Je reviens de mourir
Antoine Dole

Exprim’ Sarbacane, 2008

 

 

 

À brut

« Que l’amour, quand on ne sait rien en faire qui tienne un peu la route, ne suffit pas. »

Marion aime Nicolas qui le lui rend bien mal, tandis qu’Eve ne veut aimer personne – mais comprend qu’elle n’a pas le choix quand elle rencontre David, qui, peut-être (mais rien n’est moins sûr) pourrait l’aimer en retour. Ici, ni marivaudage léger, ni romantisme mièvre – mais de l’amour inassouvi, « une maladie dont on crève », des sentiments dont la frénésie est à l’égal de ce qu’ils provoquent, exclusifs, rarement réciproques, une sexualité à vif, souvent brutale ou non désirée, jamais réparatrice, ou si peu – venant au contraire amplifier la désespérance et le sentiment d’aliénation qu’Eve et Marion connaissent depuis trop longtemps. Les points de convergence entre les deux personnages, malmenés par des existences (et des enfances) qu’elles n’ont pas choisies, et des événements sur lesquels elles semblent ne jamais avoir eu prise, semblent pourtant bien maigres au premier abord. Car tandis que Marion passe sa vie à recoller les morceaux de son être fragmenté, mis en pièces au quotidien par Nicolas – qui l’oblige à se prostituer et passe sur elle des colères inarticulées –, Eve a adopté une autre voie et, pour pallier toute sensation de souffrance, a décidé de se « blinder », de contrôler et de se durcir le cœur et le corps au contact d’autres corps pris au hasard ; une tentative d’éradiquer toute émotion – hormis la rage et le mépris éprouvés pour les inconnus sans visages avec lesquels elle « baise » – qui se révèle cependant vaine quand sa route croise celle de David.

Deux histoires parallèles, donc, chacune renvoyant, en creux, à l’autre, sans que cela soit jamais appuyé ou pesamment formulé. Des parallèles dont les fils ne sont pas visibles d’emblée mais qui s’échafaudent peu à peu, au long de leurs parcours chaotiques, de leur désolation, de leurs luttes avortées ou de leurs minuscules regains d’espoirs – trop brefs pour avoir un quelconque impact.

On aura compris que Je reviens de mourir ne se contente pas de narrer les amours blessées de deux jeunes filles d’aujourd’hui, que ce roman dit aussi le dénuement de l’être face à l’impasse qu’une vie tout entière peut constituer ; expose les paradoxes qui s’enchevêtrent dans tout esprit humain ; dévoile la manière dont les masques que l’on revêt pour se composer une image et une posture (Marion sous son maquillage craquelé, Eve sous ses airs de femme libérée) ne font que déformer davantage le miroir qu’est le regard d’autrui, implacable. Le rapport au corps, surtout, est envisagé dans son interaction (ou son absence d'interaction) avec l’esprit, et les relations complexes entre l’esprit et la chair – comment l’un influe sur l’autre et vice-versa – sont étudiées dans le détail ; à l’instar des émotions successives qui traversent les personnages, que l’auteur retranscrit avec précisionnisme, avec tout ce qu'elles comportent d’ambivalent et de fluctuant. On découvre alors une capacité à sonder l'esprit et le corps féminins (comme l'auteur saurait le faire, assurément, pour le masculin) qui dément définitivement l'idée qu'il existerait une écriture "féminine" spécifique.

On ne révélera rien de la construction, ingénieuse, hormis que le récit progresse par à-coups, par le biais de quelques allers retours temporels, mais pas seulement, et qu’il se nourrit avant tout des pensées et des rêveries troubles des personnages, de l’amour offert qui hurle dans un terrifiant désert et se mord la queue. Cet amour sans cesse questionné, analysé, consulté : s’il justifie tout et n’importe quoi – la peau qui « apprend » à « enchaîner les coups » et le « moral qui se résigne », obligeant Marion à se désolidariser d’elle-même. Des images crues, des pages abruptes, sensualité mécanique et brutalité mêlées, une écriture qui happe le lecteur, une bonne dose d’acidité qui tend à l’ironie, de brefs sursauts de révolte de la victime qui n’en peut plus d'être ainsi réduite à si peu, et ses désirs mortifères... Je reviens de mourir est tout cela à la fois et nous renvoie nécessairement aux failles qui nous habitent. Aucune rédemption possible, aucun salut ? Pas sûr, car au-delà de la noirceur composite de l’ensemble et de la souffrance que l’on peut éprouver, en empathie avec les personnages, il reste la beauté des émotions pures et abruptes et la poésie sombre et dense des mots. Et cela suffit à nous combler.

Blandine Longre
(avril 2008 )

Blandine Longre, agrégée d’anglais, est l’une des fondatrices de Sitartmag ; traductrice et critique littéraire, elle s’intéresse tout particulièrement aux écritures contemporaines (francophone, anglophone, asiatique, orientale etc.), à la littérature pour la jeunesse, au théâtre (texte et représentation) et aux relations qu’entretiennent fiction et réel.
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lire l'article de Caroline Scandale
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