin que nous avons entendue l’est de Mozart. Mais, si
l’on veut bien considérer que cette cigale fait sa
petite musique à elle, alors, pourquoi pas. »
Il n’en est pas moins vrai qu’elle écrit «
sur la vie…Où luit la liberté ravie…»
Et, qui sait, elle écrit peut-être aussi pour permettre
à « la femme…vue dans la ville et à
qui j’ai parlé et qui me parle »** de s’exprimer
?
Et si elle écrivait également pour le bonheur d’écrire
? Et parce que ça vient comme ça, du profond, du très
loin. « Le jardin. Soleil ce matin. Vent tiède.
Ciel lavande. Mer intense. Chaque vert, propre, encore luisant de
pluie. Longtemps je me suis réveillée de très
bonne heure pour embrasser ma mère qui partait travailler
avant le jour. » Et ce faisant, elle donne à lire
sous la couverture blanche et à peine gaufrée Des
femmes, amour pour la langue, exigence, respect, transmission, mémoire.
« La petite catleya orange offerte par MC il y a six ans,
fleurit d’un désir inguérissable. ».
La phrase, son rythme, l’évocation du désir
et ce nom de catleya (sans que rien d’autre dans l’agencement
des mots ne le rappelle) font surgir immédiatement le souvenir
de Proust. Passion de toujours chez Antoinette. Le thème
de la mère dans La Recherche du Temps perdu , elle
l’approfondit depuis les années de licence et le redécouvre
sans cesse. « La tradition orale est présente chez
Proust, rappelez-vous au début de La recherche, quand il
ne peut pas s’endormir et que sa mère lui lit François
le Champi toute la nuit — scène qu’on pourrait
qualifier de scène incestueuse. Il est dit de ce texte que
George Sand l’avait recueilli des conteurs oraux et sa mère
retrouvait pour le lire la voix de ces conteurs. Il ajoute que c’est
le premier roman qu’il ait lu, alors qu’en fait il l’a
entendu avec sa mère, sa grand-mère et George Sand.
» C’est cette tradition orale qui a guidé
Antoinette dans la création de la Bibliothèque des
Voix. Les œuvres lues, enregistrées, éditées
sous formes de livres-cassettes, puis livres-CD.
« Cette tradition, orale, vocale, devenue temps perdu,
chair perdue, corps maternel perdu est la voix des femmes. »
Elle a créée aussi sa collection pour que sa mère
« folle de grande musique et de poésie, puisse
écouter du Duras, du Sarraute. Il y a la voix dans le texte,
et la voix du texte. Alors il faut l’écouter.»
Dans son œuvre d’éditrice comme dans son écriture,
Antoinette est une femme de tendresse.
JARDIN FRUITIER
Antoinette est
une femme entourée. Elle a une famille, un petit-fils, Ezéchiel,
trois chiens, des amies, des amis, des oiseaux en liberté.
Une maison, harmonie de bleu et de vert, que les soleils marins
teign(ai)ent de mille feux.*** Et, à Paris, entre l’impasse
des anges et la rue Jacob, au bout d’une allée fleurie,
un espace — blanc et paisible — qu’elle projette
de rendre prochainement accueillant aux créatrices et aux
créateurs qu’elle rencontre ou publie, et où
elle a déjà ouvert une librairie. Soit dit en passant,
le livre-DVD de Georges Kiejman, Les grands procès
de l’Histoire, qui inaugure la Bibliothèque
des Regards, a reçu le prix Charles Cros, de même que
le livre-Audio La maladie de la mort,
de Marguerite Duras, lu par Fanny Ardant.
Antoinette est
douée de « bravitude », comme aurait dit Ségolène
Royal. Et pour fermer la bouche de ceux qui ont moqué l’audace
verbale de la candidate, elle est allée rechercher ce poème
de Rilke, « Gravitude », cité par Heidegger
dans « Chemins qui ne mènent nulle part ».
Elle l’évoque dans un des derniers textes de Gravidanza
: « Pourquoi une femme en temps de détresse »
?
Antoinette est une vaillante. Elle a dit un non sans réplique
à la maladie qui voulait, de longtemps, la priver de déplacements.
Aux commandes de sa machina électrique, elle sillonne à
tout berzingue les allées du jardin, parfois avec Ezéchiel
: « Poursuites dans les allées, chacun sur son
engin électrique. Allegretto. »
Elle parcourt aussi les chemins qui mènent à Rome,
et bien plus loin, dans d’autres continents. Le continent
qu’elle étudie le plus volontiers, sans se déplacer,
c’est le plus mystérieux, celui qui est longtemps resté
inconnu, ce « continent noir » dont parle Freud. Antoinette
l’explore, non d’après les présupposés
masculins, encore moins d’après ceux de Lacan («
la femme n’existe pas »), mais bien dans la perspective
d’une libération de la création. Ce continent
noir, pour elle, « c’est la gestation, l’utérus
» qu’il s’agit de « libérer
de l’esclavage phallocentrique », de « décoloniser
», pour qu’ils deviennent, « partie intégrante
de la sexualité, de la pensée de la fécondité
» (Area). Ainsi développe-t-elle « une
théorie de la génitalité » qui vient
s’ajouter à l’édifice toujours en construction
de la psychanalyse. Parce que « Notre terre de naissance
est un corps de femme. » Et parce que « la
chair pense ». Enfin parce que « La chair est
mémoire ». Lieu de conception et d’élaboration
d’une oeuvre. « S’avance la libido creandi,
matérialisme charnel, philosophie politique du vivant-pensant
» dit-elle. « Changement de logiciel, de méthode
» : « Exit la Miséricorde divine. S’exprime
la générosité utérine de concevoir l’autre
en soi et de s’en séparer pour qu’il-elle naisse.
Exit le Pouvoir. S’annoncent les pouvoir-faire. Exit la Genèse.
S’annonce, sans messianisme, la génésique laïque,
humaine, œuvre de femme et d’homme. Œuvre géni(t)ale,
œuvre d’être. ». S’annonce un
avenir pour l’humanité.
Quoi d’autre
?
Des tas de projets, de publication — un livre, Génésique,
dont le contenu relatif à l’écriture, reste
encore un tout petit peu secret — et des projets de vie, comme
on dit à l’école, de mouvement et de méditation,
de solitude et de rencontres, de voyage et de repli poétique.
Sans jamais perdre de vue la mer. Ni le jardin.
Jocelyne
Sauvard
(septembre 2007)
Remerciements à Antoinette Fouque
Citations
: * : Proust, ** : Rimbaud, Baudelaire***
Jocelyne
Sauvard est écrivain (romans, théâtre)
et journaliste. Elle anime aussi une émission littéraire
sur Idfm98, "Parlez-moi la vie". http://www.jocelynesauvard.fr

http://www.desfemmes.fr
d'autres
parutions aux éditions des femmes
Black Sunday de Jacqueline Merville
- 2006
Le langage de la déesse de Marija
Gimbutas - 2006
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à Antoinette Fouque
http://www.jocelynesauvard.fr/pages/radio.html
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thématique - féminin,
masculin ?
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