La Roumanie insolite, « De Dracula à Ceausescu »
Alex Décotte

Editions du Rocher, coll. Un nouveau regard, 2008

 

 

 

L’observation et l’émotion

« De tous les pays d’Europe de l’Est, la Roumanie est sans doute le plus divers. Le plus émouvant aussi ». Ainsi débute le dernier chapitre de ce périple à la fois très documenté et très personnel à travers l’histoire et l’espace roumains. Dernier chapitre, d’ailleurs, qui n’est pas en reste, puisqu’il parcourt le pays du Delta du Danube au Maramures en passant par la Bucovine et les Monts Apuseni et en dévoilant quelques souvenirs individuels de l’auteur et de son épouse Rodica.

Mais remontons aux premières pages. Rodica, justement, à propos de laquelle nous sommes mis dans la confidence, une confidence significative. Rencontrée en 1971 sous le signe du secret, voire de la défiance, alors qu’Alex Décotte était en reportage, fréquentée jusqu’en 1974, puis perdue de vue pendant les 15 années où il fut persona non grata en Roumanie pour avoir défendu un vieil homme arrêté en plein Bucarest… De retour en 1990, il la rechercha, il la retrouva, et comme dans un conte ils se marièrent…

Cette belle histoire d’amour n’occulte pas, au contraire, l’Histoire collective. Histoire d’un pays « entre orient et occident », selon une chronologie qui s’étend de l’époque des Daces à celle d’aujourd’hui (une période ainsi plus longue que ne l’annonce le sous-titre, certes plus médiatique) et qui se trouve marquée par quelques points forts : le destin de Vlad Tepes «l’empaleur », personnage réel devenu légendaire ; l’accession à la tête puis au trône du pays de Karl Hohenzollern-Sigmaringen sous le nom de Carol Ier, et la vocation poétique de son épouse ; Ferdinand Ier et la reine Marie ; Carol II, ses frasques et les ambiguïtés politiques de son règne ; Michel Ier et son rôle clandestin pendant la guerre contre Antonescu et les nazis, puis son retournement d’alliance en faveur des Alliés ; la dictature communiste, les tentatives de résistance, la répression, les règlements de compte, la toute-puissance de la Securitate…

Alex Décotte se présente comme un historien et un journaliste, mais aussi comme un observateur impliqué. Ses liens affectifs avec la Roumanie, les rencontres qu’il y a faites lui permettent d’entrer dans des détails sans précédent et de transmettre des témoignages inédits. Nous faisons par exemple la connaissance de Radu Filipescu, « l’un des résistants les plus atypiques » au régime de Ceausescu, ou de Viorel Roventu, l’un des auteurs de l’attentat manqué en 1983 contre le conducator, pris puis emprisonné jusqu’en… 1998 ! Nous côtoyons les dissidentes Ana Blandiana et Doina Cornea ; un chapitre est consacré aux otages roumains en Irak et à leur détention en compagnie de Florence Aubenas, un autre à la condition des Roms et à leurs relations avec la population. Et l’auteur ne cache pas son scepticisme (pour ne pas dire plus) concernant la « révolution » de 1989 et le rôle de Ion Iliescu dans la démocratisation du pays.

Le texte, original et personnel, on l’aura compris, mais aussi historiquement très fourni, est complété par deux cahiers photographiques relevant du même esprit. La Roumanie est bien un pays « insolite », pour peu qu’on l’observe d’un œil aussi perçant et compréhensif que l’auteur.

Jean-Pierre Longre
(janvier 2008)

Jean-Pierre Longre enseigne la littérature contemporaine à l’Université Jean Moulin Lyon 3. Auteur d’études sur divers écrivains du XXe siècle, collaborateur de revues, il a participé à la publication des romans de Queneau dans la Bibliothèque de la Pléiade, s’intéresse à la comparaison des arts (littérature, musique, peinture) et effectue des recherches sur les littératures francophones (Roumanie et Belgique en particulier). Derniers ouvrages parus : Raymond Queneau en scènes (Presses Universitaires de Limoges, 2005) et Jean Prévost aux avant-postes (Collectif, avec William Marx, Les Impressions Nouvelles).

 

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