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À
brut
«
Que l’amour, quand on ne sait rien en faire qui tienne
un peu la route, ne suffit pas. »
Marion aime
Nicolas qui le lui rend bien mal, tandis qu’Eve ne veut aimer
personne – mais comprend qu’elle n’a pas le choix
quand elle rencontre David, qui, peut-être (mais rien n’est
moins sûr) pourrait l’aimer en retour. Ici, ni marivaudage
léger, ni romantisme mièvre – mais de l’amour
inassouvi, « une maladie dont on crève »,
des sentiments dont la frénésie est à l’égal
de ce qu’ils provoquent, exclusifs, rarement réciproques,
une sexualité à vif, souvent brutale ou non désirée,
jamais réparatrice, ou si peu – venant au contraire
amplifier la désespérance et le sentiment d’aliénation
qu’Eve et Marion connaissent depuis trop longtemps. Les points
de convergence entre les deux personnages, malmenés par des
existences (et des enfances) qu’elles n’ont pas choisies,
et des événements sur lesquels elles semblent ne jamais
avoir eu prise, semblent pourtant bien maigres au premier abord.
Car tandis que Marion passe sa vie à recoller les morceaux
de son être fragmenté, mis en pièces au quotidien
par Nicolas – qui l’oblige à se prostituer et
passe sur elle des colères inarticulées –, Eve
a adopté une autre voie et, pour pallier toute sensation
de souffrance, a décidé de se « blinder
», de contrôler et de se durcir le cœur et le corps
au contact d’autres corps pris au hasard ; une tentative d’éradiquer
toute émotion – hormis la rage et le mépris
éprouvés pour les inconnus sans visages avec lesquels
elle « baise » – qui se révèle
cependant vaine quand sa route croise celle de David.
Deux histoires
parallèles, donc, chacune renvoyant, en creux, à l’autre,
sans que cela soit jamais appuyé ou pesamment formulé.
Des parallèles dont les fils ne sont pas visibles d’emblée
mais qui s’échafaudent peu à peu, au long de
leurs parcours chaotiques, de leur désolation, de leurs luttes
avortées ou de leurs minuscules regains d’espoirs –
trop brefs pour avoir un quelconque impact.
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On
aura compris que Je reviens de mourir
ne se contente pas de narrer les amours blessées
de deux jeunes filles d’aujourd’hui, que ce
roman dit aussi le dénuement de l’être
face à l’impasse qu’une vie tout entière
peut constituer ; expose les paradoxes qui s’enchevêtrent
dans tout esprit humain ; dévoile la manière
dont les masques que l’on revêt pour se composer
une image et une posture (Marion sous son maquillage craquelé,
Eve sous ses airs de femme libérée) ne font
que déformer davantage le miroir qu’est le
regard d’autrui, implacable. Le rapport au corps,
surtout, est envisagé dans son interaction (ou son
absence d'interaction) avec l’esprit, et les relations
complexes entre l’esprit et la chair – comment
l’un influe sur l’autre et vice-versa –
sont étudiées dans le détail ; à
l’instar des émotions successives qui traversent
les personnages, que l’auteur retranscrit avec précisionnisme,
avec tout ce qu'elles comportent d’ambivalent et de
fluctuant. On découvre alors une capacité
à sonder l'esprit et le corps féminins (comme
l'auteur saurait le faire, assurément, pour le masculin)
qui dément définitivement l'idée qu'il
existerait une écriture "féminine"
spécifique.
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On ne révélera
rien de la construction, ingénieuse, hormis que le récit
progresse par à-coups, par le biais de quelques allers retours
temporels, mais pas seulement, et qu’il se nourrit avant tout
des pensées et des rêveries troubles des personnages,
de l’amour offert qui hurle dans un terrifiant désert
et se mord la queue. Cet amour sans cesse questionné, analysé,
consulté : s’il justifie tout et n’importe quoi
– la peau qui « apprend » à «
enchaîner les coups » et le « moral qui
se résigne », obligeant Marion à se désolidariser
d’elle-même. Des images crues, des pages abruptes, sensualité
mécanique et brutalité mêlées, une écriture
qui happe le lecteur, une bonne dose d’acidité qui
tend à l’ironie, de brefs sursauts de révolte
de la victime qui n’en peut plus d'être ainsi réduite
à si peu, et ses désirs mortifères... Je
reviens de mourir est tout cela à la fois et
nous renvoie nécessairement aux failles qui nous habitent.
Aucune rédemption possible, aucun salut ? Pas sûr,
car au-delà de la noirceur composite de l’ensemble
et de la souffrance que l’on peut éprouver, en empathie
avec les personnages, il reste la beauté des émotions
pures et abruptes et la poésie sombre et dense des mots.
Et cela suffit à nous combler.
Blandine
Longre
(avril 2008 )
Blandine
Longre, agrégée d’anglais,
est l’une des fondatrices de Sitartmag ; traductrice
et critique littéraire, elle s’intéresse
tout particulièrement aux écritures contemporaines
(francophone, anglophone, asiatique, orientale etc.), à
la littérature pour la jeunesse, au théâtre
(texte et représentation) et aux relations qu’entretiennent
fiction et réel.
http://blongre.hautetfort.com

http://www.editions-sarbacane.com
http://www.exprim-forum.com
http://www.adnonyme.com/
lire l'article de Caroline Scandale
http://sorcieres-jeunesse.hautetfort.com/archive/2008/04/07/je-reviens-de-mourir-une-fable-noire-eblouissante.html
dans
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